Dans un entretien avec Jean-Pierre Orban, en février 2022, Mohamed Mbougar Sarr expliquait ses raisons pour situer la trame de La plus secrète Mémoire des hommes1 non pas à lâépoque où avait vécu Yambo Ouologuem, lâécrivain qui aurait servi de modèle pour le protagoniste fictif Elimane, mais à une époque antérieureâ :
Il mâa toujours semblé quâil y avait un angle mort, non abordé par les intellectuels noirs, à savoir la trajectoire des Africains dans la Seconde Guerre mondiale confrontés à lâexpérience des camps et de la Shoah. Je suis ainsi frappé que Senghor, qui parle par ailleurs de son engagement et son internement durant la guerre, ne sâest jamais exprimé sur cette question. En situant le personnage dâElimane vingt-cinq à trente ans plus tôt que Ouologuem, il me fallait imaginer la trajectoire dâun écrivain africain dans lâhistoire même de la colonisation mais aussi aux prises avec la Shoah2.
Par son choix de cadre temporel, Sarr sâinscrit de la sorte dans une tradition bien établie dâécriture de la Shoah â comme en témoigne dâailleurs aussi le rôle central dans son roman du Devoir de violence de Ouologuem, dont on sait comment la fortune critique fut déterminée par les accusations de plagiat à lâendroit dâun autre grand roman de la Shoah, Le dernier des Justes dâAndré Schwarz-Bart. Il est donc vraisemblablement question, dans lâévocation de la Shoah dans le roman de Sarr, dâun jeu complexe de mémoires et de généalogies littéraires à dépister. Mais si la généalogie et la mémoire constituent bien le dispositif de base de La plus secrète Mémoire des hommes, la mémoire nây fonctionne justement pas de façon linéaire et suivant une chronologie historique usuelle. Au contraire, en entremêlant les souvenirs dâune manière associative et palimpsestique, tout en faisant appel à une esthétique «â africaineâ » du paradoxe, et en opérant donc consciemment de façon anachronique, Sarr réussit à résoudre le problème avec lequel Schwarz-Bart sâest longtemps débattu, selon Michael Rothberg, à savoir «â la difficulté de trouver une forme littéraire adéquate pour exprimer la parenté judéo-noireâ »3. Ce faisant, Sarr propose une réponse originale à la question non seulement de la mémoire et des identités juives et africaines, mais aussi de la place «â résiduelleâ » du livre dans le monde moderne.
1 Intertextualité et Shoah
Plusieurs éléments dans La plus secrète Mémoire des hommes, à part la référence à Ouologuem et à Schwarz-Bart, sont dès lâabord susceptibles dâévoquer une mémoire de la Shoah. Certains renvois sont superficiels. Comment ne pas lire, par exemple, dans lâévocation par lâenquêteuse Brigitte Bollème de lâun des employés de la maison dâédition Gemini, un certain «â Pierre Schwarz â déporté à Dachauâ »4, une référence à André Schwarz-Bart, dont Sarr avoue lui-même avoir lu avec attention lâÅuvreâ ? Dâun tout autre ordre sont les renvois à lâintertexte dantesque, qui traverse lâÅuvre de Sarr au moins à partir de son Silence du chÅur, roman dans lequel lâun des protagonistes ensevelis sous la fureur du volcan, Giuseppe Fantini, décrit comme «â le plus grand poète vivant dâItalieâ »5, rappelle clairement le Dante lui-même. La plus secrète Mémoire des hommes se laisse alors lire comme une quatrième descente dans lâenfer (car tous les romans de Sarr peuvent en effet être décrits comme tels), dans laquelle le protagoniste Diégane cherche lâaide dans son périple de toute une série dâauteurs-guides tutélaires, à lâinstar de Dante guidé par Virgile dans la Divina Commedia. Lâimage du lecteur en descente vers lâenfer est rendue explicite dans le récit de Marème Siga D., lâautrice-guide ultime, lorsquâelle évoque son douloureux trajet à elle en conseillant Diégane quâ«â il y a plusieurs manières de traverser lâenfer et lâune dâelles est dâapprendre un livre par cÅurâ »6.
Lâimage éloquente de ces lecteurs qui apprennent un livre par cÅur traverse de nombreux romans â pensons entre autres au Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, avec son évocation de la fragilité de lâobjet-livre, si facile à brûler⦠â mais elle surgit surtout, de façon insistante, dans certains ouvrages issus de la Shoah. Dans lâun des classiques de la littérature des camps, Si câest un homme de Primo Levi, câest par le biais dâune citation de lâInferno que le narrateur arrive à envisager, même si ce nâest quâun seul moment fuyant, sa sortie éventuelle de ce monde dâhorreur. Ainsi, le chapitre 11, «â Le Chant dâUlysseâ », met en scène un interlocuteur alsacien, Jean, qui se souvient de quelques vers de Dante, expression de foi à la dignité humaine â «â Considerate la vostra semenza / fatti non foste a viver come bruti, / ma per seguir virtute e canoscenzaâ »7 â, et produisant de la sorte une ouverture infime vers un autre monde au sein même de lâunivers concentrationnaire.
