1 Poétique du fragment et écriture de la guerre
Dans sa longue carrière de romancier, Elias Khoury consacre une place centrale au chapitre sanglant de la guerre civile libanaise, représentée à travers le point de vue et la voix de ses acteurs principauxâ : les individus. Comme le souligne Karim Abuawad, Khoury nâest pas intéressé par la représentation de la guerre du point de vue historique, sociologique ou politique, mais plutôt du point de vue humain1. Dans ses romans, la centralité est consacrée à la pluralité des voix des personnages qui, par le biais dâune narration fragmentée et discontinue, composent leur peinture de la guerre. La focalisation se pose sur le récit et sur sa multiplication dans plusieurs histoires se déroulant sur des niveaux temporels différents. Cette technique du fragment caractérisait déjà lâécriture de Khoury dans son premier roman consacré à la guerre civile, al-Ǧabal al-á¹£aġīr (La petite montagne, 1977), et se retrouve également dans les Åuvres suivantes al-WuÄÅ«h al-bayá¸Äʾ (Les visages blancs, 1981), BÄb al-Å¡ams (La porte du soleil, 1998) et YÄlÅ« (Yalo, 20022 ).
La poétique du fragment symbolise les effets de la guerre sur la mémoire individuelle qui perd de cohérence et dâunité, explosant dans une multitude de souvenirs déconnectés les uns des autres. De la même façon que la guerre implique la perte des points de repère et de toute logique, lâindividu devient incapable de reconstituer ses souvenirs de façon linéaire et de retrouver son identité. Ce même processus de perte identitaire implique la nation. à ce propos, Abuawad souligneâ :
Thus, the encounter with the narrative has little bearing on the readerâs historical, sociological, and political information concerning the Lebanese Civil War, or nationalism in the Arab world, for that matter. Rather than coalescing to make a holistic image of the civil war itself, the narrativeâs disjointed stories remain isolated images, separated from each other by unbridgeable textual gaps3.
SÄ«nÄlkÅ«l, roman publié en 2012, sâinsère dans ce même courant de la littérature libanaise sur la guerre civile et peut être analysé comme une sorte de réflexion finale de lâauteur sur ce chapitre douloureux et complexe de lâhistoire de son pays. Le titre â de lâespagnol «â sin alcoholâ » (sans alcool) â sâinspire du surnom dâun combattant légendaire de Tripoli pendant la guerre civile, dont lâhistoire sâentrelace avec celle du protagoniste qui, une fois émigré en France, se fait appeler par ce même prénom. KarÄ«m Å ammÄs est un dermatologue libanais qui sâinstalle à Montpellier quelques années après le déclanchement de la guerre civile, pour échapper à la violence. Il y termine ses études et épouse Bernadette, une infirmière française, avec laquelle il a deux filles. Bien que sâétant juré de ne plus jamais remettre les pieds au Liban, il décide de partir pour Beyrouth peu avant la fin du conflit, entre 1989 et 1990, à lââge de quarante ans. Il est invité par son frère, NasÄ«m Å ammÄs, qui lâimplique dans le projet ambitieux de construction dâun grand hôpital. à cette occasion, il entreprend un parcours de remémoration de sa vie passée, au Liban, depuis son enfance, avec son frère et son père, jusquâà son engagement dans la lutte armée auprès de la gauche révolutionnaire pendant la guerre civile.
Contrairement à BÄb al-Å¡ams, où la question palestinienne et ses enjeux par rapport à la guerre civile libanaise sont au centre du récit, dans SÄ«nÄlkÅ«l, Khoury reprend lâhistoire de la guerre civile libanaise avec tous ses acteurs politiques en mettant en exergue la défaite de la gauche révolutionnaire, combattant aux côtés des Palestiniens, lâémergence des groupes islamiques et lâislamisation de la lutte armée. La question des différents groupes armés au centre du conflit est analysée à travers lâhistoire de deux frères, KarÄ«m et NasÄ«m. Ãlevés par leur père dans une relation symbiotique, comme des jumeaux, ils combattent dans des camps opposés pendant la guerreâ : KarÄ«m rejoint la milice communiste, à côté des Palestiniens, alors que NasÄ«m rejoint la milice des phalangistes et participe à des activités de contrebande. Leur rencontre, dix ans plus tard, déclenche un voyage à travers les souvenirs qui, des années cinquante à nos jours, retrace lâhistoire de la génération qui a fait faillite pendant la guerre civile. Mais SÄ«nÄlkÅ«l est aussi lâhistoire vivante de deux villes, Beyrouth et Tripoli, lieux symboliques de la guerre et de la pluralité identitaire du Liban.
Khoury se sert dâune narration brisée, exactement comme lâimage des miroirs brisés à laquelle il a recours à plusieurs reprises dans le texte, dans le but de rendre compte de toute la complexité humaine, idéologique, sociologique et identitaire qui caractérise la guerre civile. Ce tableau de la guerre est traversé par la thématique de la migration et, tout spécialement, de la relation controversée avec la France, une sorte de «â doubleâ » â à la fois aimé et haï â de lâidentité libanaise du protagoniste. Khoury choisit de proposer un point de vue décentré sur la guerre, à travers lâexpérience de lâexil. De par cette distance, à la fois spatiale et temporelle, le point de vue sur les événements est différent de celui, plutôt interne, qui caractérise ses autres romans sur la guerre civile. Dans SÄ«nÄlkÅ«l, on peut parler de «â récit décentraliséâ » de la guerre, un positionnement qui, à notre avis, met lâÅuvre en dialogue avec lâécriture des marges des récits sur la guerre des écrivaines libanaises que miriam cooke définit comme «â Beirut Decentristsâ »4.
