Ce volume interroge les conditions de lâinterprétation des textes littéraires, à la lumière des propositions de Stanley Fish. On connait lâinvitation, formulée par celui-ci en 1980 dans Is There a Text in This Class? The Authority of Interpretive Communities (traduit, en 2007, sous le titre Quand lire câest faire. Lâautorité des communautés interprétatives1 ), de prendre en compte dans ce processus dâinterprétation le rôle des «â communautés interprétativesâ » (interpretive communities) dont les présupposés, les compétences, conditionnent lâactivité herméneutique, dans une dialectique entre individu et collectif.
Cette idée célèbre et discutée â il nâest que de rappeler les analyses dâUmberto Eco dans Les Limites de lâinterprétation ou dâAntoine Compagnon dans Le démon de la théorie2 ) â a été mobilisée à lâoccasion de rencontres scientifiques associant des chercheurs, jeunes ou plus expérimentés, de disciplines et de cultures diverses, liées à leurs formations respectives en Argentine, Allemagne, Belgique, Espagne, France, Hongrie, Iran, Italie, au Portugal et en Suisse. Il sâagissait de réfléchir de manière croisée sur les pratiques et méthodes liées à nos habitudes de spécialistes de littérature française, de linguistes, de comparatistes, dâhispanistes et dâitalianistes, de juristes, de didacticiens⦠afin de mettre au jour quelques-uns de nos biais et autres «â évidencesâ » que lâon pourrait croire partagées mais qui se révèlent propres à un ensemble donné. Le présent volume rassemble des contributions qui analysent, de manière théorique ou à partir dâexemples, le fonctionnement de diverses «â communautés interprétativesâ »â ; et contribuent à cerner les contours de cette notion féconde mais demeurée abstraite dans lâouvrage de Fish. Réfléchir au fonctionnement concret de telles communautés â création, renouvellement, adhésion, dissidence, relation concurrentielle entre communautés, volonté dâimposer une interprétation⦠â, amène à envisager des implications en termes de libre arbitre et dâindividualité essentielles pour nos disciplines, et à repenser les relations entre texte, auteur et lecteurs, parfois en opposant des objections nouvelles aux postulats de Fish, parfois en proposant des compléments ou des alternatives (communautés évaluatives, littéraires, linguistiquesâ¦).
Frank Wagner («â âCommunautés interprétativesââ : théorie et pratique(s)â ») à qui lâon doit déjà des analyses de référence sur ce sujet3, revient sur le rôle de ces communautés «â responsables à la fois de la forme des activités dâun lecteur et des textes que cette activité produit4 â » du fait de paramètres dâinterprétation intériorisés, et sur les objections suscitées par cette notion â dont lâaccusation de relativisme. Sâintéressant ensuite aux précisions et suggestions contenues dans la postface plus récente (2007), où Fish revalorise (de façon apparemment paradoxale) lâintention de lâauteur, F. Wagner montre que ces analyses ne viennent pas, en réalité, contredire les textes antérieurs en ce quâelles demeurent à un haut niveau de généralité, apparemment inaccessibles à la réfutation et détachées de toute nécessité dâune validation empiriqueâ : il serait ainsi «â impossible dâinterpréter ou a fortiori de critiquer Quand lire câest faire sans en cautionner les thèses, malgré quâon en aitâ ». Toutefois, examinant le flou entourant le processus de constitution des «â communautés interprétativesâ », lâabsence de prise en compte dâune diversité herméneutique avérée dans des milieux où ne devrait logiquement exister quâune seule communauté, F. Wagner souligne dâune part lâimportance du choix individuelâ ; dâautre part, il remet en question le caractère supposé hors-sol de la théorie de Fish, pour réhabiliter les applications concrètes. Repartant de la double interrogation Dis-moi ce que tu lis, et comment tu lis, il propose alors de distinguer «â communauté interprétativeâ » et «â communauté évaluativeâ » à partir dâexemples empruntés à lâinstitution universitaire et scolaire pour réfléchir à la constitution du corpusâ ; avant dâen venir à lâinterprétation proprement dite, à ses fluctuations et ses ancrages historiques, en sâappuyant sur les travaux de Vera Nünning qui permettent de sortir de lâaporie consistant à simplement renvoyer dos à dos les interprétations des «â communautés interprétativesâ » â pour conclure à la fécondité de la notion de «â communautés interprétativesâ » dans une perspective de «â méta-herméneutique historiqueâ ». Lâopérativité de cette notion est réévaluée (à partir de lâexemple de la polémique Barthes-Picard sur Racine)â : une association entre les approches de Fish et de Bayard est finalement proposée pour penser ensemble individu et communauté, «â communautés interprétativesâ » et «â paradigme intérieurâ ».
