Les décisions concernant le programme dâédition sont prises par le comité de lecture, à lâintérieur duquel les éditeurs et éditrices employé·e·s par la maison dâédition (Lektorinnen und Lektoren en allemand) jouent un rôle central. Les scouts, quant à eux, sont free-lance. Les services marketing, distribution et presse sont intégrés dans le processus de décision et peuvent, le cas échéant, déconseiller une acquisition sâil nâest pas garanti que le titre sâimposera.
Les conditions préalables à un programme dâédition littéraire et économique sont (dé)favorisées par les contacts quâont les éditeurs et éditrices sur le marché national et international. Le processus de lâédition germanophone (cela concerne lâAllemagne, lâAutriche et la Suisse) diffère de celle de lâédition internationale. Je me concentrerai ici sur le marché international et francophone du livre.
Sur les différents marchés internationaux, lâéditeur ou lâéditrice a des contacts qui sont cruciaux pour son travail, câest-à -dire
les agences,
les scouts et, évidemment,
les maisons dâédition, où notamment le contact avec le service des droits et le comité de lecture est central.
Les contacts sont constants et renforcés lors de salons du livre à Londres, Francfort, Paris, Turin, Göteborg, Guadalajara, pour ne citer que les plus importants, ainsi que lors de visites régulières sur place.
Le scout travaille de manière indépendante. En général, il a des clients dans différents pays, tandis que dans un même pays, le scout travaille exclusivement pour une seule maison dâédition.
Lâéditeur ou lâéditrice ne peut pas avoir une vue dâensemble du marché francophone, qui comprend la France, la Belgique, la Suisse, le Canada et de plus en plus les pays africains francophones â je voudrais ici chaleureusement remercier le blogueur littéraire Réassi Ouabonzi, qui mâaide à avoir accès à cette vaste région, et lâagent Raphaël Thierry, qui mâouvre un autre marché du livre â notamment parce que le quotidien dâune maison dâédition implique beaucoup plus que la simple prospectionâ : câest la raison pour laquelle lâéditeur ou lâéditrice travaille avec des scouts sur les principaux marchés du livre. Généralement, les maisons dâédition ont des scouts aux Ãtats-Unis, au Royaume-Uni, en France, en Espagne et/ou en Amérique latine, parfois en Asie. Les scouts américains travaillent de plus en plus à lâéchelle mondiale. Reste à savoir si cela est judicieux.
Le scout entretient des contacts sur place avec les départements de droits et les éditeurs ou éditrices des maisons dâédition ainsi quâavec les agences. En tant que scout, on devrait avoir vu tous les titres, du moins les connaître tous, ce qui est humainement impossible, mais il faut tenter une approximation. En tant que scout, on sâinforme en outre via les journaux de la branche, les quotidiens, les magazines culturels, les émissions de télévision et de radio.
Le scout est en contact permanent avec les départements des droits des maisons dâédition et les agents et est informé des titres à paraître et des prix. Au cas où une première offre a été faite pour un titre, le scout doit immédiatement en informer son client pour que celui-ci puisse décider sâil souhaite participer aux enchères pour ce titre.
En outre, le contact avec les éditeurs ou éditrices est utile, car il permet de prendre connaissance des projets à venir.
Le scout participe également aux conférences des représentants de différentes maisons dâédition, désignées par le terme français de «â rentréeâ », qui ont lieu deux fois par an. Contrairement aux conférences de représentants germanophones, où les éditeurs et éditrices, accompagnés de services commerciaux, marketing et presse, présentent les titres, en France, ce sont les auteurs eux-mêmes qui présentent leurs titres, parfois lors dâun entretien avec le comité de lecture ou avec un journaliste. En France également, les services marketing, commercial et presse nâapparaissent pas lors de ces conférences «â rentréeâ », lâaccent est mis plutôt sur la présentation des nouveaux titres. Ce sont surtout les libraires qui sont invités à ces réunions, les petites maisons dâédition se déplacent elles-mêmes chez les libraires pour présenter les nouveaux programmes.
Les scouts sont dans la boucle des ayants droit et reçoivent les manuscrits avant leur parution et avec les informations nécessairesâ : si un autre éditeur germanophone a déjà une option sur lâauteur parce quâil a déjà des titres antérieurs de lâauteur dans son programmeâ ; dans quels autres pays le titre a déjà été venduâ ; des informations sur le premier tirageâ ; ce que lâon attend du livreâ ; si lâon pense quâil âmarcheraâ. Le scout devra alors hiérarchiser les nombreux titres qui lâassaillent, et ce à plusieurs niveauxâ :
Comment le titre est-il présenté dans le pays dâorigine, quelle position occupe-t-il dans le programme, quel est son tirageâ ?
Quelles sont les possibilités de publication de lâéditeur cible, dans mon cas Rowohltâ ?
Quelles sont les attentes du public francophone par rapport au public germanophoneâ ?
En effet, si un titre connaît un grand succès sur le marché francophone, il ne doit pas nécessairement avoir du succès sur le marché germanophone et vice versa.
Le scout est en contact permanent avec les éditeurs et éditrices de son client dans les domaines divers du livre, de la littérature grand public, de la non-fiction et, parfois, du livre pour enfants. Comme mon client se trouve à Hambourg et à Berlin, et que les deux maisons travaillent indépendamment lâune de lâautre et tiennent des programmes différents, je parle certes des mêmes titres avec les éditeurs et éditrices de chaque maison, mais de possibilités de publication différentes. Je fais un rapport hebdomadaire â certains scouts font un rapport bimensuel ou seulement une fois par mois â avec un «â reportâ » détaillé dans lequel je fais des recommandations et où je souligne quel titre il faut considérer rapidement parce quâil sâagit
du titre dâun auteur quâune autre maison dâédition a déjà sous contrat (dans ce cas, cet éditeur a une option, voir ci-dessus)
dâun titre qui occupe une position privilégiée pour la maison dâédition étrangère
dâun titre qui est susceptible dâêtre primé ou qui est, de manière générale,
susceptible dâavoir du succès.