Au-delà de ces évocations ponctuelles du schéma classique du livre-talisman, guide pour traverser lâhorreur, La plus secrète Mémoire des hommes renferme encore dâautres mémoires littéraires, sans doute plus obliques, de la Shoah. Celles-ci sont annoncées dès lâexergue et le titre, empruntés au vaste roman Les Détectives sauvages du romancier-poète chilien Roberto Bolaño. à part la trame très similaire des deux romans, qui portent tous deux sur la recherche par un groupe dâamis dâun grand auteur disparu, il y a un réseau de renvois plus poussés à lâopus magnum de Bolaño, resté inachevé à sa mort, à 26668. Comme La plus secrète Mémoire des hommes, en effet, 2666 est un énorme roman à structure emboîtée, comprenant cinq livres chacun dépliant une autre partie de la trame. Le récit-cadre raconte lâhistoire de quatre universitaires (dont trois qui forment un trio érotique, comme le feront Elimane, Charles et Thérèse dans le roman de Sarr), à la recherche dâun grand auteur allemand disparu, Benno von Archimboldi. Ce dernier, de son vrai nom Hans Reiter, fils comme Elimane dâun ancien combattant de la Grande Guerre et dâune mère à moitié aveugle, devient soldat dans la Deuxième Guerre mondiale, prend part aux atrocités nazies, et trouve en Ukraine le manuscrit dâun auteur juif qui lui fournit son nom de plume. Après avoir abandonné définitivement la littérature, il finit sa carrière en Amérique du Sud. Détail particulièrement significatif, 2666 est aussi un roman comportant une riche réflexion sur le phénomène du plagiat littéraire, avec son postulat provocateur que «â toute Åuvre mineure, toute Åuvre sortie de la plume dâun auteur mineur, ne peut quâêtre un plagiat de quelque chef-dâÅuvreâ »9.
Lâallusion au personnage de Hans Reiter, alias lâécrivain Benno von Archimboldi, meurtrier nazi, est renforcée davantage par la présence massive dans le roman de Sarr dâéchos de lâÅuvre de Jorge Luis Borges, notamment à ses multiples mises en scène de la figure du labyrinthe dans son recueil LâAleph, par exemple dans les récits «â Aben Hakam el Bokhari mort dans son labyrintheâ » et «â Les deux rois et les deux labyrinthesâ »10. Alors que les renvois aux labyrinthes borgésiens sont bien évidents dans La plus secrète Mémoire des hommes, dâautres renvois le sont peut-être moins. On y trouve entre autres un jeu intertextuel poussé avec le premier récit du recueil, «â Lâimmortelâ », où le labyrinthe fait partie des ruines dâun grand empire autour desquelles rôde Homère, le grand poète aveugle, méconnu et rendu muet par les ravages du temps. Cette thématique des tombeaux littéraires11 transforme le labyrinthe en figure ultime de la disparition de lâauteur. Renouant toutefois avec la thématique de la Shoah, «â Deutsches Requiemâ », le récit au milieu exact de LâAleph, paraît surtout révélateur. En effet, dans ce récit câest un bourreau nazi qui raconte ses crimes, à la première personne, selon un schéma narratif qui aurait bien pu inspirer à une époque plus récente Les Bienveillantes de Jonathan Littell. Au centre mystérieux du recueil de Borges, le lecteur trouve donc bien un bourreau nazi, tout comme au centre du roman de Sarr, dans lequel la quête de lâauteur disparu se confond petit à petit avec la quête du meurtrier nazi de Charles Ellenstein, lâofficier allemand Josef Engelmann, ange exterminateur qui réussit à réduire Elimane au silence de façon bien plus définitive encore que ne lâavaient fait avant lui les critiques littéraires parisiens.
2 La relation Elimane â Ellenstein
En effet, au centre du livre-énigme de Sarr se trouve la relation émouvante entre deux hommes, le jeune auteur sénégalais Elimane Madag Diouf et lâéditeur juif Charles Ellenstein. Leur relation prend la forme dâune amitié particulièrement forte, pour ne pas dire aux allures homo-érotiques par moments, notamment au sein du trio érotique que va constituer le couple avec Thérèse Jacob, lâamie de Charles, comme elle le racontera plus tard à Béatrice Bollèmeâ :
Là [quand nous débattions de littérature], il sâanimait et bougeait comme un prédateur, un taureau dans une arène. à la fin de ces vacances, je crois que nous étions devenus amis. Il sâétait surtout beaucoup rapproché de Charles. Ils sâétaient découvert une communauté de goûts littéraires, bien que leurs débats à propos de certains auteurs fussent épiques. [â¦] Nous formions un trio dâamis, mais je sentais bien quâils se comprenaient un peu mieux tous les deux. Il y avait comme une symbiose12.
«â Taureau dans lâarèneâ », selon lâimage célèbre empruntée à la tauromachie par Michel Leiris13 pour décrire le travail de lâauteur, voire le Minotaure dans son labyrinthe en voie de construction, Elimane trouve sa voix littéraire grâce à Charles. Comme le note encore Jean-Pierre Orban,
Charles est lâhomme qui donne vie éditoriale à Elimane. Avec Thérèse, il pousse ce dernier à aller au bout de lâécriture et le publie. Il apparaît donc comme lâaîné, sinon le père littéraire dâElimane14.
Et dans la seconde partie du roman, câest sa volonté de venger la mort dâEllenstein qui pousse Elimane, en espèce de Simon Wiesenthal africain, à partir à la recherche de son meurtrier à travers lâAmérique du Sud. Mais paradoxalement aussi, une fois sa mission accomplie, Elimane se cantonne dans le silence â comme si la rencontre profonde de deux êtres humains qui se reconnaissent lâun dans lâautre signifierait nécessairement la fin de la parole après la mort de lâun des deux.
