Dans sa nouvelle, intitulée Al-FarÄ«sa (La Proie), publiée dans son recueil Al-NumÅ«r fÄ« l-yawm al-Ê¿ÄÅ¡ir1, le nouvelliste syrien ZakariyyÄ TÄmir2, comme il le fait souvent, met en cause des idées et attitudes considérées, en général, comme incontestablement positives, en ayant recours au grotesque. Cette nouvelle étant extrêmement brève â un peu plus dâune page â nous allons commencer par la traduire, le recueil en question nâayant pas été traduit en français. Nous procéderons ensuite à une analyse aussi détaillée que possible, car il est extrêmement rare que de telles analyses des nouvelles de TÄmir existent. A notre connaissance, seul Peter Dové sâest attelé à décrypter en détail la manière dont le nouvelliste syrien déconstruit et redéfinit des figures historiques et littéraires3.
1 La Proie
Le nuage prit feu, la musique, les fleurs et les poupées des enfants brûlèrent, et je ne trouvai dâautre endroit où me cacher quâun fleuve à eau profonde où je vécus pendant des années, tout seul, en mâabandonnant à une mystérieuse quiétude, jusquâau jour où vint un pêcheur sénescent qui, mâayant repêché avec son hameçon du fond du fleuve, me regarda avec perplexité et regret et ditâ : «â Jâai cru que vous étiez un poissonâ ».
Je lui répondis sur un ton faussement joyeuxâ : «â Ne vous y trompez pasâ ! Lâhomme est meilleur et plus exquis que le poisson.â »
Il regarda alors le soleil couchant avec des yeux accablés de peine et ditâ : «â Mes pauvres enfants dormiront cette nuit sans avoir mangé.â »
Ressentant de la honte, je baissai la tête, puis lui disâ : «â Comment avez-vous pu croire ce que je vous ai dit. Je plaisantai. Je suis un poisson.â »
«â Mais les poissons ne parlent pasâ », répondit le pêcheur.
Dâune voix chevrotante, je lui disâ : «â Avez-vous oublié que la mer est riche en poissons divers. Je suis une espèce insolite qui parle et ressemble à lâhomme.â »
Le pêcheur dit en sâinterrogeant avec joieâ : «â Est-ce que vous dites la vérité ou est-ce que vous continuez à plaisanterâ ?â ».
Je répondis alors sans hésitationâ : «â Votre question est candide. Quâest ce qui mâobligerait à mentirâ ?â »
Le pêcheur ne dit mot et mâemporta à la maison, en haletant de fatigue et là , câest son épouse qui se chargea de me découper en morceaux de diverses tailles quâelle posa dans une poêle à frire pleine dâhuile bouillante. Je ne criai pas de douleur, ni nâappelai au secours et restai dans la poêle jusquâà ce que je fusse cuit à point. Alors, les enfants du pêcheur commencèrent à me manger gloutonnement, et le ravissement mâenvahit, mais peu après je devins triste, car les enfants se plaignaient que ma chair avait mauvais goût, tout en continuant à me manger.
Ma tristesse augmenta quand je me rendis compte quâun jour prochain je serai obligé de vivre dans les entrailles de la terre dans des lieux sombres et sales jusquâà ce quâil me soit donné un jour de voir le soleil dans les racines dâun arbre ou dâune fleur.
2 Un narrateur et des événements étranges
La nouvelle est racontée de bout en bout par un narrateur intra-diégétique à la première personne qui est aussi le personnage principal. Le lecteur finit par comprendre, lors de son dialogue avec le pêcheur, quâil sâagit dâun homme. Or, vu les événements quâil relate, il paraît grotesque quâil soit encore capable de les raconter. Mais il arrive bien souvent dans les nouvelles de ZakariyyÄ TÄmir que les morts parlent et se comportent comme des êtres vivants4.