Parallèlement, je continue à réfléchirâ : à quel titre pourrait correspondre tel programme de la maison pour laquelle jâévalue les titresâ ?
Indépendamment du scout, les éditeurs et éditrices proposent également des titres au comité de lecture.
En tant que scout, on est conseiller et informateur et on doit veiller à avoir une vue dâensemble sur des nouvelles parutions.
En tant quâéditeur ou éditrice, on pèse le pour et le contre. Lâimpression de lecture personnelle est extrêmement importante, mais ne devrait pas être le seul facteur décisif lors de lâacquisition, car on porte une responsabilité programmatique et économique pour lâauteur comme pour la maison dâédition. Les éditeurs et éditrices gardent toujours en vue le profil de la maison dâédition et le lectorat. La publication dâun livre qui, bien que convaincant dâun point de vue littéraire, mais qui finira par rester bien en deçà dâun tirage économiquement et éditorialement profitable ne bénéficie ni à lâauteur ni à la maison dâédition.
Le scout a également cette perspective éditoriale à lâesprit, mais elle ne devrait pas être mise en avant, car le scout présente les titres sous les angles mentionnés ci-dessus, la décision de publier ou non revient à lâéditeur ou à lâéditrice ou alors aux départements de la presse, du marketing et de la distribution. Ces trois départements décident si et comment ils peuvent travailler avec un titre présenté par les éditeurs et éditrices, câest-à -dire de quelle manière ils peuvent présenter ce titre au public sur le marché du livre germanophone.
Lâédition est un exercice de funambulisme entre la rentabilité et le profil de la maison dâédition. Lâédition nâest pas envisageable si lâon perd de vue la perspective économique, car sans chiffre dâaffaires il ne pourra pas y avoir dâinvestissement. Et en tant quâéditeur ou éditrice, il faut dâabord investir, dans lâachat des droits, la traduction, lâimpression, le marketing ou encore la distribution. Ce nâest quâau moment de la parution quâune maison dâédition peut voir si lâinvestissement a été rentable ou non. Mais même un investissement qui nâest pas rentable au départ peut lâêtre après des années, par exemple lorsquâun auteur reçoit un prix prestigieux (comme le Nobel de littérature, le Georg-Büchner-Preis, le Goncourt, le Renaudot ou le Booker) après avoir publié plusieurs titres et lorsque la maison dâédition a entretenu son programme pendant des années.
Et en même temps, éditer signifie maintenir et développer le profil du programme, câest-à -dire travailler sur le contenu aux niveaux social, politique et en ce qui concerne le pur plaisir de la lecture, câest-à -dire le divertissement, la distraction.
Dans cette mesure, le succès doit être compris à deux niveaux, celui de lâéconomie et celui du programme éditorial.
Les best-sellers peuvent être des titres de littérature en général ou de grand public, mais il faut tenir compte du fait que seul le marché germanophone fait la différence entre littérature grand public et littérature tout court. Une lecture de Kafka peut également être divertissante pour un grand public et un titre «â grand publicâ » peut être exigeant sur le plan littéraire. Il est faux de croire quâil est plus facile de produire de la littérature grand public quâun titre de haute qualité littéraireâ ; les processus dâécriture sont fondamentalement différents.
Les best-sellers ne sont pas des titres que lâon âtrouveâ, mais ce sont des titres auxquels on offre les meilleures conditions possibles. Comment cela se passe-t-ilâ ?
les éditeurs et éditrices reconnaissent le potentiel du titre et lâimposent à la maison dâédition, cette étape est de la plus haute importance.
il sâensuit la décision de savoir si le meilleur moyen de faire parvenir le titre aux lecteurs est la presse ou le marketing.
le service commercial cherche le meilleur moyen dâamener le titre dans les librairies, câest-Ã -dire au client final, le lecteur.
Ces étapes sont complexes. Lâéditeur ou lâéditrice peut certes créer les conditions pour quâun livre devienne un best-seller, mais en fin de compte, câest le lecteur qui décide du succès dâun livre.
En France, on travaille différemment, on mise avant tout sur la médiation entre le livre et le lecteur par lâentremise de libraires, raison pour laquelle ils sont invités aux conférences des représentants, comme nous lâavons déjà mentionné plus haut. Dâaprès mon expérience, les titres littéraires atteignent souvent par cette entremise un tirage plus élevé que ce qui serait envisageable sur le marché germanophone.
La manière dâamener les livres à leurs lecteurs devient de plus en plus difficile. Le chemin classique par la presse, éventuellement le marketing, les librairies ne fonctionne plus ainsi. En outre, il ne faut pas oublier que depuis lâapparition des médias sociaux, le marché du livre a perdu environ 6 millions de lecteurs, indépendamment de lââge, du sexe et de la formation. Les jeunes lecteurs sont de plus en plus difficiles à atteindre via les médias âclassiquesâ, cependant, on les atteint le plus facilement via les médias sociaux.
Lâédition est une folie économique. Malgré cela, le livre ne disparaîtra pas, le désir dâhistoires fait partie de lâADN de lâêtre humain moderne.
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