Dans un entretien avec François Noudelman, Sarr précise que Charles est «â quasiment un frère dâElimaneâ ». Non seulement les deux hommes ont-ils eu «â la même expérience de perdre un pèreâ », Sarr les décrit aussi comme «â deux personnes habitées par la littératureâ »15. Leur relation est exceptionnellement fusionnelle. «â [Charles] voyait en lui une sorte de jumeauâ »16, poursuit Thérèse dans lâenquête de Béatrice Bollème. Dans ce jeu de miroirs que nous propose Sarr, on pourrait sans doute postuler quâEllenstein est encore plusâ : en quelque sorte le double dâElimane, dont il est une espèce de jumeau sans le savoir. Le nom de la maison dâédition responsable de la publication du Labyrinthe de lâinhumain, Gemini, pointe dâailleurs du doigt cette gémellité. Cette relation fusionnelle fait alors contraste avec les vrais jumeaux «â biologiquesâ » dans le roman, Assane est Ousseynou Koumakh, dont ce dernier avoue que
nous étions tous deux aimés, mais nous ne nous aimions pas lâun lâautre. [â¦] Nous nâavions rien en commun. Physiquement, certes, nous étions de vrais jumeaux, semblables en presque tous points. Mais pour ce qui était du caractère, tout nous opposait, tout nous éloignait. Je nâai jamais senti entre nous la relation forte et fusionnelle quâon prête aux jumeaux17.
Si Assane et Ousseynou Koumakh, malgré le lien biologique, se révèlent être de faux frères ou des frères rivaux, pourrait-on postuler inversement quâElimane et Charles seraient de «â vraisâ » frères, en dépit de leurs différentes originesâ ? En réalité, leur rapport est plus complexe, car les gémellités cassées parsèment le roman. Charles et Elimane, les jumeaux spirituels, voient leur complicité troublée â ou justement mise en évidence, dans son aspect le plus homoérotiqueâ ? â lorsque leur relation vire vers le trio amoureux, avec Thérèse Jacob en troisième partenaire, selon lâéquation Thérèse + Charles + Elimane = T.C. Elimane. Une autre espèce de gémellité spirituelle paraît se développer entre le narrateur Diégane Latyr Faye et Siga D., mais elle aussi aura besoin dâun troisième élément, la figure mystérieuse dâElimane lui-même, pour se concrétiser. Dans tous ces cas donc, la gémellité ou la parenté spirituelle mène finalement à un troisième terme, sans pour autant gommer lâidentité propre des deux parties originales. Cet acte fusionnel ou cette rencontre profonde avec lâAutre paraît de la sorte faire écho à lâévocation par Léopold Sédar Senghor de la négritude comme «â la chaleur communielle, lâimage-symbole et le rythme cosmique, qui, au lieu de stériliser en divisant, fécondaient en unissantâ »18 â :
Voilà donc notre sujet qui quitte son moi pour sym-pathiser et sâidentifier au Toi. Il meurt à soi pour renaître dans lâAutre. Il nâassimile pasâ ; il sâassimile. Il ne tue pas lâautre vieâ ; il en fortifie sa vie. Car il vit avec lâAutre dâune vie communielle. Il vit en sym-bioseâ : il co-naît à lâAutre. Sujet et objet sont dialectiquement confrontés dans lâacte même de connaissance. Câest une longue caresse dans la nuit, lâintimité de corps confondus, lâacte dâamour, dâoù naîtra le fruit de la connaissance19.
Senghor souligne encore dans un autre texte, dans une formule empruntée à Pierre Teilhard de Chardin, que «â lâunion (la vraie union) différencieâ »20. Cette fusion avec lâautre, qui diffère donc subtilement de la pensée de Lévinas (évoquée sur un registre ironique, dâailleurs, par Sarr), et qui fait apparaître dâautant plus clairement lâêtre même de chacune des deux parties, est au centre même de La plus secrète Mémoire des hommes. Car dans la relation Elimane â Charles, on pourrait voir la première manifestation dâune mémoire multidirectionnelle, câest-à -dire dâune relation dans laquelle se conjuguent deux mémoires et deux avenirs historiques distincts, dans une fusion qui rend plus prégnante chacune des identités des partenairesâ : chez Elimane, la mémoire de la colonisation française en Afriqueâ ; chez Charles, la mémoire millénaire des persécutions subies par le peuple juif et la Shoah qui en constitue lâépisode ultime. En effet, Michael Rothberg, le théoricien du concept de la «â multidirectional memoryâ », propose que les mémoires historiques seraient «â subject to ongoing negotiation, crossreferencing, and borrowing [â¦], productive and not privativeâ »21. Aussi Rothberg montre-t-il comment la construction dâune mémoire collective de la Shoah à partir des années soixante en France a été renforcée et rendue possible par la réflexion sur la colonisation quâont entraîné les mouvements de décolonisation dans ces mêmes années. Dans cette optique, plutôt que de sâopposer les unes aux autres, les mémoires de ces différents traumas historiques se trouvent renforcées et secourues mutuellement dans leur accès à la parole.