Dans le roman, le processus de remémoration du protagoniste et de sa recherche identitaire entre la patrie et la terre dâexil est marqué par des éléments qui ponctuent la narration et qui semblent former une sorte de symbolique alternative au non-sens de la guerreâ : il sâagit des éléments liés à la nourriture qui occupent une place centrale. à partir des premières pages du roman, le lecteur est conduit par la répétition pervasive dâéléments liés à la cuisine, à la préparation et à la consommation des repas. Dans le cadre de cette étude, nous prêterons attention à cette composante «â culinaireâ », â novatrice à notre avis dans lâécriture de Khoury sur la guerre civile â, pour mettre en exergue ses multiples fonctions au sein du texte.
2 Nourriture, mémoire et identité
Dans SÄ«nÄlkÅ«l, lâintérêt, quasi obsessif, que Khoury porte à lâunivers culinaire est directement lié à la mémoire et à la recherche identitaire, au prisme de la guerre et de la migration. La nourriture fait partie du quotidien et se fait porteuse de plusieurs significations à la fois individuelles, sociales, de genre, de classe, dâappartenance. Tous les actes qui concernent la préparation et la consommation des repas ne se terminent pas dans la dimension purement biologique, mais sont socialement construits, sont producteurs dâidentité et de mémoire, et contribuent à connecter lâindividu à sa communauté. Dans ce roman, la nourriture acquiert une signification complexe car elle est liée aux dimensions de la guerre, de lâexil et du retour. Câest à partir de son retour au Liban que le protagoniste entame un processus de remémoration de son enfance, de son engagement dans le conflit et de sa vie en France.
A partir de cette distance â à la fois physique et symbolique â imposée par lâexil, les aliments deviennent des fragments de la mémoire, tout comme des photos, des images ou des chansons5. Ces fragments marquent le début des histoires du passé qui sâinsèrent, sans suivre un ordre temporel linéaire, à lâintérieur du récit-cadre du présent. Les sauts temporels des histoires insérées dans le récit-cadre et les répétitions contribuent à accentuer le caractère fragmentaire du récit, symbolisant lâimpuissance de la mémoire face à la guerre et à lâexil. Le lien entre mémoire et nourriture apparaît dès la deuxième page du roman. Quelques heures avant son départ pour rentrer en France, KarÄ«m Å ammÄs se trouve dans son appartement à Beyrouth, assiégée par les bombardementsâ : un verre de whisky et un petit bol dâamandes grillées et salées, il décide de revenir sur son passéâ :
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Il sâassit seul et décida de revenir sur son histoire. Il se versa un verre de whisky et déposa devant lui une petite assiette dâamandes salées grillées, tandis que lâobscurité lâenveloppait7.
Dans ce passage, la nourriture paraît dans sa fonction de déclencheur du processus de remémoration. La relation entre nourriture et mémoire est intime et individuelleâ : le protagoniste est seul dans son appartement, enveloppé par lâobscurité percée uniquement par la lumière dâune bougie qui fait ressembler tous les objets à des fantômes. La poétique du fragment se manifeste à travers lâimage, dâailleurs récurrente dans le roman, du «â miroir briséâ » (mirÊ¾Ä mutaÅ¡aáºáºiya), utilisée comme métaphore de la vie du protagoniste et renforcée par le terme «â fragmentsâ » (Å¡aáºÄyÄ8 ) qui apparaît peu après. à travers le souvenir, le protagoniste vise à recomposer ce miroir brisé et à recoller les morceaux de sa vie. La dimension individuelle de la mémoire est ensuite reconduite à sa composante collective de la guerre et de la recherche identitaire du protagoniste. Ce lien est établi à travers la nostalgie et lâimage â idéalisée â du parfum des pommes libanaisesâ :
Ø´Ù Ù Ø±Ø§Ø¦ØØ© عÙÙÙØ© Ø§ÙØªÙÙØ§ØØ ÙÙÙ Ø´ÙØ¡ ÙØªØ¹ÙÙÙ ÙÙ ÙØ°Ù اÙ٠دÙÙØ© Ø§ÙØªÙ ÙØ§ تصÙÙØ§ Ø§ÙØªØºØ°ÙØ© اÙÙÙØ±Ø¨Ø§Ø¦ÙØ© سÙÙ Ø«ÙØ§Ø« ساعات Ù٠اÙÙÙÙ âª.â¬
ÙØ§Ù Ø®ÙØ§Ù Ø¥ÙØ§Ù ØªÙ Ø§ÙØ·ÙÙÙØ© ÙÙ ÙØ±Ùسا ÙØÙÙ Ø¨Ø§ÙØªÙÙØ§Ø اÙÙØ¨ÙاÙÙØ Ù٠زج عطر Ø§ÙØªÙÙØ§Ø Ø¨Ø±Ø§Ø¦ØØ© Ø§ÙØ¨ÙÙØ ÙÙÙØªØ´Ù بطÙÙÙØªÙâª.â¬
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Il renifla lâodeur de moisi des pommes. Tout était moisi dans cette ville où les générateurs ne fournissaient lâélectricité que trois heures par jour.
Pendant son séjour en France, il rêvait des pommes libanaises, le parfum des pommes qui se mêlait à celui du café et lâenivrait au cours de son enfance.
KarÄ«m nâavait compris la signification du parfum de lâenfance que loin de chez lui.
