Aborder le rôle dâun agent littéraire dans le cadre dâun colloque dédié à lâÅuvre de Mohamed Mbougar Sarr représente pour moi une opportunité à plus dâun titre. Premièrement, lors de ma collaboration passée avec lâagence littéraire Astier-Pécher, jâai, pendant une courte période, eu la chance de me voir chargé des droits étrangers des deux premiers romans de lâauteur qui ont été publiés par les éditions Présence Africaineâ : Terre ceinte et Silence du chÅur. Chacun de ces romans a depuis été âcédéâ dans plusieurs langues étrangères et pays, parmi lesquels lâItalie, les Ãtats-Unis, le Royaume Uni, le Brésil et la Pologne. Lâimmense vague qui a entouré le prix Goncourt décerné au dernier roman de lâauteur1 en 2021 nous a alors tous emportés dans une frénésie significative du rythme et des logiques de lâindustrie du livre international moderne. Lorsque la nouvelle du prix Goncourt est arrivée, jâétais plongé dans une formation professionnelle à Mayotte, dont lâenjeu était précisément dâaborder la question des droits et du désenclavement de certaines régions trop souvent placées en périphérie dâune industrie des lettres encore très (trop) centralisée économiquement. Je me souviens avoir alors tout interrompu pour me consacrer jusque tard dans la nuit et avec mes collègues à la mise sur pieds dâune vaste campagne de propositions de ces deux premiers romans à des éditeurs (et scouts littéraires) à travers le monde. Alors que je me trouvais en plein milieu de lâOcéan Indien, câétait pour moi un étrange sentiment que dâêtre dans un sens aspiré par cette même frénésie que lâauteur met en scène dans son dernier roman, et de voir ce prix Goncourt, décerné à Paris, cette vieille «â capitale mondiale des lettresâ », nous emporter tous dans un seul mouvement, du centre vers lâensemble de ces horizons de traduction à travers le monde, et de devenir aussi, à mon tour, un âoutilâ de ce même centralisme, encore bien vivant. Avec le recul, câétait à la fois un privilège et un apprentissage accéléré pour moi, mais également un sentiment dâambiguïté, qui nâa cessé de mâinterpeller depuis. Quel aurait été mon travail autour de lâÅuvre de Mohamed Mbougar Sarr, sâil était demeuré publié par les éditions Présence Africaine, avec qui je poursuis aujourdâhui ma collaboration pour mon plus grand bonheurâ ? Quelle place demeure en effet pour une édition spécialisée en France, dans les prix littéraires les plus importants et prescripteursâ ? Quelles sont nos marges de manÅuvre pour justement échapper à ces centralismes, et proposer dâautres chemins de traductionâ ? Comment valoriser une production littéraire et une diversité éditoriale qui ne sont pas irréductiblement liées et, en quelque sorte, enfermées dans un centre toujours plus étroit et où toujours plus de livres sont publiés au sein de ces singulières rentrées littéraires françaises de plus en plus courtesâ ? Comment, enfin, ne pas nous-mêmes enfermer à notre tour les Åuvres dans des espaces de référentialité restreints qui conditionneront lâinscription, les regards et les discours qui les accompagnentâ ?