Or, ce qui frappe le lecteur attentif de Sarr en sâappuyant sur lâanalyse de Rothberg, câest que lâun des auteurs qui selon lui auraient joué un rôle central dans la fabrication de ces nouvelles mémoires multidirectionnelles à lâépoque des décolonisations est justement lâun de ceux dont le souvenir se trouve au centre même de La plus secrète Mémoire des hommesâ : André Schwarz-Bart. Dans son étude Multidirectional Memory, Rothberg propose une lecture très suggestive du roman de Schwarz-Bart qui fit suite au Dernier des Justes, La Mulâtresse Solitude, dans lequel lâauteur évoque le ghetto de Varsovie en conclusion du récit dâune révolte dâesclaves à la Guadeloupe (roman dâailleurs, comme le suggère lâanalyse de Tessa van Wijk dans le présent volume, qui aurait bien pu servir dâinspiration lointaine à la première publication de Sarr, «â La Caleâ »). Sarr reconnait lui-même quâil a lu Le dernier des Justes plusieurs fois, une dette littéraire qui amène Jean-Pierre Orban à déclarer que dans Charles Ellenstein «â lâon peut, si lâon veut, [â¦] voir le reflet dâAndré Schwarz-Bart. On pourrait même deviner dans le couple Charles-Thérèse celui quâont formé André et Simone Schwarz-Bartâ ». Même si Orban modifie tout de suite ses propos en précisant que «â ce serait trop simpliste et une interprétation trop grossièreâ », puisque le trio érotique pourrait également rappeler «â des écrits érotiques de Ouologuem fondés, dit-on, sur des pratiques réellesâ »22, câest une identification qui nâa pas été démentie par Sarr lui-même par la suite23.
3 Le rapport juif au livreâ : une réflexion sur la littérature et ses (im)puissances
En revanche, dans lâentretien déjà évoqué avec François Noudelmann, Sarr propose une autre identification. Selon ce deuxième schéma, Charles aurait été modelé sur lâauteur juif franco-égyptien Edmond Jabès, auteur du Livre des questions en plusieurs volumes, mi-roman, mi-texte philosophique aux accents parfois mystiques, dont la publication sâéchelonne de 1963 à 196524. En effet, la relation presque fusionnelle entre Charles et Elimane nâest pas sans rappeler certains passages dans son Livre des questionsâ :
Il sâagit donc dâune variante beaucoup plus sombre du rapport fusionnel entre les êtres théorisés par Senghor dans sa philosophie. Car dans Le Livre des questions comme dans La plus secrète Mémoire des hommes, il est question finalement de lâimpuissance de la parole, qui ne fait quâapparaître plus vivement encore le vide26. Au centre du Livre des questions se trouve le cri de la femme de Yukel, Sarah, rescapée des camps qui sombre dans la folie, tout comme au centre du roman de Sarr se trouve la folie de Mossane, mère dâElimane et amante des deux jumeaux rivaux. Jabès établit un rapport direct entre «â le criâ » de la femme ravagée et vidée par lâhistoire et «â lâécritâ » comme tentative en fin de compte impuissante à combler le manque.
Au-delà de la réflexion sur la Shoah, il existe un lien beaucoup plus profond entre Charles et Edmond Jabés, et entre le roman de Sarr et la tradition dont est issue Le livre des questions. Charles, tout comme Edmond Jabès, est décrit par Sarr comme «â un homme qui forme son identité par rapport au livreâ », et il évoque à son sujet «â une tradition religieuse où le livre a une valeur très forteâ »27. Si son identité juive est fluide, ou presque inexistante28, elle fait bien une place centrale au livre. «â Pour cette tradition dâintellectuels dont Jabès fait partieâ », précise Sarr, «â ce qui compte avant tout dans lâidentité juive, sâil y en a une, câest la lectureâ »29. Ce rapport juif très particulier au livre, traduit par le syntagme-cliché «â peuple du livreâ » (expression qui provient dâailleurs du Coran, où elle évoque toutes les trois religions abrahamiques et monothéiques â¦) vient se substituer à un rapport plus conventionnel entre le peuple juif et un cadre géographique précis, et emprunte par conséquent des images liées à lâidée dâhébergement ou au livre comme demeureâ :
â Tu es Juif et tu tâexprimes comme tel. Mais jâai froid. Il fait sombre. Laisse-moi entrer dans la maison.
â Une lampe est sur ma table et ma maison est dans le livre.
â Jâhabiterai enfin la maison30.
Cette conceptualisation du livre ou de la bibliothèque comme demeure, ou même comme «â paysâ » ou patrie ultime, revient de façon insistante dans lâÅuvre de Sarr. Elle est incarnée, dans La plus secrète Mémoire des hommes, par Siga D. lorsque celle-ci explique pourquoi elle ne retournera jamais au Sénégalâ :
Jâécrirai donc comme on trahit son pays, câest-à -dire comme on se choisit pour terre non le pays natal mais le pays fatal, la patrie à laquelle notre vie profonde nous destine depuis toujours [â¦]. Quelle est donc cette patrieâ ? Tu la connaisâ : câest évidemment la patrie des livres [â¦]. Oui, disais-je, ouiâ : je serai citoyenne de cette patrie-là , je ferai allégeance à ce royaume, le royaume de la bibliothèque31.
Image bien borgésienne, «â le royaume de la bibliothèqueâ » sâavère un lieu à deux faces, comme le suggèrent les mots «â pays fatalâ ». Car le livre et la bibliothèque offrent à la fois un refuge, et une tombe. Ce double aspect est mis en avant dans la scène qui clôt Silence du chÅur, lorsque sont décrits le poète italien ainsi que son chien fidèle, devant lâexplosion du volcanâ :
[T]els de vieux amis, [ils] entrèrent dans lâÅuvre et disparurent dans les premiers vers du grand poème comme sâils avaient été un passage vers un autre monde. Le poème les accueillait. Câétait la preuve que câétait une grande Åuvre dâartâ : on pouvait y rentrer et y vivre32.
