Al-QunfuḠ[Le hérisson]1 est le dernier ouvrage fictionnel publié â à ce jour â par lâécrivain syrien ZakariyyÄ TÄmir. Ce récit évoque lâenfance heureuse du personnage principal, un petit garçon, et son passage à lââge adulte, ce qui provoque, à la fin de lâouvrage, un «â désenchantementâ » et une transformation importante de la vision du monde enfantine.
Dans cet ouvrage, la nourriture est présente comme un acte social prenant place au sein de la famille et, à cet égard, comme un acte quotidien. Néanmoins, la consommation de viande recouvre une signification particulière en lien avec le passage à lââge adulte. La présente étude analyse sous cet angle deux chapitres dâal-Qunfuá¸, «â LuÄ¡at al-asmÄkâ » [Le langage des poissons] et surtout «â ÄkilÅ« l-Ä¡izlÄnâ » [Les mangeurs de gazelles]. Ces deux chapitres racontent, à travers lâacte de manger de la viande, la confrontation de deux visions du rapport homme-animal et ainsi, en fin de compte, la confrontation de deux visions du monde différentesâ : la vision enfantine et celle des adultes. Ces deux chapitres sont ensuite comparés à une courte nouvelle de TÄmir, «â Al-Ä azÄl al-saǧīnâ » [La gazelle prisonnière], publié en 1970, qui exploite les mêmes motifs que le chapitre «â ÄkilÅ« l-Ä¡izlÄnâ » afin de formuler une critique de la société syrienne de lâépoque.
Lâanalyse de ces textes aboutira à une discussion sur les implications éthiques de la consommation de viande â donc de la question de lâéthique animale2 â dans cet ouvrage de ZakariyyÄ TÄmir3.
1 ZakariyyÄ TÄmir et son Åuvre
ZakariyyÄ TÄmir, né en 1931 à Damas et vivant depuis 1982 en Angleterre, est lâun des plus importants nouvellistes arabes modernes, considéré comme un écrivain novateur dont lâÅuvre explore de nouvelles formes littéraires. Ses nouvelles vont ainsi à contre-courant de lâécriture réaliste qui domine la littérature syrienne pendant la deuxième moitié du 20ème siècle4. TÄmir a publié à ce jour neuf recueils de nouvelles5, deux recueils de chroniques6, un grand nombre de contes pour enfants et un seul récit, composé de courtes histoires, al-Qunfuá¸, qui sera au centre de la présente étude.
A lâexception de ce dernier ouvrage, les nouvelles de TÄmir sont majoritairement des textes grotesques et satiriques, assez souvent dâun humour foncièrement noirâ ; la vision du monde que ces textes présentent est infernale et cauchemardesque. TÄmir aborde dans ses nouvelles les problèmes politiques et sociaux, comme la pauvreté. Il y critique lâoppression exercée par lâEtat et par les conventions et traditions socialesâ ; il dénonce les abus du pouvoir, du régime, et des puissants, la corruption sous toutes ses facettes et la violence exercée par ces institutions et acteurs. Il parle aussi de lâeffet dévastateur de ces circonstances sur les humainsâ ; ainsi, à titre dâexemple, la situation â et le drame â de lâintellectuel qui nâa de choix quâentre la mort (ou partir) et la coopération ou collaboration7.
TÄmir exploite et incorpore dans ses textes des stratégies littéraires novatrices, comme le stream of consciousness, lâécriture associative, le collage/montage ou même des éléments lyriques. Souvent, les frontières entre rêve et réalité, entre mort et vie ne sont plus clairement discernables.
Les personnages littéraires des textes satirico-grotesques de TÄmir sont en général des personnages-types, caricaturés et caractérisés par un seul trait. Ce sont des personnages littéraires qui incarnent des idées et cette construction «â plateâ »8 des personnages sert les visées satiriques des textes. TÄmir exploite fréquemment les même personnages-types dans ses nouvelles9 â ; ce sont, pour nommer les plus importantsâ : un roi tyrannique â caractérisé comme colérique, assez souvent cynique â , des vizirs serviles, des intellectuels opprimés, des femmes (souvent victimes de lâordre régnant, sans être, fait saillant de lâunivers tÄmerien, des personnages passifs), les héros historiques et personnages littéraires tirés du patrimoine culturel, du turÄṯ, et, enfin, lâenfant.