Dans le passage, la nourriture acquiert des significations aux antipodesâ : en contexte de guerre, les pommes â avec leur odeur de pourriture â représentent la symbolique de la mort, mais en contexte migratoire elles se font source identitaire du protagoniste, liée à son enfance au Liban. Câest seulement à partir de la Ä¡urba (éloignement de la patrie) que KarÄ«m affirme redécouvrir le «â parfum de lâenfanceâ », représenté par la mixture de lâodeur des pommes et du café dans la préparation singulière de son pèreâ : une cuillère de café et une demi-cuillère de sucre dans la paume de la main pour obtenir le «â café en paume de mainâ », suivie par deux pommes libanaises offertes à ses enfants. La nourriture a donc ici la fonction de restauration du lien avec les origines et avec lâenfance du protagoniste, sous lâangle de la nostalgie, après son retour au Liban, et se joue dans le binôme patrie idéalisée/terre dâexil. Cette fonction «â restaurativeâ » de la nourriture est proche de celle dégagée par Carol Bardenstein, dans son étude sur les «â cookbook memoirsâ » en contexte de migrationâ :
In these nostalgic cookbook memoirs, partaking of food in the present is often portrayed as a ârestorativeâ or âreconstitutingâ process, as a gesture that aims to restore the (past) whole through partaking of a (present) fragment â an integrated and âhappyâ if compromised ending, that seems to heal and remove the previous tensions of displacement, or being âof two worlds10â.
Dans le présent de la narration, après le retour du protagoniste au Liban, la nourriture ne représente pas un manque, dans un contexte socio-historique difficile, mais se fait productrice de mémoire et source de liens sociaux et de formes dâappartenance, rompus par la guerre. La nourriture nâest toutefois pas simplement synonyme de lâimage idéalisée et cristallisée de la patrie, au-delà dâun avant et après lâexil, mais est également utilisée pour replacer la nation dans son contexte historique en mouvement.
3 Masculinité et féminité au prisme de la nourriture
Lâun des aspects remarquables de SÄ«nÄlkÅ«l est la multiplicité des représentations de la masculinité et de la féminité en tant que métaphore de la nation avant et après la guerre civile11. Dans le roman, la nourriture est utilisée pour explorer les rôles de genre et leur construction à travers les pratiques du quotidien, dâun point de vue intergénérationnel et transnational, à partir de la relation symbiotique des deux frères avec leur père. La formation des deux jeunes garçons se passe souvent à table, où le père leur donne à manger des aliments qui â à son avis â leur permettront de grandir forts et en bonne santé, pour devenir de véritables hommes, porteurs dâune masculinité idéalisée, authentique et virile, digne de la nation. Le petit déjeuner devient un moment formateur clé dans le foyer paternelâ : Naá¹£rÄ« tente de faire apprécier à ses enfants les vertus dâun riche repas dâÅufs et de labne12, au cours duquel il expose ses idées sur la vie. Les garçons réagissent avec dégoût et sont écÅurés par la nourriture offerte par leur père, symbolisant leur éloignement du modèle de masculinité quâil incarne13.
Quand le protagoniste revient à Beyrouth, il est accueilli par son frère. Ce dernier a épousé Hind, lâancienne fiancée de KarÄ«m avant son départ pour la France, dont il est toujours amoureux. Dès le début, la rencontre des deux frères est représentée à travers lâacte de mangerâ : le premier repas quâils consomment est à base de kibbe nayye, un plat traditionnel de la cuisine de la région syro-libanaise, ici préparé par SalmÄ, la mère de Hind14. Le kibbe nayye apparaît plusieurs fois dans le texte et symbolise le lien du protagoniste avec son père et son frère. Cet aliment à base de viande dâagneau crue hachée, mélangée avec de la menthe, du bourghoul et de lâoignon, quâon mange avec les doigts, est chargé dans le roman dâune valeur symbolique liée à la construction de la masculinité et aux origines. à ce propos, Naá¹£rÄ«, le père du protagoniste, incarne un modèle idéalisé de masculinité virile, qui adhère aux normes du système patriarcal et qui représente lâidentité de la nation avant lâéclat de la guerre15. Lâun des traits distinctifs de ce modèle de masculinité est la performance sexuelle que Naá¹£rÄ« exerce sur les clientes femmes de sa pharmacie, auxquelles il offre une potion à base de plantes aux puissantes propriétés aphrodisiaques. Le personnage de Naá¹£rÄ« est souvent associé au kibbe nayye, quâil prépare avec ses mains et quâil offre fièrement à ses enfants. Ce type de nourriture à base de viande crue est utilisée pour représenter une sorte de masculinité authentique et hors de lâhistoire du père, ainsi que le lien avec ses enfants et donc avec le futur de sa nation. Ce rituel de la préparation du kibbe se déroule le dimancheâ :
ÙÙÙØ¶ ÙØµØ±Ù Ø¨Ø§ÙØ±Ø§Ù ÙØ´ØªØ±Ù ÙØÙ Ø§ÙØ®Ø±ÙÙ ÙÙØ¹Ø¯Ù اÙÙØ¨ÙØ© اÙÙÙØ¦Ø© ÙØ§ÙتبÙÙØ© ÙØ§ÙØ´ÙØ§Ø¡Ø [â¦]
Ø§ÙØ£ØØ¯ ÙØ§Ù ÙÙÙ Ø§ÙØ¹Ø±ÙØ ÙØ¬Ùس Ø§ÙØ£Ø¨ عÙ٠رأس اÙÙ Ø§Ø¦Ø¯Ø©Ø ÙÙÙØªØ´Ù باÙÙÙØ§Ù ع٠اÙÙØ³Ø§Ø¡ ÙÙ ÙØµÙÙÙÙ ÙÙÙ ÙØ§Ø¡ Ø§ÙØ¹Ø§ÙÙ . ÙØ£ÙÙ ÙÙØÙÙØ ÙØªØØ¯Ø« Ø¹Ù ÙØÙ Ø§ÙØ®Ø±ÙÙ Ø§ÙØ°Ù ÙØ¬Ø¨ Ø£Ù ÙØ§ ÙØ¤ÙÙ Ø¥ÙØ§ ÙÙØ¦Ø§ÙØ ÙØ§ÙخرÙ٠صار Ø±Ù Ø²Ø§Ù ÙØ£ÙÙ ÙØ§ ÙØØªØ§Ø¬ Ø¥Ù٠اÙÙØ§Ø±Ø Ø¥ÙÙÙ Ø§ÙØ¹Ùا٠ة Ø§ÙØ£Ø®Ùرة Ø§ÙØªÙ ØªØµÙ Ø§ÙØ¥Ùسا٠ب٠اضÙÙØ ÙØªØ°ÙÙØ±Ù بÙÙÙØ© Ø§ÙØ¨Ø¯Ø§ÙØ©â«16.â¬
Naá¹£rÄ« se levait tôt pour acheter la viande de mouton et préparer le kibbe nayye, le tabboule et la viande grillée [â¦].