Deuxièmement, Mannheim est pour moi un point central de mon parcours professionnel et de ma réflexion, puisque jâai eu la chance dây être chercheur et enseignant pendant plusieurs années sous la direction de Cornelia Ruhe, consacrant ce temps à développer mes réflexions autour de lâespace littéraire et éditorial, en lien avec mes collègues. Câest à Mannheim que jâinterrogeais pour la première fois les étudiants sur ce quâest pour eux lâédition en Afrique (ces «â autres espacesâ »), et câest à Mannheim que je découvrais pour la première fois et grâce à Sarah Burnautzki la trajectoire de lâÅuvre de T.C. Elimane â pardon (celui-ci nâexiste pas)â : de Yambo Ouologuem. Câest aussi à Mannheim que jâexplorais une histoire du livre allemand dont jâignorais jusquâalors lâinfluenceâ : à quelques encablures, Janheinz Jahn et Ulrich Beier avaient en effet amorcé un tournant dans les années 1950, en posant des ponts décisifs pour la traduction dâÅuvres de la «â galaxie Présence Africaineâ » à partir du Congrès des Artistes et Ãcrivains Noirs tenu à la Sorbonne à Paris, en 1956. Ils iront ensuite cofonder en 1957 à Ibadan (Nigéria) la mythologique revue Black Orpheus2 (inspirée de la revue Présence Africaine et de la préface de Jean-Paul Sartre à lâinfluente anthologie de Léopold Sédar Senghor de 19483 ), suivie par le Mbari Club, dont les publications serviront de limon à la future collection «â African Writers Seriesâ » des éditions britanniques Heinemann, laquelle allait représenter le plus grand tremplin international pour des Åuvres africaines4. Quelques années plus tard (à partir de 19685 ), un programme prenait forme sous lâégide dâun groupe de consultants et avec lâappui des directeurs successifs de la Foire du livre de Francfort, Siegfried Taubert et Peter Weidhaas6, qui allait concrétiser le plus grand évènement dédié aux littératures africaines de lâhistoireâ : cette Frankfurter Buchmesse 1980 dédiée à lâAfrique, où Mariama Bâ allait recevoir le premier Prix Noma pour lâédition en Afrique7. Son roman Une si longue lettre sera traduit dans une dizaine de langues immédiatement (une trentaine aujourdâhui)â : lâouvrage était publié au Sénégal, aux Nouvelles Ãditions Africaines. Cette histoire que jâai pu explorer à partir de Mannheim est fondamentale, car elle incarne ces «â autres cheminsâ » des lettres et des mouvements inattendus de lâédition, qui nous rappellent la dimension organique que prennent ces dynamiques du livre. Ceci éclaire par ailleurs le fait que lâéconomie, le capital symbolique, les logiques de soft power, sont aussi simplement des constructions et quâà la base de toute construction, il y a une multitude dâinvestissements individuels dont la convergence renforce les fondations, lesquelles deviennent à leur tour des références dont on ne discute plus la légitimité, par habitude. Et pourtant â¦
Ceci mâamène à évoquer la création de mon agence littéraire Ãgitna en 2023, dont le nom fait référence à ces villes et ces langues qui échappent à une histoire et à des géographies fermées8. à travers cette aventure, il sâagit pour moi de réfléchir désormais au quotidien à mon propre métier dâagent littéraire, à cette fonction créée par un certain Ãmile Aucante à Paris en 1858 (pour défendre les intérêts de George Sand9 ), et aux enjeux qui se présentent à ces «â petites mainsâ » que nous sommes tous à lâintérieur de lâindustrie des lettres. Nous sommes effectivement dans un contexte où la prise en compte de cette diversité des productions littéraires postcoloniales se fait de plus en plus importante. Et si mon point de départ se situe en 2007, lorsque, étudiants, nous analysions le manifeste «â Pour une littérature-monde en françaisâ »10, jâavais alors été rapidement interpellé par le fait que la majorité de ces auteurs prenant position vis-à -vis de ces étiquettes («â francophoneâ », «â africainâ », etc.) étaient publiés par des éditeurs parisiens. Quid dâune plus grande représentativité éditorialeâ ? Je découvrirai par la suite les mouvements de lâédition indépendante, les dynamiques professionnelles et militantes liées à la «â bibliodiversitéâ » issues du monde latino-américain11, et toutes ces réflexions associées aux relations économiques, politiques et symboliques entre les centres présupposés, et leurs éventuelles «â périphériesâ », dont la marginalité demeure encore souvent entretenue par le maintien et la reproduction dâune histoire et dâhabitudes, qui confèrent souvent à lâanachronisme. Surtout, grâce au travail fondamental mené par Hans Zell depuis les années 197012, je commençais à mieux percevoir une histoire éditoriale plus large que je ne lâimaginais, avec dâautres «â centresâ » de cette cartographie de lâéditionâ : Ife-Ife, Tachkent, Ibadan, Kampala, Yaoundé ⦠En construisant mon futur métier dâagent littéraire, il sâagira donc par la suite pour moi de constamment me référer à «â ces autres histoiresâ », en lâoccurrence à ces mouvements littéraires et éditoriaux qui ont en permanence montré que le centre nâexiste pas nécessairement et, dans le cas précis de lâespace éditorial associé à la langue française, de me souvenir de tous ces moments clés dâune vie littéraire qui ne positionnait pas systématiquement Paris au cÅur des enjeux, cette ex-capitale coloniale, certes trop souvent demeurée centre névralgique dâun monde des lettres de langue française.