2 Al-QunfuḠ(Le hérisson)
Le thème de lâenfance est au cÅur de ce dernier ouvrage fictionnel de ZakariyyÄ TÄmir, publié en 2005. De manière générale, lâenfance et lâenfant recouvrent une importance capitale dans toute lâÅuvre de TÄmir. Tandis que le monde des adultes est perçu dans ses nouvelles satirico-grotesques comme un monde foncièrement détérioré, profondément et cruellement violent, lâenfant et lâenfance sont souvent vus comme lâantipode de ce monde. Lâenfant se caractérise par son innocence (morale) et surtout par son empathieâ ; il a la faculté de «â comprendreâ » lâautre, il parle aux étoiles, aux arbres, aux animauxâ ; il sait apprécier la beauté (poétique) du monde, des astres, des fleurs, des animaux. Lorsquâil est exposé â sans protection mentale aucune â à la violence des adultes, et dans la plupart des nouvelles de TÄmir non pas comme victime directe, mais comme simple témoin, il est néanmoins blessé «â mortellementâ » par ce quâil voit et il disparaît ensuite de ce monde adulte (par exemple dans les nouvelles «â RandÄâ »10 et «â al-Å aǧara al-ḫaá¸rÄââ »11 ). Lâenfant incarne ainsi lâinnocence et en particulier les vertus et facultés que les adultes auraient perdues.
Al-QunfuḠreprend ce thème de lâenfant et de lâenfance, mais dâune façon différente à plusieurs égardsâ ; en ce sens, al-QunfuḠreprésente une certaine évolution dans lâÅuvre de TÄmir. Contrairement aux autres Åuvres, al-QunfuḠne se caractérise pas par une vision maléfique ni par lâécriture satirico- grotesque si typique des ouvrages précédents de TÄmir. Al-QunfuḠse distingue plutôt par une écriture «â intimeâ » et par une évocation «â bienveillanteâ » du monde familial. Lâhumour est aussi présent dans cet ouvrage, mais il sert surtout à faire accepter les petites faiblesses des gens en en riant. Câest un humour doux qui justement admet ces faiblesses tout en les dévoilant. Cependant, le pessimisme quant à la «â natureâ » humaine apparaît également dans cet ouvrage, bien quâen filigrane (cf. plus bas).
Si Al-QunfuḠest bien lui aussi, par sa forme, un recueil dâhistoires courtes, il constitue néanmoins une unité non seulement du point de vue du thème, mais également de lâintrigue â ne serait-ce que pour une faible partâ : câest un narrateur homodiégétique qui raconte son enfance, et comment il est enfin passé à lââge adulte. LâÅuvre repose toutefois sur une structure «â anecdotiqueâ »â : ce sont surtout des scènes de la vie dâenfant qui sont racontées et en particulier les petits soucis et bonheurs de la vie familiale. Ce sont des scènes tout à fait quotidiennes, et, comparées aux thématiques sociales et politiques des recueils précédents, «â insignifiantesâ »â : ainsi le garçon sâimagine être un arbre, il parle aux arbres et discute avec les murs de la maisonâ ; il raconte les jours (heureux) où il était malade et où tout le monde sâoccupait de luiâ ; il se remémore une promenade avec son père, et ainsi de suite. Câest un monde sûr et chaleureux qui est ainsi racontéâ ; lâenfant trouve son bonheur dans lâintimité de sa famille. Mais au fil de la narration, lâenfant grandit et sort, par ses «â contactsâ » avec le monde adulte, de son monde enfantin. A la fin de lâouvrage, il est devenu adulteâ ; il essaie encore une fois de reprendre contact avec les choses, les plantes ou les animaux, mais il ne rencontre que des réponses froides, voire cyniques, ou même aucune réponse du tout, rien quâun silence froid. Son lien «â magiqueâ » avec le monde est rompu.
Dans al-Qunfuá¸, la vie politique, les problèmes et les violences de la société (si importants dans les autres Åuvres de TÄmir) ne sont présents que comme un faible écho. Par contraste avec la violence quotidienne si intensément contée par TÄmir dans ses autres textes, câest un ouvrage apaisé (mais non naïf, ni dépourvu dâune ironie subversive, cf. plus bas).
Al-QunfuḠse caractérise par une écriture «â réalisteâ » et stableâ ; les histoires ou chapitres sont dâune facture «â classiqueâ », qui sâapparente aux formes conventionnelles (comme lâanecdote)â ; lâécriture associative si courante dans les écrits de TÄmir ne se retrouve que dans certaines nouvelles qui imitent la pensée «â vagabondeâ » de lâenfant. Mais dans ces cas, il nây a plus de brouillage de frontières entre le «â réelâ » et le «â rêveâ », ni un éclatement des conventions littéraires comme dans bien des textes de TÄmirâ : la pensée de lâenfant est explicitement signalée comme telle. Par conséquent, contrairement aux ouvrages antérieurs où lâon trouve majoritairement des personnages-types, on a affaire dans Al-QunfuḠà des personnages complexes, qui ne sont plus construits comme des allégories et qui sont donc des «â individusâ » à part entière, décrits avec leurs points forts et leurs faiblesses. Ce sont surtout les pensées et sentiments du petit garçon qui sont relatés de façon nuancée. Ainsi, le petit garçon ne se laisse pas tromper par les petits mensonges des adultes, il perçoit très vite et très bien les contraintes et contradictions de leur monde adulte, mais il est aussi par moments en proie à des sentiments contradictoires.