Ce narrateur commence par affirmer quâune catastrophe due au feu sâest produite (Iḥtaraqat al-Ä¡amÄma wa l-mÅ«sÄ«qÄ wa l-ward wa-dumÄ l-aá¹fÄl) qui lâa obligé de fuir et de se cacher dans un fleuve à eau profonde. Faisons remarquer que la catastrophe en question est visiblement le résultat de la foudre crachée par le nuage, mais elle est aussi étrange dans la mesure où lâincendie provoqué ne détruit que des objets susceptibles de faire plaisirâ : la musique est agréable à lâouïe, les fleurs le sont à la vue et à lâodorat, les poupées des enfants le sont à la vue et au toucher.
Tout aussi étrange est le fait que le narrateur affirme avoir vécu pendant des années, tout seul, dans un fleuve à eau profonde (nahr kaṯīr al-miyÄh), car lâêtre humain, privé dâair, en est incapable, sauf à mourir noyé. Autrement dit, notre narrateur sâest transformé en une sorte dâhomme- poissonâ : il a conservé son physique dâêtre humain, sa capacité à réfléchir et à parler, tout en devenant capable de rester pendant des années sous lâeau.
Cet ensemble fait penser à un proverbe qui dit «â
Å¡awÄ fÄ« l-ḥarÄ«q samakatahuâ
» et signifieâ
: «â
Il profite dâun malheur pour faire ses propres affairesâ
»5. Le narrateur affirme donc avoir saisi lâoccasion de lâincendie pour sâisoler des autres humains, en se réfugiant dans lâeau et y vivre à sa guise. ZakariyyÄ TÄmir prend ainsi la métaphore du proverbe à la lettre, en transformant le narrateur en homme-poisson. Et il fait de même avec une expression assez courante quâévoque implicitement la mystérieuse quiétude (á¹umaân
3 Un amour paternel et maternel perverti
On conviendra quâaimer ses enfants et prendre soin dâeux sont un sentiment et un comportement tout à fait louables et généralement considérés comme tels. Or, lâamour que notre pêcheur porte à ses enfants semble ici quelque peu perverti. En effet, la facilité avec laquelle il se laisse convaincre que lâhomme quâil vient de pêcher est bien un poisson paraît étrange, dâautant plus quâil lâidentifie dès quâil le sort de lâeau comme nâétant pas un poissonâ : «â áºanantu annaka samakaâ », affirme-t-il perplexe et désolé. Ajoutons que la première phrase que le narrateur affirme avoir prononcée dès quâil avait la tête hors de lâeau lui confirme que câest bien un homme et non un poisson quâil a attrapé. Le pêcheur est en outre qualifié de «â sénescentâ » (harim), ce qui suppose quâil nâest pas un débutant en matière de pêche. Comment se fait-il quâil arrive à croire que le soi-disant poisson quâil vient de pêcher est une espèce insolite, ressemblant à lâhomme et capable de parler, alors même quâil nâa encore jamais vu un tel poisson. De même, le poids excessif de celui-ci qui le fait haleter, lorsquâil lâemporte chez lui, ne le fait pas douter. Visiblement câest lâamour quâil porte à ses enfants et la crainte quâils ne soient obligés dâaller se coucher en ayant faim qui dissipent tout doute dans son esprit.
On peut en dire autant de la mère. Celle-ci non plus nâhésite pas à croire que son mari lui a bien ramené un poisson, malgré lâétrange forme de celui-ci. Elle ne pose aucune question à son sujet et sâempresse de le découper en morceaux et de le faire frire pour nourrir ses enfants. On conviendra quâil sâagit là dâun amour quelque peu perverti, puisquâil implique que le père comme la mère prenne le risque de commettre un meurtre et de transformer, du moins passagèrement, leurs enfants en anthropophages. Mais venons-en à ce que le texte nous dit en même temps concernant la nourriture.
4 Nourrir, est-ce seulement faire-vivreâ ?
Quelle que soit la langue et la culture, la nourriture est définie comme quelque chose dont les êtres vivants ont un besoin absolu pour vivre. Nourrir signifierait dès lors faire-vivre. Or, ce nâest pas sur cet aspect de la nourriture que le texte de TÄmir met lâaccent et non sans raison, car â à y regarder de plus près â les choses sont plus complexes.