De la sorte, Sarr ajoute un nouvel élément, bien plus sombre, au topos propre à la culture juive, qui remonte au moins à Heinrich Heine, et qui a été expliqué par Daniel Boyarin, selon lequel «â dans un certain sens profond, le livre [en lâoccurrence, le Talmud] a été la patrie portative du peuple juifâ »33. Lâoriginalité de lâanalyse de Boyarin, toutefois, câest de postuler que le topos juif du livre comme patrie portative offrirait un moyen nouveau de théoriser le concept de diaspora dans un cadre spécifiquement postcolonial. Dâaprès lui, il faudrait donc concevoir la diaspora et la condition diasporique, juive mais aussi autre, comme «â une forme particulière dâhybridité culturelle et un mode dâanalyse plutôt que comme une chose essentielleâ ». Ainsi, poursuit-ilâ :
Diaspora is most usefully mobilized as a synchronic condition by which human groups are related to one another in spaceâ ; they may, and frequently do, have an origin in an actually shared past but need not and, moreover, need not even have a story of such a shared â traumatic â past34.
En dâautres mots, la condition diasporique est constituée par le livre, qui devient un nouveau marqueur dâidentité en lâabsence dâune patrie géographique réelle à laquelle pourrait se rattacher le sujet. Lâauteur africain postcolonial, à la recherche dâune allégeance littéraire comme Diégane, ou exilée comme Siga D., partage avec le «â peuple du livreâ » une culture quâon pourrait qualifier de diasporique, fondée sur un trauma historique ancestral, et qui fait que, selon lâexpression dâEdmond Jabès sâadressant au protagoniste du Livre des questions,
tu as toujours été mal dans ta peau, tu nâas jamais été là , mais ailleursâ ; avant toi ou après toi, comme lâhiver au regard de lâautomne, comme lâété au regard du printempsâ ; dans le passé ou dans lâavenir comme les syllabes dont le passage de la nuit au jour est si fulgurant quâil se confond avec le mouvement de la plume35.
De plus, ce vacillement géographique sâapproche donc, aussi, de ce que Dominique Maingueneau a qualifié de paratopie, câest-à -dire la position paradoxale de lâauteur qui hésite entre lâappartenance et la non-appartenance à un champ littéraire et à une société donnés, lâauteur à lâécart naviguant constamment entre sa société dâorigine et sa société dâadoption36. Paratopies temporelle, identitaire, spatiale et linguistique se résument toutes dans une formule à lâallure presque fanonienne, celle de la paratopie identitaire, âmon identité nâest pas ma (vraie) identitéâ. La notion de paratopie permet donc de mettre au clair ce qui constitue lâune des autres particularités du roman de Sarr, à savoir le mouvement géographique et les multiples déplacements du protagoniste Elimane, qui quitte le Sénégal pour la France, puis lâAmérique du Sud avant de rentrer finalement au Sénégal37. Dans une perspective plus régionale, la paratopie est sans doute très proche également de cette «â esthétique africaineâ » décrite par lâauteur nigérian Ben Okri (dont on pourrait peut-être voir le souvenir lointain chez Sarr dans la figure de William K. Salifu, «â un des auteurs les plus connus de la littérature africaine contemporaineâ »38, auteur dâun premier roman célébré par tout le monde anglo-saxon)â :
Iâd like to propose that we stop making so narrow what constitutes the African aesthetic. It is not something that is bound only to place, itâs bound to a way of looking at the world. Itâs bound to a way of looking at the world in more than three dimensions. Itâs the aesthetic of possibilities, of labyrinths, of riddles â we love riddles â of paradoxes. I think we miss this element when we try to fix it too much within national or tribal boundaries39.
Image évocatrice de T.C. Elimane, nouveau Thésée (T.C.) dans son labyrinthe, auteur africain à la recherche de sa position et de son positionnement dans le champ littéraire de son époque. Dernier détail significatif, sans doute, à noter en passantâ : le premier auteur que cite Okri dans ce même entretien sur lâesthétique africaine, câest⦠Homère, le poète aveugle fondateur de maintes lignées littéraires, mais devenu muet en raison de lâinexorable passage du temps dans le premier conte de LâAleph de Borges, «â Lâimmortelâ »40.
4 Du livre-tombeau au biblicideâ : Le rapport à Josef Engelmann
Mais si Elimane et Charles Ellenstein se trouvent liés, dans leurs mémoires historiques différentes, dans un rapport de quasi-gémellité brisé (ou comblé) par Thérèse, il est une dernière figure qui intervient dans la trame romanesque pour briser cette fusion des deux âmesâ : lâofficier nazi Josef Engelmann. Décrit comme «â lâun des princes de lâétat-major allemand à Parisâ », et dans un lointain écho de Werner von Ebrennac, cet autre officier nazi dans la célèbre nouvelle de Vercors, Le silence de la mer, compositeur épris de culture française, il incarne un certain goût culturel et littéraireâ :
Câest un francophile déclaré qui a plusieurs fois séjourné à Paris avant la guerre, et qui connaît bien la poésie française. Il la lit en langue originale, même si le sens de certains mots et de certaines images lui échappe, notamment chez le poète quâil juge supérieur à tous les autres, le plaçant même au-dessus de la constellation poétique et sacrée que dessinent Lautréamont, Baudelaire et Rimbaudâ : Mallarmé. [â¦] Il nâest pas écrivain et nâa pas la tentation de lâêtre. Lire et aimer la poésie lui suffit41.