Mais al-QunfuḠest moins une analyse psychologique de lâenfant et du passage à lââge adulte quâune évocation nostalgique de lâenfance. Le bonheur exprimé dans al-QunfuḠâ avec les valeurs qui y sont attachées â reste ainsi un bonheur utopiqueâ : le bonheur de lâenfant qui peut vivre sa curiosité, avec empathie et innocence, qualités quâil perd inévitablement en devenant adulte, comme lâindique le tout dernier chapitre.
3 «â LuÄ¡at al-asmÄkâ » [Le langage des poissons]12 â : une vision enfantine du rapport homme-animal
«â LuÄ¡at al-asmÄkâ » est le premier des deux chapitres dâal-QunfuḠanalysés ici et dans lesquels la consommation de viande est un élément fondamental de lâhistoire. Le chapitre «â LuÄ¡at al-asmÄkâ » constitue, comme tous les chapitres dâal-Qunfuá¸, une histoire close, achevée.
Dans ce chapitre, la mère du petit garçon est en train de repriser des chaussettes dans la cour de la maison familiale, et le petit garçon commence alors, comme il aime le faire, à assaillir sa mère de questions sur la mer. Elle y répond, bien quâun peu lassée, car, comme elle lâexplique au petit garçon, elle a déjà répondu maintes fois aux mêmes questions. Leur conversation arrive finalement au point où lâenfant lui demande sâil est vrai que certains poissons qui vivent dans la mer mangent des humainsâ : la mère, exaspérée, avertit le petit garçon quâils le mangeront lui aussi sâil ne se tait pas. Mais le garçon insiste et veut savoir si les poissons parlent comme les humains parlent. La mère répond que les poissons parlent, mais quâils utilisent une langue que personne ne peut connaître. Alors le garçon décide quâil apprendra la langue des poissons quand il sera grand, et quâil les convaincra de ne plus manger les humains. Et leur conversation sâarrête là . Le soir, le père rentre du travail et la mère, amusée, lui raconte le projet futur de leur enfantâ ; et le père commente en riantâ : «â Mais il ne réussira pas à convaincre les gens de ne plus manger de poissons.â »13. Le garçon regarde alors son père avec colère en se souvenant de la manière dont ce père «â avale goulûment des poissons, quâils soient frits ou cuitsâ »14. Et ainsi se termine le chapitre.
Selon la vision du rapport homme-animal du petit garçon, il est tout à fait possible de communiquer avec les poissons15, afin dâétablir avec succès la paix entre eux et les humains. Câest une vision harmonieuse du rapport humain-animal, de dialogue et dâentente, où lâon ne se mange pas mutuellement. Câest une forme de vie dâoù la violence serait absente â et donc aussi toute forme de hiérarchie.
Cette vision du rapport homme-animal est remise en cause par le père pour qui les poissons ne sont que nourriture, une nourriture quâil aime, dâailleurs, manger avec appétit. La vision du petit garçon est ainsi confrontée à celle bien plus brutale du père. Dans la vision du rapport humain-animal du père, les animaux sont pris en compte uniquement pour leur utilité alimentaire (et le plaisir que procure leur consommation). Le petit garçon réagit avec fureur à cette attitude. Il perçoit et juge très négativement le comportement du père et ses habitudes alimentaires â et par conséquent sa conception du rapport homme-animal.
4 «â ÄkilÅ« l-Ä¡izlÄnâ » [Les mangeurs de gazelles]16 â : passage au monde des adultes
Le chapitre «â ÄkilÅ« l-Ä¡izlÄnâ » est une des rares histoires dâal-QunfuḠdont la fin â la chute â est passablement cruelle. Ce chapitre raconte une nouvelle «â étapeâ » du développement du petit garçonâ : câest une «â initiationâ » au monde des adultes par la nourriture, plus exactement par la consommation de viande de gazelle. On y retrouve la même confrontation de deux visions concurrentes du rapport humain-animal que dans le chapitre «â LuÄ¡at al-asmÄkâ », à ceci près que, dans ce chapitre, le petit garçon devient partie, même si câest contre son gré, de ce monde des adultes, par la consommation de viande de gazelle.