Parmi les êtres vivants, il y a les animaux et les humains. Chez les premiers, il existe des herbivores, comme les ruminants et les rongeurs, des frugivores, comme les singes et certains ours, des carnivores, comme les félidés, les rapaces, les cétacés piscivores, et des omnivores, comme le porc. Quant aux êtres humains, ils font partie de cette dernière catégorie, puisquâils se nourrissent à la fois de céréales, de légumes, de fruits, de viande et de poisson.
Or, regardons-y de plus près. En ce qui concerne les herbivores, ils ne broutent pas seulement lâherbe quâils détruisent de la sorte, mais mangent aussi du foin ou divers fourrages ce qui implique quâon fauche pour les nourrir lâherbe des prairies et/ou dâautres plantes. Quant aux frugivores, ils détruisent, eux aussi, les fruits quâils mangent. Les carnivores, quant à eux, sont souvent des sortes de prédateursâ : ils attaquent les animaux de la chair desquels ils ont besoin pour se nourrir et les tuent. Pour ne citer que quelques exemplesâ : le chat tue des souris et des rats, le lion et le tigre dévastent parfois des troupeaux dâantilopesâ ; lâaigle sâattaque à dâautres oiseaux, le dauphin sâen prend aux poissons. Mais venons-en aux humains. Pour les nourrir, il faut procéder à la moisson et à la cueillette pour leur fournir du pain, des céréales, des légumes et des fruitsâ ; tuer des animaux et aller à la pêche pour les alimenter en viande et en poisson. La nourriture est donc toujours le résultat dâune destruction. En dâautres termes, nourrir ne signifie pas seulement faire-vivre, mais aussi faire-mourir.
Mais parallèlement, comme lâaffirme le narrateur, la nourriture, est susceptible de renaître sous la forme dâun végétal â fleur ou arbre â après avoir passé un temps dans des lieux sales sous terre, ce qui sous-entend que cette renaissance serait possible grâce aux déjections liquides et solides de ceux qui ont ingurgité et digéré la nourriture.
Câest donc ces deux aspects de la nourriture que la nouvelle met en avantâ : dâune part, elle montre clairement que nourrir ne signifie pas seulement faire- vivre, mais aussi faire-mourir, voire avertit le lecteur quâun désir exacerbé de nourrir quelquâun, en lâoccurrence des enfants, est susceptible de pousser certains à commettre un crime. Et dâautre part, il rappelle que la nourriture peut renaître sous la forme dâun végétal, à condition que les déjections des humains ou des animaux soient remises en terre.
Mais venons-en au revirement du personnage principal, à savoir le narrateur, lors de sa rencontre avec le pêcheur, revirement qui invite aussi à sâinterroger sur le sens exact du titre de la nouvelle.
5 Proie et/ou martyrâ ?
5.1 La proie
La proie (al-farÄ«sa) est un être vivant dont un prédateur, à savoir un homme qui vit de chasse et/ou de pêche, sâempare pour la dévorer ou pour la fournir à quelquâun pour quâil la dévore6. Câest à première vue le cas du narrateur puisquâil est retiré du fond du fleuve par le pêcheur au moyen dâun hameçon (sinnÄra) et justifie dès lors le titre de la nouvelle. Mais le narrateur affirme, quâune fois la tête hors de lâeau, il a feint dâêtre joyeux (mutaá¹£anniâan al-maraḥ), ce qui indique que se retrouver à nouveau en contact avec un être humain et contraint de respirer lâair ne le réjouit pas. Aussi, sâempresse-t-il dâaffirmer quâil est bien un homme, tout en formulant une absurdité, à savoir que «â lâhomme est meilleur et plus exquisâ » (afá¸al wa arwaÊ¿) que le poisson. Le but est bien sûr de convaincre le pêcheur de le relâcher pour quâil puisse retourner dans lâeau, sachant que les hommes ne sont pas des anthropophages. Or, tout change, lorsque le pêcheur, en regardant le soleil couchant, exprime la peine quâil éprouve pour ne pas pouvoir nourrir ses enfants, ce soir-là . En effet, il sait quâil nâa plus aucune chance de pêcher un poisson avant la nuit tombée. Le narrateur est alors soudain saisi dâune empathie à la fois pour le pêcheur et pour les enfants de celui-ci et a honte dâavoir confirmé au pêcheur quâil était bien un être humain. Intervient alors un revirement qui transformera le narrateur-proie en martyr et fera du titre de la nouvelle une sorte dâantiphrase.