Engelmann développe une fascination particulière pour Le Labyrinthe de lâinhumain et son énigmatique auteur Elimane, quâil désire vivement rencontrer, tant il voit en lui un nouvel avatar dâIgitur, et dont lâhomophonie partielle mais troublante des noms (Engelmann â Elimane) suggère déjà des affinités plus profondes. Selon Engelmann, énième exégète du livre dâElimane, «â lâhistoire même que racontait le livre était une puissante allégorie de la quête dâélévation morale et esthétique par le feu purificateurâ »42. Or le «â feu purificateurâ » en 1938, année de publication du Labyrinthe de lâinhumain, nul besoin de le rappeler, câest aussi une réalité historique, à savoir celle des bûchers publics des livres jugés nuisibles par les nazisâ :
Cette image des livres qui brûlent, dans un «â feu purificateurâ » joyeux, renvoie aussi à lâune des scènes les plus marquantes dans Le dernier des Justes dâAndré Schwarz-Bartâ :
La Riggenstrasse étincelait comme en plein jour. Une barrière de feu, constituée de toutes les bibliothèques juives de la rue, sây élevait en flamme purificatrice.
â Depuis mille ans, hé, tous les jours les chrétiens essaient de nous tuer, hé, héâ ! Et tous les jours nous essayons de vivre, hé, hé, héâ !⦠Et tous les jours nous y arrivons, mes agneaux. Savez-vous pourquoiâ ?
Soudain dressé contre la porte, la masse de fer tendue au fond et phylactères et bandeaux et châle de prière chutant dans son emportementâ :
â Parce que nous ne rendons jamais les livres, sâécria-t-il avec une force effrayante, jamais, jamais, jamais43 â !



Membres de la Hitlerjugend brûlant des livres. Photographie datée de 1938
World History ArchiveOr, ce qui rend le roman de Sarr si troublant, jouant de cette esthétique du paradoxe relevée par Okri, câest que lâobjet-livre revêt sans cesse un aspect doubleâ : lieu de refuge mais en même temps tombeau, synonyme de vie mais aussi de mort. Si les noms dâEngelmann et dâElimane se ressemblent tant, et si lâofficier allemand ressent une telle parenté affective avec lâauteur du Labyrinthe de lâinhumain, câest peut-être aussi parce que la vocation littéraire dâElimane connaît un versant néfaste. Dans la volonté de création dâElimane, il y a un autre désir, celui du biblicide. Ainsi, il décrit son ambition littéraire comme celle dâ
écrire le biblicide, lâÅuvre qui tuerait toutes les autres, effaçant celles qui lâont précédée et dissuadant celles qui seraient tentées de naître à sa suite, de céder à cette folie. En un geste, abolir et unifier la bibliothèque44.
Renouant avec lâAleph de Borges, soit un point duquel on perçoit parfaitement tout ce qui existe dans lâunivers, à lâimage de lâinfini, le livre dâElimane se veut total, voire totalitaire. Les critiques français qui trouvent mystérieusement la mort après quâils se sont exprimés de façon négative sur Le Labyrinthe de lâinhumain, les suggestions de magie noire qui entourent Elimane, décrit comme «â un démonâ », ou comme «â un dévoreur dââmesâ »45, tout ceci évoque un personnage qui, comme le dit la formule limpide de Thérèse, «â nâétait pas un homme aimableâ »46. Pourrait-il donc être question finalement dâune assimilation troublante entre Elimane et lâofficier juif responsable de la mort de Charlesâ ? Dans lâun des seuls, très rares passages où câest Elimane lui-même qui tient la parole, ses mots paraissent plutôt équivoquesâ :
Il vient sur nous un autre Labyrinthe, plus inhumain. La gueule qui sâouvre et qui se referme en son centre avale toutes les phrases du livre. Il ignore quâil avale son poison. Le livre essentiel ne lâest que parce quâil tue. Qui veut le tuer meurt. Qui lâaccompagne dans la mort y vit.
Je suis maintenant le Roi sanguinaire, ici en mon Labyrinthe. Que les vieilles peaux meurent sous mon feu. Je demande du nouveau47.
Elimane dans son labyrinthe, tuant par le feu les vieilles peaux (faut-il rappeler que le parchemin, support physique des premiers livres en Europe, est fait de peau â¦â ?) se révèle dans ces passages assez proches, finalement, dâEngelmann, tous deux des hommes dont lâambition est de faire brûler les livres des autres. Mais ici encore, curieusement, ce sont les mots dâun autre auteur, Ben Okri, quâon pourrait entendre en filigrane, lorsque ce dernier adopte un registre particulièrement sinistre pour évoquer sa propre pratique dâécritureâ :
The joy of transgressing beautifully, of taking readers to places they wouldnât willingly go, this joy of seducing or dragging readers in spite of themselves to places deep in them where wonders lurk beside terrors, this delicate art of planting delayed repeat explosions and revelations in the readerâs mind, and doing this while enchanting them â this is one of the most mysterious joys of all. It suggests that, at bottom, and never wanting to admit it, we really want to face the hidden Minotaur within48.
5 Conclusionâ : Le Minotaure dans son labyrinthe
Qui donc, finalement, est le Minotaure dans son labyrintheâ ? Lâauteur enseveli dans son tombeau, Homère, Elimane, ou encore bien dâautresâ ? Ou, comme le suggèrent les mots dâOkri, le lecteur lui-même devant son Minotaure intérieurâ ? Le ventriloquisme et les intertextualités mises en jeu dans La plus secrète Mémoire des hommes finissent par conduire le lecteur à un dernier élément dans le rapport juif au livre, aussi pertinent pour une lecture des intertextes afro-juifs de La plus secrète Mémoire des hommes. En effet, derrière le culte juif du livre, on trouve aussi un rapport très particulier à la figure de lâauteur. Comme le signale le bibliographe Joshua Bloch,
dans la littérature hébraïque, les titres des livres sont souvent mieux connus que les noms dâauteurs. Les citations et les références à des ouvrages hébraïques classiques sont souvent faites par des chercheurs sans mentionner le nom dâauteurs49.