Dans ce chapitre, le narrateur raconte son amour pour les gazelles. Au début du chapitre, son frère aîné lui promet de lui offrir un livre illustré avec des images de gazelles sâil réussit (lui-même, le frère aîné) ses examens scolaires. Or, le frère aîné connaît parfaitement le grand amour que le petit garçon porte aux gazelles. Cet amour, comme le raconte le garçon, débuta un jour au marché lorsquâil aperçut une gazelle attachée à la porte du magasin dâun vendeur de poules. Intrigué, le petit garçon demanda à sa mère ce qui arrivera à la gazelle quand elle sera vendue. Et la mère lui réponditâ : «â On lâégorgera, lui enlèvera la peau, on la fera cuire et on la mangeraâ »17.
La gazelle impressionne fortement le petit garçonâ : il nâavait jamais vu une créature dégageant une telle douceur, et ses yeux, emplis dâune délicate tristesse, pénètrent son cÅur, comme il le dit, où ce regard restera gravé à jamais. Cette réceptivité du petit garçon à la gazelle contraste nettement avec la sobriété, sans empathie aucune, avec laquelle la mère lui explique le sort de la gazelle.
Lâenfant commence alors â à la moindre occasion â à assommer son frère aîné de questions sur les gazellesâ ; et celui-ci lui répond tandis que le petit garçon lâécoute avec une attention solennelle. Le petit garçon apprend ainsi que la gazelle vit dans le désert, quâelle ne mange que de lâherbe et ne fait de mal à personne. Le petit garçon demande alors à son aînéâ : «â Comment les gens la chassent-ilsâ ?â ». Et celui-ci répond que la gazelle nâest pas forte, mais quâelle est rapide comme le vent. Ainsi, elle pouvait toujours échapper aux assauts des humains, jusquâà ce que lâon invente lâautomobile, plus rapide que la gazelle. Cette information provoque la colère du jeune garçon qui demande, exaspéréâ : «â Et qui a inventé lâautomobileâ ?â » Et le frère de répondreâ : «â Moi, Dieu soit loué, je nâai pas inventé la voiture, ni lâavion, ni les charsâ »18.
Le jour où lâaîné apprend quâil a réussi ses examens, son petit frère lui rappelle sa promesse et réclame le livre sur les gazelles, mais ce livre est épuisé â ce qui réjouit le petit garçon, car il en conclut que la gazelle doit avoir beaucoup dâamis. A la place du livre promis, le frère aîné lui offre la statuette dâune gazelle en céramique. Le petit garçon passe alors des heures à parler à cette figurine, mais elle ne lui répond jamais. Puis, un jour, lâenfant joue au ballon dans sa chambre, et par mégarde heurte la statuette avec le ballonâ : elle tombe et se brise en mille morceaux. Elle finit donc répandue sur le sol «â comme si une automobile lui était passée dessusâ »19. La tristesse qui envahit alors le petit garçon pousse son frère à lui promettre une gazelle vivante.
Puis vient le jour où la famille est invitée chez les grands-parents. Le repas est délicieux, et toute la famille loue les talents de la cuisinière. Et quand le garçon dit à sa grand-mère quâil nâa jamais rien mangé dâaussi délicieux, le grand-père lui ditâ : «â Le talent de ta grand-mère pour cuisiner la viande de gazelle nâa pas dâégal, et elle est bien connue pour çaâ »20. Le petit garçon feint alors lâindifférence et continue à manger comme sâil était sourd. Et ainsi se termine ce chapitre dâal-Qunfuá¸.
Le petit garçon est très réceptif à la beauté et à la vulnérabilité de la gazelle, dâabord en la voyant directement, vivante, au marché, puis en se plongeant dans le monde des gazelles à travers les récits scolaires de son frère. Lâenfant est profondément touché par la souffrance de la gazelle, mais il est surtout très impressionné par les qualités de cet animal. Le petit garçon se caractérise ainsi par son empathie, mais aussi par sa sensibilité à la beauté de la gazelle. Cela définit son rapport à lâanimal et construit sa vision du rapport humain-animal, qui est une vision dâun monde où la gazelle devrait vivre en paix et en sécurité.
Les adultes, par contraste, savent très bien quâils mangent de la viande de gazelle, mais ils ne montrent aucune empathie à lâégard de cet animal. Leur vision du rapport homme-animal est construite autour dâune hiérarchie netteâ ; câest finalement une vision du monde qui assigne aux animaux, la gazelle dans ce texte, la position de la seule proie.