La réflexion sur le corpus et le contexte institutionnel présente des points communs avec lâanalyse de Marie-Agathe Tilliette sur «â La recherche en Littérature comparéeâ » (sous-titrée «â lire à la première personne du plurielâ ?â ») et celle de Romain Bionda. La première part du roman historique du début du XIXe, examinant son rôle dans lâaffirmation des identités nationales, en particulier dans «â la conscience dâune identité partagéeâ », dans un contexte transnational de coexistence entre communautés. Cette analyse des relations entre politique et interprétation des textes, à la lumière des travaux de Benedict Anderson (Imagined Communities, 1983), conduit Marie Agathe Tilliette à souligner les différences entre les conception anglophone et francophone de la communauté / community et à montrer le rôle de la fiction, qui permet ici de «â faire voirâ » lâhistoire, avant de proposer des remarques réflexives sur la démarche comparatiste, à lâaune des communautés interprétatives. Prendre en compte les communautés ancrées historiquement dans lâépoque de première réception des Åuvres étudiées et celles destinataires des travaux de recherche en littérature apparaît alors de nature à suggérer des aménagements des corpus, entre tradition scolaire et recherche de représentativité.
Le second, Romain Bionda («â Quelles communautés interprétatives pour les textes de théâtre aux XXe et XXIe sièclesâ ? Pour une histoire des relations entre les études littéraires et les études théâtralesâ »), souligne le statut particulier des textes de théâtre dans les études universitairesâ ; plus particulièrement dans les communautés de lecteurs formées par les spécialistes des études théâtrales et nombre de créateurs et de critiques. Prenant lâexemple de Koltès, R. Bionda scrute le discours sur ses Åuvres, perçues comme des textes devant nécessairement être complétés par leur mise en scène pour être correctement interprétésâ : la «â lecture scéniqueâ » débouche dans le cas de Roberto Zucco (et dâautres pièces) sur des analyses qui contredisent la fiction. Ce qui est en jeu est bien lâappartenance, ou non, du théâtre à la littérature, elle-même sacralisée par dâautres communautés de lecteurs, à commencer par celles relevant de lâinstitution scolaire. Câest à une prise de distance à lâégard de ces «â discours de fondâ » concurrents â et qui sâannulent mutuellement, dans leur caractère dâévidence auto-exclusifs â que nous invite R. Bionda, ainsi quâà revisiter des lieux communs critiques, sur le caractère «â illisibleâ » du théâtre et lâantagonisme supposé entre «â littérairesâ » et spécialistes de théâtre.
Les deux textes suivants optent pour des approches philosophiques et linguistiques. Discutant les implications des propositions du «â premier S. Fishâ » â celui de 1980 â sur le rôle des lecteurs comme créateurs de textes, apparemment privés de leur liberté, dâindividualité, et de toute possibilité de se réclamer de la lettre du texte pour fonder une interprétation, Farid Ghadami («â Against Interpretation, Against Community: In Honor of Jean-Luc Nancyâ ») se focalise sur lâintention des écrivains et leur rôle dans la création de communautés â et en retour, sur le rapport de force entre communautés interprétatives et textes littéraires. Optant pour une perspective politique, convoquant le modèle répressif et la censure pour éclairer le fonctionnement des communautés interprétatives, F. Ghadami propose, citant Nancy, Bataille et Blanchot, de promouvoir le modèle de «â communautés littérairesâ », apparemment défaillantes en regard des communautés interprétatives mais à même de permettre une forme de liberté. Lui faisant écho depuis le versant linguistique, Agatino Lo Castro («â Lâacte de lecture comme parcours dâinterprétationâ : le lecteur face au texteâ ») crée un dialogue entre les théories classiques dâEco (Lector in fabula ou La coopération interprétative dans les textes narratifs) et celles de Fish, sans gommer leurs oppositionsâ ; et propose un recours à celles de François Rastier pour mieux élucider le fonctionnement des communautés interprétatives à la lumière des communautés linguistiques. Il suggère de se passer du Lecteur Herméneute (Eco), de privilégier «â le niveau du texte en tant quâobjet complexeâ » et dâenvisager, comme truchement entre parcours dâinterprétation et communauté interprétative, le rôle de la communauté linguistique.