Le dimanche était le jour de lâarak. Le père sâasseyait au bout de la table et sâenivrait de discours sur les femmes, en les décrivant comme lâalchimie du monde. Il mangeait et il bavardait, il parlait de la viande de mouton quâil ne faut consommer que crueâ : le mouton est un symbole qui ne nécessite pas de feu. Câest le dernier symbole qui lie lâêtre humain à son passé et qui lui rappelle le goût des origines.
Si dans ce passage, on remarque le lien entre le kibbe nayye, lâarak17, les origines et la masculinité virile que le père vise à apprendre à ses enfants â aussi à travers les discours sur les femmes â, dans les pages suivantes cette nourriture apparaît, en contexte migratoire, avec une signification différente. Quand KarÄ«m décide de partager avec sa femme française cette tradition de famille liée à lâimage idéalisée dâune «â masculinitéâ » authentique, elle opère une sorte de traduction culturelle colonialiste du plat. En rajoutant de lâÅuf cru, Bernadette essaie de transformer le kibbe nayye en un steak tartare à la française et donc de rendre la recette «â normativeâ » pour son contexte social, à la déception de son mariâ :
ÙÙØ²Øª Ø¥Ù٠اÙ٠طبخ ÙØ¹Ø§Ø¯Øª Ø¨Ø¨ÙØ¶Ø© ÙÙØ¦Ø©Ø ÙÙØ¨Ù Ø£Ù ÙØªØ³ÙÙÙ ÙÙØ±Ù٠اÙÙ ÙØµØ§Ø¨ Ø¨Ø§ÙØ¯Ùشة Ø£Ù ÙÙÙ٠أ٠ÙÙØ¹Ù Ø´ÙØ¦Ø§ÙØ ÙÙØ³Øª Ø§ÙØ¨Ùضة اÙÙÙØ¦Ø© Ù٠صØÙ ØµØºÙØ±Ø ÙØ®ÙÙØªÙا Ø¨Ø§ÙØ´ÙÙØ© استعدادا٠ÙÙØ¶Ø¹Ùا ÙÙ٠صØÙ اÙÙØ¨Ø©âª.â¬
Ø®Ø·Ù ÙØ±ÙÙ Ø§ÙØµØÙ Ù Ù ÙØ¯ Ø²ÙØ¬ØªÙØ ÙØ§ÙدÙÙ Ø§ÙØ¨Ùض اÙÙÙØ¡ عÙ٠اÙ٠ائدةâª.â¬
«ش٠ع٠تع٠ÙÙØÂ» صرخ Ø¨Ø§ÙØ¹Ø±Ø¨ÙØ©.
«â Câest du steak tartare, nonâ ?â »
â«Â«â¬Ø£ÙÙØ¯ ÙÙØ Ø´ÙÙÙ Ø´Ù Ø¹Ù ÙØªÂ»â«18.â¬
Elle se précipita dans la cuisine et revint avec un Åuf cru. Avant que KarÄ«m, ébahi, ne parvînt à dire ou à faire quoi que ce soit, elle avait déjà cassé lâÅuf dans une soucoupe et était en train de le battre avec une fourchette pour le mettre dans lâassiette de kibbe.
KarÄ«m arracha lâassiette de la main de sa femme et lâÅuf cru glissa sur la table.
«â Quâest que tu fabriquesâ ?â » cria-t-il en arabe.
«â Câest du steak tartare, nonâ ?â »
«â Pas du toutâ ! Tu vois ce que tu as faitâ ?â »
Ici, la nourriture est encore une fois représentée par le binôme patrie/terre dâexil et devient un véritable marqueur de références culturelles apparemment différentes et irréconciliables. Cela passe également par lâimpossibilité, pour KarÄ«m de trouver la traduction française du mot zanḫa quâen arabe libanais signifie «â odeur âcreâ », «â relent acideâ »19, pour exprimer son dégoût par rapport au rajout de lâÅuf cru au kibbe nayye.
Dans le roman, toutefois, cette séparation est bientôt franchie et Bernadette apprend à préparer elle-même ce plat lié à lâenfance de son mari, en mettant en évidence la nature instable et construite des identités et leur composante transculturelle. De symbole dâune masculinité traditionnelle et «â authentiqueâ », liée à lâidéalisation de la nation en dehors de lâhistoire et avec une identité homogène, ici le kibbe nayye contribue à la remise en question du binôme patrie/terre dâexil, et marque lâidentité hybride du protagoniste. Ce nâest pas anodin que ceci soit le premier plat que KarÄ«m consomme dès son arrivée à Beyrouth et qui déclenche le processus de remémoration de son enfance et de lâexpérience de la guerre.