Le rêve dâune sorte de «â fusionâ » du petit garçon avec la gazelle se réalise à la fin du chapitre par une inversion ironique et cruelleâ : le garçon sâunit à la gazelle en la mangeant. Cependant, cet acte du garçon nâest pas fortuitâ ; il nâest que le résultat dâune évolution. Sâil y a, au début du chapitre, une sorte dâunion entre le garçon et la gazelle, puisque le regard de la gazelle â selon les mots du garçon â sâest planté dans son cÅur à jamais, la statuette et surtout sa destruction marquent une étape dâobjectivation de la gazelle, une réification, qui instaure une distance entre le petit garçon et lâanimal. Cette évolution trouve son aboutissement dans la consommation de la viande de gazelle par le petit garçon. La vision enfantine du rapport humain-animal se trouve, à la fin du chapitre, banalisée, rabaissée par lâacte «â banalâ » et â dans ce contexte â cruel de manger de la viande de gazelle. Lâenfant devient partie du monde adulte, bien que malgré lui.
Ce passage de lâenfant au monde adulte est mis en parallèle avec lâévolution de lâhumanité et de son rapport à la gazelle. Les explications du frère aîné évoquent une terre originelle où la gazelle pouvait vivre sans être la proie des chasseurs, car elle était trop rapide pour les humains. Ce nâest quâavec lâinvention de lâautomobile (que le grand frère associe aux chars, cf. plus haut), donc avec lâavènement de la modernité (technologique) que cet âge dâor pour les gazelles aurait pris fin21. Ainsi, cette «â modernitéâ » est présentée comme une rupture avec un «â paradisâ », comme une déchéance (du point de vue des gazelles et du petit garçon), et le chapitre peut se lire, sous cet angle, comme une critique de la modernité.
Le petit garçon détruit par mégarde la statuette de gazelle. La statuette détruite est décrite par le narrateur «â comme si une voiture était passée dessusâ » (cf. plus haut). Le petit garçon devient, par cette association, un complice de cette modernité et de la destruction, advenue par la voiture. Devenir adulte apparaît, par cette mise en parallèle de lâévolution humaine et de celle du garçon, comme une «â chute du paradisâ »22.
Ce chapitre dâal-QunfuḠpeut aussi se lire comme une satire des comportements contradictoires des adultes. Ainsi, les procédés intertextuels sont exploités, entre autres, à cette fin. La caractérisation de la gazelle comme étant vulnérable et tendre réfère à celle de la gazelle dans la littérature arabe classique23 et de cette façon, à un imaginaire collectif. De même, sur le plan de lâhistoire, le savoir sur la gazelle que le frère aîné transmet à son petit frère est un savoir scolaire, donc collectif et, enfin, la gazelle paraît avoir beaucoup dâamis, comme le pense le petit garçon, car le livre illustré sur les gazelles est épuisé. Par ces références, TÄmir met à nu, bien quâà petites touches, lâhypocrisie des adultes. Lâimage positive des gazelles nâa aucune importance dans la «â réalitéâ » de la vie quotidienneâ : la viande est consommée par les humains adultes sans égard pour lâanimal vivant. Toute la contradiction de lâêtre humain adulte y est dévoilée (et il y a dâautres exemples dans al-Qunfuá¸, comme mentionné au début de cette étude, où le petit garçon discerne les faiblesses et petits mensonges des adultes). Le caractère subversif des nouvelles satiriques des précédents recueils de TÄmir est ainsi également présent dans al-Qunfuá¸, mais à un degré moindre.
5 «â Al-Ä azÄl al-saǧīnâ » [La gazelle prisonnière]â : une allégorie de la violence
Le motif de la gazelle vouée à la mort figure également dans la nouvelle de TÄmir «â Al-Ä azÄl al-saǧīnâ » publiée dans le recueil al-RaÊ¿d24 en 1970, soit bien avant la publication dâal-Qunfuá¸.
Contrairement aux deux chapitres dâal-Qunfuá¸, cette nouvelle est racontée par un narrateur hétérodiégétique, omniscient. Le personnage principal est un enfant, désigné seulement comme «â lâenfantâ », et qui nâest pas non plus introduit ni caractérisé plus en détail par le narrateur. Lâenfant est surtout défini par sa peur et son empathie pour la gazelle.
La nouvelle raconte une scène où lâenfant marche avec sa mère dans une rue. La main de lâenfant se cramponne à celle de sa mère, lâenfant étant intimidé par lâagitation et le bruit qui règnent en ce lieu. Puis lâenfant voit, à lâentrée dâun magasin où lâon vend des poules et des oiseaux, une gazelle attachée par un collier en cuir qui lâempêche de sâéchapper et de sâenfuir25.