Mon expérience dâagent littéraire est donc aujourdâhui un questionnement permanent au sujet de ma position au sein de ce «â labyrinthe éditorialâ », et me pousse chaque jour à décider si je dois, au final, me résigner à mon petit niveau en mâinscrivant dans une forme de permanence économique et de pragmatisme, ou bien chercher quelques alternatives qui permettront à des Åuvres issues de lâensemble de ces autres centres de circuler quelque peu différemment, vers des horizons de publication et de traduction singuliers, ou devrais-je plutôt écrire, «â des horizons normalisésâ »â ? Un exemple concret pourrait être ce roman de lâauteur béninois Stephens Akplogan qui paraitra en 2024. Voici un roman qui a démarré son histoire à partir dâune conversation entre lâauteur et moi, autour dâun passage dâun texte publié en 2018, et qui imaginait le retour de Yambo Ouologuem dans son pays après la fameuse «â affaireâ », et sa vie future à Sévaré, au Mali. Ce passage par la suite deviendra un roman, qui a déjà trouvé deux éditeurs dans deux pays différents. Ce texte de la «â réinstallationâ » dâune histoire individuelle trop souvent fantasmée à lâintérieur de la littérature, réimpose Ouologuem, celui des récits, comme une figure littéraire dont la légitimité nâaurait jamais dû lui être contestée. Un des fondements de la littérature, nâest-il pas de prendre une saine distance avec le réelâ ? Câest exactement un tel projet qui me permet de croire en lâimportance du travail dâagent littéraireâ : il sâagit ici de donner confiance à des auteurs et de les accompagner dans la maturation de projets que, sans doute, ce «â marché des lettresâ » toujours trop pressé et étouffant nâaurait pas laissés sâépanouir. Il est ici question de redonner un peu de permanence au travail dâécriture et de sortir des textes de lâurgence éditoriale pour, espérons-le, les voir sâimposer ensuite dans le temps long de la littérature. Le travail que jâai la chance de réaliser avec les éditions Présence Africaine me donne tout autant confiance dans cet horizon. Voici lâimmense trilogie quasiment oubliée de Bernard Dadiéâ : Un nègre à Paris (1959), Patron de New York (1964) et La ville où nul ne meurt. Rome (1968) rééditée par la maison dâédition en 2023-202413 â : traduite aux USA uniquement dans les années 1980-9014 et en nulle autre langue, lâenjeu est énorme pour «â lâautre trilogieâ » littéraire africaine, à côté de Chinua Achebe15. Toujours avec Présence Africaine, voici Ngando de Paul Lomami Tshibamba16, cette novella qui imposait dès 1948 une forme de réalisme magique avant lâheure, à la lisière du conte et du roman, et ce dans un temps de décolonisation17, traduite pour la première fois de son histoire, en néerlandais, et immédiatement installée au panthéon littéraire par une critique plaçant par certains aspects lâouvrage au-dessus des travaux dâun Joseph Conrad ou dâun Cyriel Buysse et le rapprochant de lâÅuvre ultérieure dâAchebe18. Dâun roman longtemps oublié et jamais traduit, voici quâun fil dâhistoire se renoue à partir de ce travail sur les droits étrangers de Présence Africaine et de lâengagement dâune maison dâédition néerlandaise pionnière (De Geus et sa brillante éditrice Jacoba Casier). Je pourrais aussi parler de lâÃvocation dâun mémorial à Venise de Khalid Lyamlahy, qui a reçu la mention spéciale du Prix des 5 continents de la Francophonie et qui explore le rôle de la littérature pour inspecter les angles morts de la mauvaise conscience européenne et dâune ultra-médiatisation désincarnée de la tragédie de la migration, confrontée au symbole de ces villes-musées sans âme. Ce roman fait désormais son chemin en «â droits étrangersâ » ⦠Oui, tout ceci mérite que lâon y croie.