Tout comme le kibbe nayye représente la masculinité hégémonique, la knefe est un autre aliment que lâon retrouve souvent dans la narration et qui est lié à la construction de la féminité. Il sâagit dâune pâtisserie traditionnelle originaire de Naplouse et diffusée également au Liban et en Syrie. Pour préparer la knefe on utilise du fromage et du kadaïf (une pâte qui ressemble à des cheveux dâange), du beurre clarifié, du sirop et ensuite on la parsème de noix ou de pistaches. Cette pâtisserie est associée, dans le roman, au personnage de Suzanne, une prostituée dont Naá¹£rÄ«, le père du protagoniste, tombe amoureux. Il fait sa connaissance après la mort de sa femme et décide de lâinviter à vivre chez lui. Toutefois, il est contraint de la chasser à cause du rejet de ses enfants, qui ne lâacceptent pas comme remplaçante de leur mère. Suzanne revient, dans la narration, à travers le personnage de NasÄ«m qui, encore garçon, à la suite de son échec scolaire, ne supportant pas la compétition avec son frère surdoué, fuit la maison de son père et se réfugie dans le bordel où travaille la prostituée. Suzanne, qui avait initié le garçon à la sexualité, prend soin de lui, quand il a à peine seize ans, lâaccueille dans sa chambre, lui trouve un emploi dans un magasin de shawarma et, lorsquâil rentre le soir fatigué du travail, lui donne à manger, lui fait prendre un bain et le met au lit. Le dimanche elle lâemmène à la messe et ensuite lâinvite à manger de la knefe au fromage20. Suzanne semble représenter une sorte de mère «â originaireâ », qui remplace le vide laissé par la mort de la mère biologique et qui sâoccupe du garçon, en prenant soin de ses cinq sens. à travers le contact avec cette «â féminité absolueâ », incarnée par Suzanne et qui contrebalance le modèle homogène de lâhomme viril incarné par le père Naá¹£rÄ«, NasÄ«m construit son identité dâhomme adulte et peut finalement rentrer auprès de sa famille dâorigine. à la suite du retour de NasÄ«m chez son père, le dimanche devient le jour de la knefe qui, de symbole de rupture avec lâunivers masculin lié au père, devient celui dâune nouvelle masculinité adulte de NasÄ«m. Ce rituel marque le rétablissement de lâunion de la famille de trois hommes, la nourriture jouant, encore une fois, un rôle restauratif, comme le reflètent les mots de NasÄ«m à son frèreâ :
Ù Ø´ ع٠بØÙ٠ع٠اÙÙØ¯Ø§Ø³Ø©Ø ع٠بØÙ٠ع٠طع٠ة Ø§ÙØÙØ§Ø©Ø ÙÙØ¯Ù Ù٠اÙÙÙÙØ©Ø Ø³ÙØ²Ø§Ù ÙÙÙØ§ÙØ© ÙÙØ¯Ø§Ø³ [â¦]â«21.â¬
Je ne suis pas en train de parler de la messe, je parle du goût de la vie, câest-à -direâ : Suzanne, la knefe et la messe [â¦].
La knefe devient ici la métaphore du goût de la vie, et représente, avec les autres éléments cités, le marqueur du passage de NasÄ«m de lâenfance à lââge adulte. Dans ce passage générationnel, la knefe migre métaphoriquement de lâunivers féminin, lié au personnage de Suzanne, à lâunivers masculin du père et des deux frères. De même, le kibbe, symbole de masculinité et dâappartenance à la patrie, est associé en terre dâexil à la perte dâidentité du protagoniste et à lâincommunicabilité avec sa femme française.
Le retour de KarÄ«m à Beyrouth, après les années dâexil en France, entraîne un processus de recherche identitaire qui symbolise la recherche identitaire collective du Liban, après le déclanchement de la guerre civile. Ce parcours est marqué par les rencontres du protagoniste avec plusieurs figures féminines qui incarnent les différents visages de la nationâ : Hind, lâancienne fiancée de KarÄ«m avant son départ pour la France, désormais mariée à son frère NasÄ«mâ ; MunÄ, femme libanaise cultivée et raffinée, mariée avec lâarchitecte chargé de la construction de lâhôpital censé être dirigé par KarÄ«mâ ; Ä azÄla, femme de ménages dâorigine syrienne qui aide KarÄ«m dans son appartement. Chacune de ces femmes incarne un modèle différent de féminité, lié au processus de reconstruction identitaire du protagoniste à travers la mémoire. Dans chaque relation, la nourriture apparaît avec des fonctions différentes. La première rencontre avec Hind, après le retour de KarÄ«m, est marquée par le kibbe nayye et lâarak préparés par SalmÄ, la mère de Hind, dans la maison de NasÄ«m22. Tout comme le kibbe, Hind aussi fait partie de lâunivers du protagoniste avant son départ pour la France et représente donc le lien avec ses origines. Câest à partir de cette rencontre que le processus de remémoration de KarÄ«m se déclenche et que les histoires commencent à sâenchaîner et les plans temporels à sâentremêler.
Le café est un autre élément qui ponctue la narration des liaisons du protagoniste, après son retour à Beyrouth. Câest grâce à la préparation du café quâil tombe amoureux de Ä azÄla et quâil commence à ressentir pour elle un désir sauvageâ :
ÙÙØ¬Ø£Ø© Ø§ÙØ¨Ø«Ùت Ø±Ø§Ø¦ØØ© اÙÙÙÙØ©Ø ÙØ§Ùتشرت ÙØ§Ùخدر ÙÙ Ù ÙØ§ØµÙÙ. Ø¯Ø®ÙØª ØºØ²Ø§ÙØ© Ø±Ø§ÙØ¹Ø© Ø´Ø¹Ø±ÙØ§ Ø¥ÙÙ Ø§ÙØ£Ø¹ÙÙØ ÙØ§ÙÙ٠رت Ø§ÙØ±Ø§Ø¦ØØ©Ø ÙØ§Ù تدت اÙÙØ¯Ø§Ù Ø§ÙØ£Ø¨ÙÙØ³ÙÙØªØ§Ù بصÙÙÙÙØ© عÙÙÙØ§ رÙÙØ© اÙÙÙÙØ© ÙÙÙØ¨ ٠اء تÙÙØ Ù ÙÙ Ø±Ø§Ø¦ØØ© ٠اء Ø§ÙØ²Ùرâ«23.â¬
Soudain, le parfum du café se dégagea et se diffusa, en sâemparant de ses sens comme une drogue. Ä azÄla entra, les cheveux relevés, et le parfum se propagea. Ses bras dâébène tendirent un plateau avec un pot de café et un verre dâeau qui exhalait un parfum dâeau de fleur dâoranger.