Lâenfant demande à sa mèreâ : «â Quâest-ce que câestâ ?â » La mère lui répond que «â celaâ » sâappelle une «â gazelleâ », que la gazelle vit dans le désert et que des chasseurs lâont amenée ici. Et, enfin, elle explique à lâenfant ce quâil adviendra de la gazelle quand elle sera vendueâ : la gazelle sera égorgée, car sa chair est délicieuse. Les dernières phrases de la nouvelle sont les suivantesâ :
Lâenfant la [la gazelle] contempla longuement, elle se tenait là , affolée, délicate, de couleur dorée, ses yeux doux semblant sur le point de pleurer. Lâenfant trembla et il sentit quâil avait été, jadis, une gazelle qui courait à travers le désert étenduâ ; il éclata en sanglots.
Et le désert était en ce moment précis dans lâimagination de lâenfant une terre très étendue, couverte de sable jaune, où ne vivaient que des gazelles et des chasseurs26.
On retrouve dans cette courte nouvelle une caractérisation de la gazelle presque similaire à celle du chapitre «â ÄkilÅ« l-Ä¡izlÄnâ » dâal-Qunfuá¸â : elle est douce, vulnérable, affolée et elle est la proie des humains27.
Lâenfant se reconnaît dans la gazelle, il sâidentifie à elle jusquâà se sentir avoir été gazelle dans un passé imaginé. Mais ce passé imaginé était également dominé par les chasseurs et leurs proies. La gazelle, une fois vendue, sera mangée, comme lâexplique la mère à lâenfant, effrayant ainsi encore plus lâenfant déjà apeuré par le brouhaha de ce lieu. Câest la peur et la terreur qui dominent tout au long de la nouvelle, dans le présent et dans le passé évoqué. Même la mère, censée protéger lâenfant, le choque en lui apprenant que la gazelle sera tuée et mangée.
Ce premier contact de lâenfant avec la gazelle aboutit à une découverte amèreâ : lâenfant réalise quâune violence globale domine toute la société et la vie en général. Lâacte de tuer la gazelle afin de la manger représente, dans cette nouvelle, la violence de la société des humains.
Contrairement à ce quâils représentent dans lâhistoire «â ÄkilÅ« l-Ä¡izlÄnâ », la gazelle ainsi que lâenfant peuvent être lus dans «â al-Ä azÄl al-saǧīnâ » comme des métaphores, comme une incarnation des qualités qui se perdent dans une ambiance politique et sociale dâenfermement28, de violence et de peur dominantes.
On retrouve dans cette nouvelle publiée à la fin des années soixante le personnage-type de lâenfant qui est souvent exploité dans les nouvelles satiriques de TÄmir, caractérisé par lâinnocence et lâempathie, et qui finit par être confronté à un monde adulte cruel où ces valeurs «â enfantinesâ » sont sans importance. La nouvelle peut ainsi se lire comme un commentaire politique allégorique de la situation en Syrie à lâépoque.
6 Conclusionâ : Manger des animauxâ ?
Dans «â ÄkilÅ« l-Ä¡izlÄnâ », de 2005, on retrouve quasiment la même constellation de personnages et une intrigue comparable, mais pas du tout ce sentiment dâenfermement et de terreur caractéristique de la nouvelle «â al-Ä azÄl al-saǧīnâ »â : dans al-Qunfuá¸, le petit garçon ne vit pas dans ce sentiment de peur. Il se sent protégé et en sécurité au sein de sa familleâ ; il est ouvert, curieux, espiègle et parfois malin. Dans «â ÄkilÅ« l-Ä¡izlÄnâ », manger de la viande de gazelle est un acte brut (aux yeux de lâenfant), mais aussi banal et «â familialâ », convivial. Câest un acte qui a, dans ce texte, une dimension psychologique, subjective29 car on y raconte le «â chocâ » qui marque une étape du passage à un stade adulte. De plus, dans «â al-Ä azÄl al-saǧīnâ », lâenfant est uniquement victime, tandis que dans «â ÄkilÅ« l-Ä¡izlÄnâ », le personnage de lâenfant est plus complexe, il devient même, comme on lâa vu, bien quâinvolontairement, complice des actes de «â destructionâ » de la gazelle.
Dans al-Qunfuá¸, manger de la viande est moins une critique, un commentaire allégorique de la société syrienne comme dans la nouvelle «â al-Ä azÄl al-saǧīnâ », quâun constat de lâambivalence de la vie humaine et de lâambiguïté morale de lâhomme (adulte). Une ambiguïté que le narrateur assume à la fin dâal-QunfuḠen vivant son «â statutâ » dâadulte tout en étant nostalgique de son enfance perdue à jamais.