En rédigeant ce bilan, je me rends compte que la diversité est une boussole, même si cela peut sembler un poncif exprimé ainsi. Mes débuts comme agent littéraire indépendant dans ce labyrinthe remontent à mes premiers contrats signés début 2023 en Australie et au Maroc, explorant ces autres géographies à partir de romans dâauteurs de différents horizons et que jâai le privilège de représenter au sein de mon agence littéraire. Des auteurs tels que Stephens Akplogan, Lucy Mushita, Khalil Diallo, Solo Niaré, Carl Pierrecq, Hyam Yared, Sami Tchak, Pierre Pascual, Christian Eboulé ou Mutt-Lon, de même que mes collaborations étroites avec des éditeurs comme Présence Africaine, Metalúcida (Argentine), les éditions Frantz Fanon (Algérie), me font toucher à cette autre géographie de lâédition. Voici des contrats signés pour des traductions en asturien, portugais, japonais, coréen, lingala, anglais, espagnol, italien, arabe, swahili, français, créole, néerlandais, qui me permettent de percevoir dâautres horizons et dâenvisager un investissement sur des droits qui ne soit pas prisonnier dâun quelconque centralisme. Le travail dâun agent littéraire est indépendant, par principe, et décentralisé par essenceâ : de Sharjah à Rabat, en passant par Londres, Nairobi, Bologne, Bamako, Abidjan ou Francfort, jâai le sentiment que le monde littéraire devient progressivement moins un mystérieux labyrinthe quâune Babel borgésienne quâil mâappartient dâessayer de toujours mieux saisir dans son «â infinitudeâ ». Les collaborations que je bâtis avec des maisons dâédition au Ghana, au Nigéria, au Kenya, en Ãgypte, et avec des collègues au Royaume-Uni ou bien aux Pays Bas me permettent de penser que non, je ne suis plus cet agent français enfermé dans cette discutable «â république mondiale des lettresâ » et que voici peut-être la réponse que je cherchais à apporter depuis 2007 à ce paradigme entourant cette «â littérature monde en françaisâ » â publiée à Paris. Cette réponse, câest simplement celle dâun agent littéraire qui vient de signer un contrat de traduction vers lâanglais pour un auteur mahorais-comorien â à Mayotte, une fois encore â publié par une maison dâédition mauricienneâ : les éditions Atelier des Nomades19. Lâauteur en question, Nassuf Djailani, sera donc publié par les éditions Narrative Landscape à Lagos (Nigéria) pour son magnifique roman Cette morsure trop vive, dâailleurs récompensé, non à Paris, mais à Bamako au Mali, du prix Ahmed Baba (anciennement prix Yambo Ouologuem) en 2022. Il y a un peu plus de 60 ans, deux intellectuels allemands, que certains pensaient sans doute un peu illuminés, allaient co-fonder au même Nigéria un pôle littéraire et éditorial à Ibadan, dont lâinfluence allait porter jusquâà cette fameuse collection «â African Writers Seriesâ », pour laquelle jâai aujourdâhui le plaisir de contribuer à la réédition de plusieurs titres de langue française dâauteurs majeurs (Mongo Beti, Williams Sassine, David Mandessi Diop) dans une filiale du groupe Penguin Random House20, et ce, grâce à la confiance que mâaccordent les éditions Présence Africaine. Une manière pour moi de mâinscrire à mon tour dans une histoire, et de rendre hommage à tous ces pionniersâ : Christiane Yandé Diop et Alioune Diop21, Ulrich Beier et Janheinz Jahn, Saïd Mzee22, John Nottingham23, Hans Zell24, Henry Chakava25, Walter Bgoya26, Mary Jay27, Gérard Markhoff28 â : ces derniers ont pavé un monde littéraire plus vaste, et nous empruntons ces chemins quâils ont tracés, parfois sans même nous en rendre compte. Cette riche et belle histoire de lâédition appelle à lâhumilité et à garder confiance en lâavenir.
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Co-fondateurs de la revue (1947) et des éditions Présence Africaine (1949).
Lâun des principaux artisans des relations de la Foire du livre de Francfort avec les marchés du livre africains dans les années 1970.
John Nottingham, «â Establishing an African Publishing Industryâ : A Study In Decolonizationâ », African Affairs 68,271 (1969), 139-44.
Co-fondateur de lâAfrican Books Collective en 1989, auteur et éditeur de la plus vaste bibliographie de travaux dédiés à lâindustrie du livre en Afrique depuis les années 1970.
Ancien responsable éditorial dâHeinemann Educational Books (1972) et directeur de lâEast African Educational Publishers depuis 1992, lâune des principales maisons dâédition dâAfrique de lâEst, notamment pour la langue Gikuyu, et éditeur de NgÅ©gÄ© wa Thiongâo.
Fondateur de Mkuki na Nyota (1981), lâune des principales maisons dâédition dâAfrique de lâEst, en particulier pour la langue Swahili.
Co-fondatrice de lâAfrican Books Collective en 1989.
Directeur des éditions Clé de Yaoundé de 1968 à 1978, qui publieront notamment la première traduction en français de Wole Soyinka, Le lion et la perle (1973) et le premier roman de Henri Lopes Tribaliques (1971).