Il se pourrait bien, en effet, que la culture du livre juive soit marquée par une frappante absenceâ : celle de la fonction-auteur foucaldienne50. Ceci se voit à un niveau très simple dans les pratiques bibliographiques juives, au moins avant le XIXe siècle. En fait, il était longtemps dâusage, par exemple dans les catalogues de bibliothèques, de citer les titres des livres, mais pas les noms dâauteur. Lâabsence des noms dâauteur est dâautant plus gênante pour le bibliographe moderne que les titres eux-mêmes sont repris et se répètent dâune Åuvre à lâautre, ce qui rend impossible la tâche dâidentifier le «â vraiâ » auteur51. Il sâagit, donc, dâune culture du livre où la parole semble nâappartenir à personne â et la disparition de lâauteur, on le sait bien depuis Barthes, câest la libération du lecteur. Le plagiaire ultime, câest donc le lecteur qui prend les paroles de lâauteur mort et les fait siennes. «â Je vois le parchemin qui brûleâ », annonce le rabbin Chanina ben Teradion dans la scène finale du Dernier des Justes, «â mais les lettres sâenvolent52 â¦â ». Câest le lecteur qui réussit finalement à se libérer du labyrinthe, sâappropriant et reprenant à son propre compte la parole de lâauteur désormais enseveli dans son tombeau. Ou comme le notent Amos et Fania Oz dans leur petit livre Jews and Wordsâ :
Our words are not our words. They change as we utter them. They never stay long enough to âbelongâ. A little like our offspring, in the already- quoted line of the wise Arab poet Gibranâ : Your children are not your children. We may wish our children to continue our wordsâ ; instead, they will author the book afresh.
So it is with âthe Jewsâ. Often, in this essay and out there in the world, the Jews are not the Jews. They are all of mankind [sic] as it comes to grips with story, meaning, and law, laid down in writing. Try to replace the word Jew in this book with reader. In many places youâd be surprised how well it works53.
Bibliographie
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Orban, Jean-Pierre, « Il faut préserver le futur des larmes du passé ». Entretien avec Mohamed Mbougar Sarr sur la relation Juifs-Noirs dans La plus secrète Mémoire des hommes et dans lâHistoire, le 18 février 2022, https://jeanpierre-orban.com/wp/portfolio_page/entretien-avec-mbougar-sarr/ (consulté le 30 novembre 2023).
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Wilde, Anna de, Jewish Books at Auction. The Circulation of Knowledge as Reflected in the Catalogues of Jewish Private Libraries in the Dutch Republic (1637-1832), thèse de doctorat, dir. Alicia C. Montoya et Irene Zwiep, Université Radboud, Nimègue, 2024.
Wilkinson, Jane, Talking with African Writers, Oxford, James Curry, 2002 [1992].
Mohammed Mbougar Sarr, La plus secrète Mémoire des hommes, Dakar/Paris, Jimsaan/ Philippe Rey, 2021.
Jean-Pierre Orban, «â Il faut préserver le futur des larmes du passéâ ». Entretien avec Mohamed Mbougar Sarr sur la relation Juifs-Noirs dans La plus secrète Mémoire des hommes et dans lâHistoire, le 18 février 2022.
Michael Rothberg, Multidirectional Memoryâ : Remembering the Holocaust in the Age of Decolonization, Stanford, Stanford UP, 2009, 149. Nous traduisons de lâanglais.
Sarr, La plus secrète Mémoire, 221.
Mohamed Mbougar Sarr, Silence du chÅur, Paris, Présence africaine, 2017, 25.
Sarr, La plus secrète Mémoire, 210.
Dante Alighieri, Divina Commedia, Inferno, XXVI, vv. 118-120.
Sur les rapports entre le roman de Sarr et ceux de Bolaño, voir Jordi Bonells, «â De lâutilisation du micro-ondes en littératureâ », Diacritik 12 janvier 2022. Une analyse bien plus nuancée est proposée par Paulo Horta, «â The Most Secret Memory of Menâ : Global South Print Culture Between Bolaño and Mbougar Sarrâ », dans Toral Jatin Gajarawala, Neelam Srivastava, Rajeswari Sunder Rajan et Jack Webb (ed.), The Bloomsbury Handbook of Postcolonial Print Cultures, London, Bloomsbury, 2023.
Roberto Bolaño, 2666, Barcelona, Debolsillo, 2017, 1041. Je traduis libremente de lâespagnol. Voir aussi 1038â : «â Fulanito y zutanito existen, de eso no cabe duda, y sufren y trabajan y publican en periódicos y revistas y de vez en cuando incluso publican un libro que no desmerece el papel en el que está impreso, pero esos libros o esos artÃculos, si usted se fija con atención, no están escritos por ellos. Toda obra menor tiene un autor secreto y todo autor secreto es, por definición, un escritor de obras maestrasâ ».
Jorge Luis Borges, LâAleph, trad. par Roger Caillois et René L.-F. Durand, Paris, Gallimard, 1967 [1949].
Voir à ce sujet la contribution dâOana Panaïte dans le présent volume, 326-344
Sarr, La plus secrète Mémoire, 227.
«â Ce qui se passe dans le domaine de lâécriture nâest-il pas dénué de valeur si cela reste âesthétiqueâ, anodin, [â¦] sâil nây a rien, dans le fait dâécrire une Åuvre qui soit un équivalent [â¦] de ce quâest pour le torero la corne acérée du taureau qui, seule â en raison de la menace matérielle quâelle recèle â confère une réalité humaine à son art, lâempêche dâêtre autre chose que grâces vaines de ballerinesâ ?â » Michel Leiris, «â De la littérature considérée comme une tauromachieâ » [1945], dans idem, LâÃge de lâhomme, Paris, Gallimard Folio, 1973. Je remercie Emmanuelle Radar de mâavoir signalé cet écho littéraire.