Un peu plus loin, dans le texte, Ä azÄla explique au protagoniste comment apprécier le vrai goût du café, sans sucre, comme elle lâaime, à la différence des Libanais «â qui craignent le goût du café et son odeurâ »24. Le personnage de Ä azÄla â jeune femme syrienne provenant dâun village dans les montagnes et issue dâun milieu modeste â incarne une sorte de féminité authentique, primordiale, en dehors de lâhistoire, capable de susciter les instincts du protagoniste et de le ramener à ses origines. Tout en reflétant une vision monolithique et patriarcale de la féminité, ce personnage représente lâappartenance à la terre en tant que lieu mythique, idéalisé. Comme on lit dans le roman, câest à travers la rencontre avec Ä azÄla que KarÄ«m affirme avoir retrouvé «â le goût des chosesâ »25, perdu en terre dâexil.
Le café marque également la relation avec MunÄ, issue dâune classe sociale totalement différente de celle de Ä azÄla. MunÄ est une femme élégante et cultivée qui fait partie de la haute-bourgeoisie beyrouthine, destinée à émigrer en Canada pour échapper à la destruction de la guerre. Elle représente la composante sociale privilégiée qui exploite la destruction causée par la guerre pour sâenrichir et qui a les moyens de quitter le pays pour se construire un avenir à lâétranger. Son mari, Aḥmad DekÄ«z, est un fervent supporter du projet «â Solidereâ », la société immobilière fondée par Rafik Hariri pour reconstruire le centre-ville de Beyrouth, détruit pendant la guerre. DekÄ«z sâoccupe de la démolition de tous les bâtiments qui entourent la Place des Martyrs. Ce projet de «â reconstructionâ » de Beyrouth, basé sur le profit financier, a contribué à effacer le visage originel et authentique de la ville.
La relation de KarÄ«m avec MunÄ nâest pas comparable avec celle, intense et sans médiation, qui le lie Ã Ä azÄla. Avec MunÄ, la relation est moins spontanée, plus intellectuelle, et ne permet pas une grande implication. Cette différence passe toujours à travers la médiation du café, par sa préparation et la façon de le consommer26. Le café bu avec MunÄ nâa rien à voir avec la boisson que le protagoniste consomme avec Ä azÄla et qui semble le transporter dans un univers primordial dâinstincts et de désirs qui le reconnectent à des origines et à une masculinité idéalisées. La fin de la relation avec MunÄ est marquée par la préparation du même petit déjeuner, à base dâÅufs et de labne, que Naá¹£rÄ« aimait offrir à ses enfants et qui devient le symbole du modèle de masculinité virile du père27. Dans le roman, les personnages féminins, incarnant des modèles différents de féminité â plus ou moins traditionnels, plus ou moins modernes â ont des approches diverses à la cuisine et à la nourriture et contribuent à mettre en valeur la complexité identitaire du protagoniste.
Vers la fin du roman, les deux frères se retrouvent dans la cuisine de NasÄ«m, et préparent à quatre mains le fameux kibbe nayye de leur père, comme sâils étaient les deux moitiés dâun même homme28. Ce retour apparent à une unité symbiotique â comme celle créée pendant leur enfance par leur père â semble représenter lâillusion de lâunité de la nation difficile à reconstituer. Le kibbe réapparaît encore une fois pour marquer la masculinité du protagoniste et de son frère et contribue à dévoiler la nature construite et instable de lâidentité individuelle et collective.
4 Tripoli, la pâtisserie et lâislamisation de la gauche révolutionnaire
Si la première partie du roman est consacrée surtout à la narration des liaisons amoureuses de KarÄ«m, entre passé et présent, la deuxième partie est dédiée notamment aux souvenirs de la guerre civile. On remarque le passage de la composante individuelle de lâidentité du protagoniste à celle collective liée aux questions des appartenances et des affiliations qui déchirent la nation. Rentré au Liban, KarÄ«m se souvient des années douloureuses du conflit et de son engagement de dans les rangs des révolutionnaires de gauche qui combattent à côté des Palestiniens contre les Phalangistes alliés dâIsraël. Les analepses sâemparent de la narration et permettent lâintroduction de plusieurs histoires au cÅur du récit-cadre. Lâunivers des personnages se fait de plus en plus complexe et le lecteur risque de se perdre dans le labyrinthe de lâécriture et dans les allers-retours répétés sur les mêmes événements et personnages. Les évènements ne se passent plus uniquement à Beyrouthâ : la ville de Tripoli apparaît comme un lieu clé dans les premières années de la guerre civile, théâtre de la défaite des groupes révolutionnaires de gauche et de leur islamisation. La nourriture demeure ancrée à son rôle de déclencheur des souvenirs et est utilisée également comme marqueur des appartenances des personnages.
Cette deuxième partie du roman sâouvre avec le rendez-vous entre KarÄ«m et Dani, un ancien compagnon de lutte dans une cellule dâétudiants au sein du Fatah. Les deux se rencontrent au Sporting Club de Beyrouth et consomment ici un repas à base de poisson frit et dâarak. La rencontre «â culinaireâ » des deux personnages est lâexpédient littéraire pour entamer lâanalyse politique et sociale non seulement du Liban pendant la guerre civile, mais également des questions clés qui ont changé la physionomie du monde arabe dans les dernières décennies. Khoury évoque la question palestinienne et le sionismeâ ; la «â golfisationâ » des sociétés arabes à la suite de lâentrée des pétrodollars dans les économies de la région et la division du travail sur une base ethnique causant lâexploitation du personnel des pays extrême-orientauxâ ; lâinfluence de la révolution iranienneâ ; la libéralisation de lâéconomie. Parallèlement à ce regard plus large sur le monde arabe, Khoury retrace tous les événements significatifs qui marquent lâévolution culturelle, sociale, politique et économique du Liban entre 1975 et les années 2000.