5.2 Le Martyr
En effet, le narrateur va sâefforcer de convaincre le pêcheur quâil est bien un poisson (AnÄ samaka min nawÊ¿ Äar
Commence alors un effroyable calvaire qui transforme le narrateur de proie en véritable martyr. Il raconte quâil sâest fait découper en morceaux et frire dans de lâhuile bouillante jusquâà ce quâil soit cuit à point, en précisant quâil nâa ni crié de douleur, ni nâa appelé au secours. Or, un martyr est justement une personne qui accepte de souffrir et de mourir pour une cause, en lâoccurrence celle qui consiste à considérer quâil est inacceptable que des enfants aillent dormir en ayant faim. Et câest précisément au moment où ceux-ci commencent à le manger goulûment que le narrateur déborde de ravissement, un état qui rappelle étrangement lâextase mystique laquelle consiste en lâanéantissement de soi et la fusion concomitante avec Dieu. Comme il ne sâagit pas ici de fusionner avec Dieu, mais avec les enfants pour lesquels il sâest sacrifié, le narrateur nâemploie pas le terme mystique waÄd (extase), mais celui de bahÄa (ravissement, joie). Cependant, il va rapidement déchanter.
5.3 La désillusion
En effet, son ravissement ne dure quâun instant, car, contrairement à ce quâil avait dit au pêcheur, en plaisantant, à savoir que «â lâhomme est meilleur et plus exquis que le poissonâ », les enfants â qui ignorent quâils sont en train de manger un être humain qui sâest sacrifié pour eux â trouvent que sa chair a mauvais goût et sâen plaignent. Autrement dit, au lieu dâêtre dégusté avec délectation, comme il lâespérait en guise de récompense pour les douleurs quâil a accepté de subir et le sacrifice de sa vie auquel il a consenti, il est mangé avec répugnance, ce qui déprécie à se propres yeux son martyre et lâattriste dâautant plus quâil finit par comprendre quâil lui faudra désormais vivre longtemps sous terre dans des lieux sombres et sales avant de renaître sous la forme dâun arbre ou dâune fleur.
Cette désillusion et la dévaluation parallèle du martyre est tout le contraire de lâidée que les êtres humains sâen font dâhabitude. En effet, une personne qui se bat pour une bonne cause, quitte à y risquer sa vie est, en général, considérée comme admirable et, si jamais elle était faite prisonnière, voire tuée, on la couvre de louanges, voire la glorifie. Or, il arrive aussi que ceux pour lesquels elle sâest battue ignorent tout de son sacrifice, voire trouvent que le résultat nâest guère satisfaisant. Et câest cette perspective décevante du sacrifice de soi, toujours susceptible de se produire, que ZakariyyÄ TÄmir met en avant, plutôt que la vision, plus généralement admise, de lâadmiration vouée aux martyrs et des louanges qui lâaccompagnent, procédant ainsi de la même manière que pour lâamour paternel et maternel et pour la nourriture.
Il nous reste à dire un mot concernant les quatre éléments â eau, feu, air et terre â et le rôle quâils jouent dans le parcours du narrateur, en nous basant sur le carré sémiotique élaboré par Greimas et lâÃcole de Paris7.