De plus, ce nâest pas uniquement le narrateur homodiégétique, le personnage principal, qui est présenté dâune façon nuancée, mais aussi les autres personnages. Ils sont de ce fait des personnages complexes, ambivalents. Bien quâal-QunfuḠraconte la vie dâune famille heureuse, les textes de cet ouvrage font entrevoir lâambiguïté (morale) de lâexistence humaine. En particulier derrière les actes ordinaires, «â banalsâ », de manger de la viande se profile une idée assez pessimiste de lâêtre humain (adulte) et de son rapport destructif aux animaux. Al-QunfuḠrejoint à cet égard, bien quâà un degré moindre, la vision pessimiste du monde et de lâhomme (adulte) des recueils précédents de TÄmir. Dans les textes dâal-QunfuḠse construit un ordre culturel qui est caractérisé par un ordre hiérarchique de la relation homme (adulte) â animalâ ; un ordre qui se fonde principalement sur la force. La souffrance de la gazelle est montrée dans ces textesâ : manger de la viande (de gazelle), mais aussi des poissons, est, en dernier lieu, un acte violent30.
Al-QunfuḠne présente cependant pas une éthique animale élaborée, militante, ce nâest donc pas non plus un ouvrage explicitement politique de ce point de vue. Cet ouvrage soulève néanmoins des questions éthiques en lien avec la manière dont les humains traitent les animaux, et interroge, en fin de compte et dâune façon critique, les visions du monde qui motivent ces actions et leurs impacts sur les humains.
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TÄmir, ZakariyyÄ, al-Qunfuá¸, 2005.
Jâentends ici la notion dâéthique animale dans un sens large qui réfère aux jugements moraux sur le traitement des animaux. Je nâaborderai pas la question des devoirs des hommes envers les animaux ni des droits des animaux, cf. Jeangène Vilmer, Jean-Baptiste, «â Les principaux courants en éthique animaleâ », p. 79-92.
Pour une introduction au champ des études animales dans lesquelles sâinscrit â entre autres â la présente étude, cf. Dardenne, Emilie, Introduction aux études animales, 2020. Voir aussi Macho, Thomas, Warum wir Tiere essen, 2022, qui contient des réflexions menées dans une perspective de lâhistoire culturelle sur la consommation des animaux. Pour un aperçu des études animales en littérature, cf. Human-Animal Studies. Eine Einführung für Studierende und Lehrende, éd. Kompatscher, Gabriela, Spannring, Reinhard et Schachinger, Karin, p. 224-231.
Cf. Abbas, Hassan, «â La littérature en Syrieâ », p. 171-197.
á¹¢ahÄ«l al-ÄawÄd al-abyaá¸, 1960â ; Rabīʿ fÄ« l-ramÄd, 1963â ; al-RaÊ¿d, 1970â ; DimaÅ¡q al-ḥarÄʾiq, 1973â ; al-NumÅ«r fÄ« l-yawm al-Ê¿ÄÅ¡ir, 1978â ; NidÄʾ Nūḥ, 1994â ; Sa-naá¸á¸¥ak, 1998â ; al-Ḥiá¹£rim, 2000 et TaksÄ«r al-rukab, 2002.
HiÄÄʾ al-qatÄ«l li-qÄtilihi, 2003â ; ArḠal-wayl, 2015.
Cf. Stehli-Werbeck, Ulrike, «â Der Poet der arabischen Kurzgeschichteâ : ZakariyyÄ TÄmirâ », p. 179-190 et Dové, Peter, Erzählte Traditionâ : Historische und literarische Figuren, 2006.
Cf. Forster, Edward Morgan, Aspects of the Novel, p. 44, voir aussi Rimmon-Kennan, Shlomit, Narrative Fiction. p. 31.
Cf. Westney, Emma, «â Individuation and Literatureâ », p. 189-199.
TÄmir, ZakariyyÄ, al-NumÅ«r, p. 45-50.
TÄmir, ZakariyyÄ, DimaÅ¡q al-ḥarÄʾiq, p. 125-158.
Qunfuá¸, p. 23-24.
Ibid., p. 24.
Ibid., p. 24.
La vision enfantine du rapport humain-animal dans al-QunfuḠnâest pas une vision originale de TÄmirâ ; cette vision du monde est caractéristique dâune phase du développement psychologique de lâenfant, comme le remarque Florence Gaiotti, spécialiste de la littérature pour la jeunesseâ : les jeunes enfants portent au monde un «â regard animiste et syncrétiqueâ ». Cf. Gaiotti, Florence, Expériences de la parole, p. 159. Cf. Dardenne, Emilie, Introduction aux études animales, p. 242-248.