à travers la poétique du fragment, le romancier décompose et recompose le miroir brisé de sa nation à la lumière de plusieurs problématiques qui lâaffectent et la modèlent. Il sâagit, à titre dâexemple, de la relation complexe et contradictoire avec la Syrie, représentée aussi bien à travers lâingérence de lâarmée syrienne dans la guerre civile que par le lien identitaire entre les deux paysâ ; de la montée de Hezbollahâ ; de la relation controversée avec la France â aimée en tant que lieu idéalisé, notamment par une bonne partie de la classe intellectuelle libanaise, mais également détestée en raison du passé du mandat ââ ; de la présence des intellectuels européens qui viennent étudier lâarabe et la société de la région. Khoury se focalise sur la complexité de lâespace de la nation, incarnée par les villes de Beyrouth, plus moderne, internationale et multiconfessionnelle, et Tripoli, plus traditionnelle et islamisée. Câest à Tripoli, en effet, que se déroule une partie significative de la narration â dans le présent et dans le passé sous formes dâanalepses â qui concerne notamment les événements liés à lâengagement de KarÄ«m dans la guerre.
Khoury mêle une composante documentaire, basée sur des évènements et des personnages réels, et une composante de fiction. Lâislamisation des groupes de gauche pendant la guerre civile est un thème auquel il consacre une place significative dans le roman. à travers les différents personnages, le romancier souligne la façon dont les dirigeants des groupes de combattants proches du Fatah, en période de crise et de risque de clivages idéologiques, décident de sâappuyer sur le ciment religieux. Cette transition est décrite, souvent par un style ironique, comme un changement de forme plutôt que de contenu. Cela passe par les mots du personnage de ḪÄlid, lâun des leaders de la lutte armée à Tripoli, qui explique à KarÄ«m quâil suffit de remplacer les termes «â classe ouvrièreâ » et «â socialismeâ » avec «â islamâ » et le tour est joué29. Dans la même scène, la métamorphose de la terminologie communiste en terminologie islamique est suivie dâune disquisition, entre ḪÄlid et KarÄ«m, sur les noms singuliers de la pâtisserie tripolitaineâ :
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ḪÄlid ouvrit les trois boîtes. Il dit quâil sâagissait des meilleures pâtisseries au mondeâ : Tripoli nâa de succès quâen matière de pâtisseries et de révolution. [â¦]
ḪÄlid expliqua à son invité que les trois desserts portaient des noms étranges.
«â Celles-ci sont les putes, les autres sont les testicules dâange, et ça câest la merde dâoursâ ».
«â Tâas vu que tâes toujours un perversâ ?â », dit KarÄ«m, «â et tâes venu ce soir pour me donner une leçon de moraleâ ?â »
Dans ce passage, au style ironique, Khoury utilise la variété libanaise de lâarabe également pour obtenir lâeffet de double sens des noms des pâtisseries du magasin traditionnel et historique de ḤallÄb qui, en dehors du contexte tripolitain, acquièrent des significations scandaleuses. Encore une fois, la nourriture est utilisée comme marqueur identitaire, dans ce cas lié aux différences â culturelles, confessionnelles et politiques â entre les deux villes de Beyrouth et Tripoli, au centre de la guerre, et au passage du vocabulaire de la révolution marxiste à celui de la révolution islamique.
La pâtisserie ḤallÄb de Tripoli revient, dans le présent de la narration, à lâoccasion du rendez-vous entre Chaykh Raá¸wÄn et KarÄ«m. Issu des rangs de la gauche révolutionnaire et portant aujourdâhui la bannière de lâislam ultra conservateur, Chaykh Raá¸wÄn veut sâemparer de documents sensibles conservés par KarÄ«m. Il sâagit des papiers de YaḥyÄ, un combattant qui, pendant la guerre civile, lance une insurrection marxiste contre les familles féodales de la région du Akkar. Ces papiers ont une énorme valeur symboliqueâ : il faut les débarrasser de toute terminologie marxiste, celle-ci devant être remplacée par un jargon islamique. Câest précisément pour cette raison que Raá¸wÄn contacte KarÄ«m en lui proposant de se rencontrer. Le personnage du chaykh est représenté à travers lâacte de manger, la nourriture symbolisant sa métamorphose identitaire via son déplacement du marxisme à lâIslamâ :
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Après quelques instants, le serveur arriva avec des assiettes de feuilletés de viande, dâagneau farci et de salade. Chaykh Raá¸wÄn se retroussa les manches, retira son turban en montrant sa calvitie. Il prononça la basmala en invitant KarÄ«m à se servir. Le serveur revint avec une carafe de laban32 glacé. Le chaykh en versa deux verres, puis leva le sien en disant à KarÄ«mâ : «â à la tienneâ ».
La scène de la rencontre entre les deux anciens camarades occupe deux pages du roman. Assis à la table de la pâtisserie, ils entament une discussion animée autour des changements dâidéaux qui ont impliqué les combattants de gauche, dans les dernières années de la guerre civile. Chaykh Raá¸wÄn cherche à convaincre KarÄ«m du bien-fondé de lâislamisation de la lutte pour les classes défavorisées et de lâéloignement des idéaux marxistes. Khoury présente ce tournant idéologique à travers un style ironique qui contribue à en mettre en exergue lâincohérence et le fait quâil sâappuierait uniquement sur la forme plutôt que sur le contenu. Le pieux chaykh est ridiculisé, en portant lâattention sur certains aspects disgracieux de son apparence physique â comme le ventre proéminent et sa tête chauve â et sur ses vêtements traditionnels islamiques, quâil utiliserait uniquement pour montrer sa nouvelle appartenance. De plus, il sâadresse parfois à son interlocuteur en arabe classique, au lieu de sâexprimer en arabe dialectal de Tripoli. La nourriture se révèle centrale pour la définition du personnage à plusieurs niveauxâ : elle marque dâune part son changement dâaffiliation politique, et dâautre part permet dâen souligner lâincohérence. Lâhomme qui prétend se présenter comme un pieux croyant nâhésite pas à se gaver de nourriture alors même quâil est en train de vanter les hautes valeurs de la révolution islamique. De plus, Khoury trace ici un lien symbolique entre la ville de Tripoli â qui a toujours été considérée plus conservatrice que Beyrouth â, lâislamisation et la pâtisserie, historiquement très réputée dans cette ville, surtout grâce à la famille ḤallÄb.