6 Les quatre éléments
La nouvelle commence par un incendie provoqué par la foudre qui fait fuir le narrateur et le pousse à se cacher au fond dâun fleuve. Or, pour pouvoir atteindre le fleuve en question, il a besoin de se déplacer dâabord sur la terre. Le feu est donc implicitement présenté comme une menace de mort, lâeau étant au contraire lâélément qui permet au narrateur de continuer à vivre et la terre comme le moyen permettant de passer du premier au second et correspondant dès lors au contradictoire du feu, à savoir non-mort, et présupposant en même temps lâélément eau â vie. Ajoutons quâen se réfugiant dans lâeau du fleuve, le narrateur fuit en même temps lâair que lâêtre humain aspire habituellement, ce qui fait de ce dernier élément le contradictoire de lâeau, à savoir non-vie, et présupposant en même temps le feu â mort. Voici donc le premier parcours du narrateur par rapport aux quatre élémentsâ :



Représentation du premier parcours du sujet
Quant au second parcours, il commence, lorsque le pêcheur retire le narrateur du fond du fleuve. Ce dernier, une fois la tête hors de lâeau â vie, entre alors en contact avec lâélément air â non-vie, ce qui nâaugure rien de bon, comme le confirmera la suite. Emporté par le pêcheur, il ne touchera pas terre â non-mort et ne restera en contact quâavec lâélément air â non vie. Enfin, lâépouse du pêcheur, après lâavoir découpé en morceaux, le pose dans une poêle pleine dâhuile bouillante, ce qui le met à nouveau en contact avec le feu â mort, élément quâil avait fui lors de lâincendie qui avait anéanti tout ce qui, à ses yeux, avait de la valeur. Ajoutons que ce retour au feu â mort confirme le courage dont il a fait preuve, en se sacrifiant pour les enfants.



Représentation du second parcours du sujet
Mais venons-en à son troisième et dernier parcours. Lorsque, désillusionné par la réaction des enfants au goût de sa chair quâils trouvent mauvaise, il envisage la suite des événements et se rend compte quâil lui faudra plonger pendant un certain temps dans les entrailles de la terre â non-mort. Certes, cela ne lâenchante pas, mais il comprend que câest le seul moyen de lui permettre de renaître sous la forme dâun arbre ou dâune fleur. Or, aucune terre ne suffit, à elle toute seule, pour faire pousser un végétal, car celui-ci ne peut éclore que si la terre est arrosée dâeau.



Représentation du troisième et dernier parcours du sujet
Faisons remarquer que les fonctions qui sont ainsi attribuées aux quatre éléments, paraissent â du moins pour deux dâentre eux â à première vue plutôt étranges. En effet, sâil est assez courant que lâeau soit associée à la vie et le feu à la mort â câest, par exemple, le cas dans le Coran â il est curieux que lâair qui est indispensable à lâêtre humain et à bien des animaux pour respirer ait ici pour fonction de ne pas faire-vivre. Or, rappelons, quâau tout début de la nouvelle, le nuage, généralement considéré comme un mélange dâair et dâeau et présumant la pluie, est le premier à brûler (iḥtaraqat al-Ä¡amÄma) et donc associé au feu. On trouve cette même ambiguïté dans le Coran où les vents (al-riyÄḥ), câest-à -dire lâair en mouvement, sont le plus souvent fertiles et en connexion avec la pluie8 â
; mais le vent (al-r
7 Conclusion