Sâouvre alors une série dâétudes de cas relevant de la littérature française, de la didactique et de la littérature comparée. Corentin Boutoux («â Les plateformes dâautoédition comme espaces dâémancipationâ : lâillusoire autorité des communautésâ ») esquisse une ligne de partage possible entre lâécosystème des plateformes dâautoédition en ligne et lâédition «â traditionnelleâ » selon le critère communautaire, du fait de la redéfinition apparente de lâautorité littéraire (devenir un écrivain numérique dépendant davantage de soi seul) et de la relation directe possible entre auteurs et lecteurs. Les plateformes permettent en effet à des communautés de lecteurs et dâauteurs de se créer dans une situation dâapparent indépendance envers tout pouvoir institué, et de fonctionner selon un principe dâinteraction différent des communautés interprétatives qui se rapportent aux professionnels du monde du livre. Toutefois, lâétude de quatre plateformes dâautoédition francophones (Librinova, Atramenta, IggyBook et Monbestseller) révèle dâune part des points communs avec lâédition institutionnalisée, dâautre part le fonctionnement ambivalent des «â communautés interprétativesâ » associéesâ ; et permet de réfléchir à la question de la littérarité des textes auto édités ainsi quâaux limites de leur légitimation.
Explorant dâautres critères dâappartenance à des communautés, Maxim Delodder («â âMoi je mâhabillais dans les règlesââ : style et communauté chez Guillaume Dustanâ ») définit les contours dâun «â style gayâ » à partir de textes de la fin des années quatre-vingt-dix. Travaillant sur les codes, le processus dâinterprétation des signes, ainsi que sur le langage dâune communauté gay à la fois ancrée (à Paris), globalisée et dématérialisée (avec le minitelâ !), M. Delodder envisage ce style comme «â code partagéâ » par une communauté, code fondateur et non seulement signe de reconnaissance dâun «â vous communautaireâ » (Fish), ce qui conduit à envisager la relation entre groupe et individu, processus dâinclusion et dâostracisme figuré dans la fictionâ ; puis la façon dont à son tour lâauteur partage ce savoir, de manière didactique, dans son récit. Cette ouverture crée une communauté très diverse de lecteurs auxquels sont révélés des codes â comme le fait le narrateur proustien dans Sodome et Gomorrhe â, dans une mise en scène «â spectaculariséeâ », à la dimension consumériste, qui révèle des points de contact avec le plus grand ensemble capitaliste, voire (chez Dustan) des préjugés néo-coloniaux qui contrastent avec le principe de liberté revendiqué par la «â communauté de petit nombreâ ».
Genre, style et classe constituent des points communs avec lâexamen, par Ana Beatriz Coelho («â La construction dâune communauté entre centre et périphérieâ : le sens de lâappartenance dans La Place dâAnnie Ernauxâ ») de la trajectoire entre une classe sociale dâorigine et celle intégrée par le biais dâétudes qui donnent accès à un savoir, à des compétences (iciâ : littéraires) qui font changer de communauté interprétative. Le cas dâAnnie Ernaux est dâautant plus intéressant quâelle demeure plutôt en marge de cette nouvelle communauté, dans une sorte dâentre-deux, agrégeant autour dâelle des lecteurs dans une nouvelle communauté dont elle façonne les contours et dont les limites se révèlent mouvantes. Le choix de lâautobiographie, plutôt que de la fiction ou lâautofiction, et dâun style, dâune écriture «â plateâ », apparait ici sous un nouveau jour.
Dans «â Du pastiche, des femmes, et du féminisme. Invention et interprétation (Beauvoir, Duras)â », Camille Bortier propose une double approche â critique et fictionnelle â des relations entre les deux écrivaines, puis explicite le sens de sa démarche, qui relève de la «â poétique des possiblesâ » et de la «â critique âen actionââ » (selon la formule de Proust). Se réclamant de Jacques Dubois, Franc Schuerewegen, Pierre Bayard et Michel Charles, cette activité créatrice, fondée sur une connaissance érudite de son objet, donnant naissance à un texte qui aurait pu être â un pastiche du style épistolaire de Duras et Beauvoir â est employée ici avec pour horizon de mettre au jour «â la façon dont la communauté féministe construit, donc, invente ses textesâ ». Une telle démarche met à lâhonneur le rôle des lecteurs assimilés à des créateurs et des inventeurs, et propose, non de «â retrouverâ » des Åuvres «â perduesâ » mais dâamener à la lumière des Åuvres possibles, dans un exercice de «â création en critiqueâ » â faisant écho à Stanley Fish pour qui «â [l]âinterprétation nâest pas lâart dâanalyser (construing) mais lâart de construire (constructing)â »5.