Qunfuá¸, p. 49-51.
Ibid., p. 49.
Ibid., p. 50.
Ibid., p. 51.
Ibid., p. 51.
Ce motif de lâintrusion de lâautomobile dans un monde «â harmonieuxâ », provoquant la rupture dâun équilibre entre les humains et leur environnement naturel, est un motif récurrent dans la littérature arabe moderne. Citons à titre dâexemple le roman al-NihÄyÄt (1978) dâÊ¿Abd al-RaḥmÄn MunÄ«f, dont lâhistoire se passe dans une oasis. Les préceptes transmis depuis des générations, qui interdisent de chasser pour le plaisir, ne sont plus respectés à la suite dâune sécheresse et surtout de lâarrivée des gens de la ville avec leurs voitures, et qui veulent, eux, justement chasser uniquement pour le plaisir. Cette violation des préceptes aura des conséquences sociales et écologiques néfastes pour lâoasis. Ou, autre exemple, le roman NazÄ«f al-ḥaǧar (1992) dâIbrÄhÄ«m al-KÅ«nÄ«, où, pareillement, lâintrusion des gens de la ville avec leur voiture, chassant, eux aussi, pour le plaisir et pour apaiser une faim insatiable, aboutit à la trahison du pacte de lâHomme avec son universâ ; trahison qui perturbe une unité originelle. Tous ces textes, à lâinstar de celui de TÄmir, expriment un sentiment de nostalgie dâun «â paradisâ » perdu. Cf. Van Leeuwen, Richard, «â Cars in the desertâ », p. 52-72. Sur IbrÄhÄ«m al-KÅ«nÄ«, cf. Jihad Hassan, Kadhim, Le roman arabe, p. 264-271 et Vauthier, Elisabeth, «â Entre roc et sableâ », p. 191-207.
On peut aussi voir dans la vision enfantine de «â LuÄ¡at al-asmÄkâ » une vision «â paradisiaqueâ », bien quâil sâagisse, dans une perspective intertextuelle, dâun paradis imaginé sans références explicites à un «â paradisâ » modèle, donc sans ancrage explicite dans un imaginaire collectif clairement identifiable.
Cf. Viré, François, «â GhazÄlâ », EI² et Chebel, Malek, Dictionnaire des symboles musulmans, p. 180.
TÄmir, Zakariyya, al-RaÊ¿d, p. 98-99. Cette courte nouvelle constitue avec dâautres nouvelles le texte «â al-Aá¹fÄlâ », publié dans le recueil al-RaÊ¿d, p. 91-99.
Ibid., p. 98.
Ibid., p. 99.
Je me limite dans ce travail à une analyse de la consommation de viande sous lâangle de lâéthique animale. Mais comme la gazelle peut, dans la tradition poétique arabe, représenter la féminité, et que TÄmir réfère sans équivoque à cette tradition par sa caractérisation de la gazelle, il pourrait être intéressant dâanalyser dans une perspective dâinitiation sentimentale lâacte de manger de la viande de gazelle en tant quâincarnation de la femme et de la sexualité. Mais cela nécessiterait une lecture psychanalytique des textes, ce qui nâest pas notre but dans la présente étude.
Peter Bachmann parle, à propos de la ville dans cette nouvelle, quâil qualifie de «â closeâ », dâune image archétypale de la prison. («â Die geschlossene Stadt wird sogar zum archetypischen Bild des Gefängnisses [â¦]â »). Bachmann, Peter, «â Hundert Jahre arabische Kurzgeschichteâ », p. 63.
La subjectivation constatée dans cette Åuvre sâinscrit dans une tendance majeure de la littérature arabe contemporaine, comme il a déjà été relevé maintes fois, cf. Zekri, Khalid, Fictions du réel, 2006, cf. Dové, Peter, «â Erzählweisen und gesellschaftlicher Wandelâ », p. 385-396.
Les animaux sont récurrents dans toute lâÅuvre de TÄmir. Ils sont souvent exploités dans une visée satirique, et ils sont majoritairement des animaux «â métaphoriquesâ », comme lââne qui représente lâintellectuel collaborant avec le régime dans un Etat autoritaire (dans la nouvelle «â Yawma Ä¡aá¸iba ǦinkÄ«z ḪÄnâ », dans TÄmir, Zakariyya, NidÄʾ Nūḥ, p. 279-285) ou, autre exemple, la célèbre nouvelle «â al-NumÅ«r fÄ« al-yawm al-Ê¿ÄÅ¡irâ », dans TÄmir, Zakariyya, al-NumÅ«r, p. 73-80, où le dressage du tigre représente, au moins selon certaines lectures, le citoyen dompté.