5 Conclusion
La nourriture joue un rôle significatif dans ce roman sur la guerre civile, se faisant marqueur des changements identitaires des personnagesâ : elle révèle le passage de lâenfance à lââge adulte des deux frères, souligne les différents modèles de masculinité et de féminité, exprime les appartenances politiques et religieuses, et acquiert des significations différentes en terre des origines et en exil, et entre les deux villes de Beyrouth et de Tripoli. Cette utilisation, quâon peut qualifier dâintersectionnelle, de la nourriture à travers les expériences de la guerre et de lâexil, contribue à mettre en évidence la nature instable, complexe et processuelle des identités, au-delà des simples binômes de «â patrieâ » vs «â exilâ », «â appartenance/authenticitéâ » vs «â perte/nostalgieâ ». De plus, SÄ«nÄlkÅ«l nâest pas seulement un roman sur la guerre civile ou sur lâidentité du Liban. Dans cette Åuvre composite, Khoury explore la complexité identitaire du monde arabe contemporain au prisme de ses multiples contradictions, et des changements les plus importants des dernières décennies, la nourriture devenant une sorte de trace des différentes composantes â individuelle, sociale, politique, religieuse, ethniques, nationale â de lâidentité.
Bibliographie
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Bardenstein, Carol, « Beyond Univocal Baklava : Deconstructing Food-as-Ethnicity and the Ideology of Homeland in Diana Abu Jaberâs The Language of Baklava », Journal of Arabic Literature 41/1-2 (2010) [From Orientalists to Arabists : The Shift in Arabic Literary Studies, Essays Dedicated to Roger Allen], p. 160-179.
Censi, Martina, « Au croisement de deux appartenances : corps masculin, déplacement et recherche identitaire dans le roman SÄ«nÄlkÅ«l dâIlyÄs ḪūrÄ« », LiCaRC, 4 (2016), p. 171-183.
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Lang, Felix, The Lebanese Post-Civil War Novel : Memory, Trauma, and Capital, New York, Palgrave Macmillan, 2016.
Abuawad, «â Elyas Khouryâs âLittle Mountainââ », p. 92.
Sur le roman et la narration de la guerre civile au Liban, voir lâétude de Lang, Felix, The Lebanese Post-Civil War Nove, 2016.
Abuawad, p. 92.
miriam cooke désigne par ce biais un groupe dâécrivaines qui narrent la guerre civile libanaise à partir dâun positionnement périphérique par rapport au canon littéraire. Contrairement aux écrivains masculins, qui se consacrent davantage à la composante stratégique, aux idéologies et à la violence en contexte de guerre, les décentristes de Beyrouth mettent en exergue le quotidien de la guerre et la composante humaine. Voir cooke, miriam, Warâs Other Voices, 1987.
à propos de la fonction de la nourriture comme fragment de la mémoire en contexte de migration, on suggère lâétude de Bardenstein, Carol, âTransmissions Interruptedâ, p. 353-387.
ḪūrÄ«, SÄ«nÄlkÅ«l, p. 10.
Les traductions de lâarabe au français du roman ont été réalisées par nos soins.
SÄ«nÄlkÅ«l, p. 10.
Ibid., p. 11.
Bardenstein, Carol, «â Beyond Univocal Baklavaâ », p. 161.
La construction de la masculinité dans SÄ«nÄlkÅ«l a été explorée dans le cadre dâune étude précédente, réalisée par nos soins. Voir Censi, Martina, «â Au croisement de deux appartenancesâ », p. 171-183.
Il sâagit dâune sorte de fromage frais à la consistance plus épaisse du yoghourt quâon consomme traditionnellement pour le petit déjeuner, dans les pays du Moyen Orient et notamment au Liban et en Syrie. Dans cet exemple et dâautres appellations de plats traditionnels nous utilisons la prononciation de lâarabe dialectal libanais.
SÄ«nÄlkÅ«l, p. 97-98.
Ibid., p. 18.
Sur la constriction des masculinités dans la littérature arabe contemporaine on suggère lâÅuvre de Aghacy, Samira, Masculine Identity, 2009.
SÄ«nÄlkÅ«l, p. 52.
Il sâagit dâune boisson alcoolisée traditionnelle de la Méditerranée orientale à base de raisin fermenté auquel on ajoute des graines dâanis. Il faut la consommer après y avoir rajouté de lâeau qui confère à la boisson une couleur proche du lait, tant quâon lâappelle également le «â lait des lionsâ ».
SÄ«nÄlkÅ«l, p. 55.
Ces deux traductions apparaissent en langue française dans le texte. Ibidem.
SÄ«nÄlkÅ«l, p. 132.
Ibidem.
SÄ«nÄlkÅ«l, p. 18.
Ibid., p. 321.
Ibidem.
SÄ«nÄlkÅ«l, p. 59.
Ibid., p. 370.
Ibid., p. 98-99.
Ibid., p. 442.
SÄ«nÄlkÅ«l, p. 428.
Ibid., p. 429.
SÄ«nÄlkÅ«l, p. 460.
Le laban est une boisson de lait fermenté, typique de la cuisine syro-libanaise, et répandu également dans dâautres pays de la Méditerranée comme la Turquie.