Un dernier paramètre, lââge des lecteurs, est pris en compte par Blanche Turck («â Détisser lâinterprétation. Des usages possibles de la traduction poétique au Cycle 4â »), qui revient au cadre (scolaire) où sont nées les réflexions de Fish. A partir dâun poème en langue étrangère est proposée une analyse des compétences des lecteurs et de leur activité créatrice, du rapport à leur propre langue et à lâaltérité linguistique ainsi quâau dépaysement historique et culturel et à leurs incidences herméneutiquesâ ; donc de la place de lâindividu au sein dâune communauté fondée par lâinstitution, et de la possibilité quâa une communauté interprétative de sâobserver, en adoptant une posture réflexive.
En ouverture, Franc Schuerewegen («â Petite défense de lâintention auctoriale, par un ancien sceptique de la questionâ ») souligne lâévolution de Fish sur la place de lâauteur, de son autorité sur le texte et lâinterprétation de celui-ci. Repartant dâabord de lâhistoire de lâexplication de texte, F. Schuerewegen remet en question lâimage dâun Gustave Lanson tenant dâune objectivité et dâun positivisme exclusifs, pour le présenter comme le précurseur de théories modernes (Iser, Eco), en raison de son intérêt pour lâinteraction entre texte et lecteurs, même sâil plaide pour le primat de lâintention de lâauteur. F. Schuerewegen examine ensuite le tournant proustien de lâhistoire de la critique littéraire, qui ébranle Lansonâ ; estimant que ce dernier ne sâest pas tenu à une position positiviste mais que le recours au sens voulu par lâauteur revient en fait à concevoir «â une hypothèse sur la personne de lâauteurâ » et sur le sens que celui-ci donne à son texte. Sont ainsi conciliées les lectures de Lanson, Fish, Compagnon et Charles, et dépassées les oppositions apparentes entre relativisme et intentionnalisme. Ne faut-il pas finalement imaginer un Lanson heureuxâ ?
Né à la suite de la première «â université dâétéâ »6 de la nouvelle Ãcole Universitaire de Recherche «â Francophonies et Plurilinguismesâ : Politique des languesâ » (EUR du Grand Paris FRAPP, ANR-18-EURE-0015 FRAPP) dirigée par Yolaine Parisot, organisée du mardi 16 au samedi 20 novembre 2021 en association avec la Maison de lâÃle-de-France (dirigée par Francesco Torrisi) à la Cité Internationale Universitaire de Paris, le présent volume est en outre le fruit dâune collaboration ancienne et fidèle avec le réseau «â LEAâ ! â Lire en Europe Aujourdâhuiâ », porté successivement par Aniko Adam et Maria Cabral. Il doit énormément à Franc Schuerewegen, de lâUniversité dâAnversâ ; ainsi quâà lâimplication dâun conseil scientifique dans lequel en particulier Yolaine Parisot, Graciela Villanueva, Laure Clément-Wilz, Isabelle Léglise, ainsi que Clara Berdot et Manon Berthier (doctorantes UPEC, LIS / EUR FRAPP) se sont beaucoup investies. Que ces «â communautésâ » multiples, constamment renouvelées, soient ici remerciées pour toutes ces années.
Stanley Fish, Is there a Text in this Class? The Authority of Interpretive Communities, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1980â ; Quand lire câest faire. Lâautorité des communautés interprétatives, trad. Ãtienne Dobenesque, Paris, Ãd. Les Prairies ordinaires, 2007.
Umberto Eco, Les Limites de lâinterprétation [I limiti dellâinterpretazione, 1990], trad. de Myriem Bouzaher, Paris, Grasset, 1992 et Antoine Compagnon, Le démon de la théorie, Paris, Ãd. du Seuil, 1998.
Frank Wagner, «â Actualité(s) de Stanley Fishâ », sur «â Vox Poeticaâ »â : https://www.vox-poetica.org/t/articles/wagner2009.html [page consultée le 21 novembre 2021].
Stanley Fish, Quand lire câest faire. Lâautorité des communautés interprétatives, op. cit., p. 55.
Stanley Fish, Quand lire câest faire, op. cit., p. 62.
Pour des raisons liées à la pandémie, cette «â Université dâétéâ » est devenue «â Université dâautomneâ » puisquâelle sâest déroulée du 16 au 20 novembre 2021, à Université Paris Est-Créteil Val-de-Marne (UPEC) et à la Maison de lâÃle-de-France, Cité Internationale Universitaire de Paris. Le présent volume nâen constitue toutefois pas les actesâ : quelques textes en sont issus, très remaniés, dâautres ont été écrits par des contributeurs extérieurs.