Cette brève nouvelle a ainsi toutes les caractéristiques propres à lâÅuvre de ZakariyyÄ TÄmir. Il y a dâabord ce narrateur et en même temps personnage principal tout à fait grotesque, puisque, après avoir été dépecé, puis mangé, il est censé être mort, alors quâil sâavère encore capable de raconter les événements quâil a subis. Ajoutons que le lecteur nâapprend rien de plus sur lui que ce quâil veut bien raconter. Si lâon finit par comprendre quâil sâagit dâun homme, on ignore tout de son âge, de ses rapports sociaux et de son métier avant que ne se produise lâincendie qui le pousse à se précipiter dans lâeau. Il y a ensuite le fait que lâauteur prend les métaphores contenues dans des proverbes à la lettre, en transformant le narrateur en un pseudo-poisson. Enfin, si ZakariyyÄ TÄmir procède souvent à des critiques plus ou moins explicites des pouvoirs en place et de la politique souvent répressive ou pernicieuse quâils mènent, câest plutôt la superficialité et la naïveté des êtres humains quâil semble ici mettre en cause. Dâune part, il rappelle que nourrir ne signifie pas seulement faire-vivre, mais aussi faire-mourir. Dâautre part, il avertit le lecteur que lâamour de lâautre est susceptible, sâil sâavère exagéré, de pousser quelquâun à commettre un meurtre et que le sacrifice de soi au bénéfice dâautrui nâest pas toujours récompensé par des éloges et peut, de ce fait, se révéler décevant pour celui qui y a consenti. Ajoutons quâil faudrait procéder à une analyse de toutes les nouvelles de ZakariyyÄ TÄmir sous lâangle des quatre éléments pour savoir, si ceux-ci y sont souvent ou plutôt rarement présents et si leur agencement est stable ou varié. A notre connaissance, à lâheure actuelle, aucune analyse de ce type nâa été consacrée à son Åuvre.
Bibliographie
Dové, Peter, «â ZakariyyÄ TÄmirâ », Kritisches Lexikon zur fremdsprachigen Gegenwartsliteratur, KL/G111 Nlg.6, 2020, p. 205-224.
Dové, Peter, Erzählte Tradition, Historische und literarische Figuren im Werk von ZakariyÄ TÄmir, Wiesbaden, Reichert Verlag, 2006.
Greimas, Algirdas Julien et Courtès, Joseph, Sémiotique, dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette, 1993.
Kazimirski, A. de Biberstein, Dictionnaire arabe-français, Beyrouth, Albouraq, 2004.
Robert, Paul, Rey-Debove, Josette et Rey, Alain, Le nouveau Petit Robert de la langue française , Paris, Le Robert, 2010.
TÄmir, ZakariyyÄ, Al-numÅ«r fÄ« l-yawm al-Ê¿ÄÅ¡ir, Beyrouth, DÄr al-ÄdÄb, 1979.
Toelle, Heidi, Le Coran revisité, Le Feu, lâEau, lâAir et la Terre, Institut français de Damas, Damas, 1999.
TÄmir, ZakariyyÄ, Al-numÅ«r, 1979. Nous nous référerons à la deuxième édition du recueil, publié en 1981 par la même maison dâédition.
Les Åuvres de ZakariyyÄ TÄmir ont fait lâobjet de bon nombre dâétudes et traductions. On trouvera une biographie de lâauteur ainsi que la liste de ses publications, des études le concernant et des traductions dans Dové, Peter, «â ZakariyyÄ TÄmirâ », p. 205-224.
Voir Dové, Peter, Erzählte Tradition, 2006.
Voir, par exemple, dans ce même recueil, la nouvelle Mulaḫḫaá¹£ mÄ ÄarÄ li-Muḥammad al-MaḥmÅ«dÄ«, p. 83-87.
Kazimirski, «â samakaâ », 2004.
Voir les entrée «â proieâ » et «â prédateurâ » dans Le nouveau Petit Robert de la langue française, 2010.
Voir, entre autres, lâentrée «â carré sémiotiqueâ » dans Greimas, Algirdas Julien et Courtès, Joseph, Sémiotique, 1993, ainsi que notre analyse des quatre éléments dans le Coran dans Toelle, Heidi, Le Coran revisité, 1999.
Cf. Coran, sourates 7,57â ; 15,22â ; 25,48â ; 30,48 et 35,9.
Cf. Coran, sourates 30,51â ; 33,9â ; 41,16â ; 51,41â ; 54,19 et 69,6.
Voir Toelle, Heidi, op. cit., p. 71-120.