Jean-Pierre Orban, «â Les fantômes du dernier Goncourtâ », Afrique XXI, 25 mars 2022.
Mohamed Mbougar Sarr en conversation avec François Noudelmann, Maison Française de New York University, le 19 novembre 2021. Elimane lui-même décrit aussi Charles «â comme un frère pour moiâ » (Sarr, La plus secrète Mémoire, 407).
Sarr, La plus secrète Mémoire, 231.
Ibid., 145.
Léopold Sédar Senghor, Pierre Teilhard de Chardin et la politique africaine, Cahiers Pierre Teilhard de Chardin III, Paris, Seuil 1962, 20.
Léopold Sédar Senghor, «â De la négritude. Psychologie du Négro-africainâ », Diogène 32 (1962), 7.
Senghor, Pierre Teilhard de Chardin, 40.
Rothberg, Multidirectional Memory, 3.
Orban, «â Les fantômes du dernier Goncourtâ ».
Orban, «â Il faut préserver le futur des larmes du passéâ ».
Pourtant, dans un entretien deux mois plus tard, Sarr se prononce de façon moins forte sur ces liens. Ainsi, en février 2022 il dit que Jabès «â nâapparaît pas dans le roman, ou alors de façon très résiduelleâ », Orban, «â Il faut préserver le futur des larmes du passéâ », 3.
Edmond Jabès, Le Livre des questions, tome 1, Paris, Gallimard, 1988 [1963-1965], 38.
La bibliographie sur Jabès est très riche, et fait surtout apparaître la composante religieuse dans sa réflexion sur le livre. Pour une illustration de cette approche, voir Matthew Del Nevo «â Edmond Jabès and the Question of the Bookâ », Literature & Theology 10,4 (1996), 301-316.
Entretien avec François Noudelmann.
«â De toutes manières, Ellenstein nâest pas vraiment juif. Il nâa pas de pratique culturelle. Son intérêt pour la Torah et le Talmud est limité, et dâordre strictement intellectuel. Comme Thérèse, son identité juive ne lâobsède pas, son imaginaire ne lâhabite pas, il ne le revendique pas et nây songe presque jamais, bien que le climat antisémite des dernières années lâait attristé et même indigné. En réalité, la judéité de Charles ne lui est rappelée que par dâautres, qui lâentendent dans son nomâ ; et lorsque ceux-ci lâévoquent, Ellenstein répond, en souriant, quâil est juif sans le penserâ », Sarr, La plus secrète Mémoire, 245.
Orban, «â Il faut préserver le futur des larmes du passéâ », 3.
Jabès, Le Livre des questions, 22.
Sarr, La plus secrète Mémoire, 318-320. â Voir encore Thérèse Jacob sur Elimaneâ : «â Il a trouvé dans la littérature son pays réelâ ; peut-être le seulâ » (ibid., 242).
Sarr, Silence du chÅur, 409.
Daniel Boyarin, A Traveling Homelandâ : The Babylonian Talmud as Diaspora, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2015, 5. Nous traduisons de lâanglais.
Boyarin, Traveling Homeland, 3-4.
Jabès, Le Livre des questions, 37.
Dominique Maingueneau, Le discours littéraire. Paratopie et scène dâénonciation, Paris, Armand Colin, 2004.
Câest le mouvement inverse du commerce triangulaire, qui transportait ses marchandises humaines de lâAfrique aux Amériques, faisant un voyage de retour vers la France avec les denrées coloniales produites dans le sang â autre mouvement donc reliant potentiellement lâÅuvre de Sarr à celle dâAndré Schwarz-Bart, avec son évocation de la traite.
Sarr, La plus secrète Mémoire, 62.
Jane Wilkinson, Talking with African Writers, Oxford, James Curry, 2002 [1992], 87-88.
«â I personally find the African aesthetic in Homer and in a lot of the Greeks, and thatâs not surprising because the Greeks got a lot of their aesthetics from Egypt, they got some of their gods from Egypt. So thatâs not surprising at all, that journey of world-views through world history and world literatureâ », Ibid., 87-88.
Sarr, La plus secrète Mémoire, 252.
Ibid., 254.
André Schwarz-Bart, Le dernier des Justes, Paris, Seuil, collection Points, 1996 [1959], 304-306.
Sarr, La plus secrète Mémoire, 119.
Ibid., 326.
Ibid., 240.
Ibid., 271.
Ben Okri, A Way of Being Free, London, Phoenix, 1997, 65-66.
Joshua Bloch, «â Some Odd Titles of Hebrew Booksâ », dans Charles Berlin (ed.), Hebrew Printing and Bibliography, New York, Oak Knoll Press, 1976, 151. Nous traduisons de lâanglais.
Je remercie Irene Zwiep, spécialiste du livre juif, pour cette idée.
Anna de Wilde, Jewish Books at Auction. The Circulation of Knowledge as Reflected in the Catalogues of Jewish Private Libraries in the Dutch Republic (1637-1832), thèse de doctorat, dir. Alicia C. Montoya et Irene Zwiep, Université Radboud, Nimègue, 2024.
Schwarz-Bart, Le dernier des Justes, 424.
Amos Oz et Fania Oz-Salzberger, Jews and Words, New Haven/London, Yale UP, 2012, 204.