Lâénigme est au centre de lâÅuvre dâEsther Tellermann. Or, ses poèmes ne sont tendus vers lâépiphanie dâaucun Ãtre poétique,1 mais plutôt vers la langue dans sa matérialité et sa sensualité. Imaginons quelquâun méditant ses textes, qui en vient à se demander : Qui suis-je, moi, mâimmergeant dans cet univers ? Qui sommes-nous, ses lecteurs et lectrices, explorant ensemble cet inconscient ? Sây baigner, est-ce une caresse ou un crime (CE), la sensualité dâune découverte dâordre symbolique ou le danger parfois délicieux dâun pas vers des zones dâombre ? Dans quel but poursuit-on ce dialogue inlassable avec lâAutre ? Pourquoi une telle intensité dans lâévocation du renouveau des rites et des symboles partagés, dâune quête identitaire communautaire et universelle, des alliances avec la langue et autrui qui font éclore lâà -venir ?
LâÅuvre tellermannienne nous encourage à nous poser de telles questions. Mais, mieux encore, elle les rend immédiates, à tout moment. Comme le dit lâauteur, lâécriture poétique est « un acte de pur présent », « geste » qui peut « imprimer dans le vers le plus ténu lâamplitude de lâunivers ».2 Câest un savoir qui surgit avant que la raison nâintervienne, énigmatique « autant dans son émergence que sa jouissance ».3 Tellermann fait partie intégrante de la poésie de lâaprès-guerre et de lâextrême contemporain parce quâelle fait sentir cette émergence et cette jouissance tout en puisant dans lâHistoire et en dialoguant avec ses semblables. On peut remarquer ce quâAndré du Bouchet appelle la « fraîcheur » qui émane lorsque le langage « ne se referme pas sur soi »4 et, tout à la fois, une ouverture intersubjective singulière, des gestes sacrés, quâil sâagisse dâappels, de mains tendues, de « bouches à ronces » qui chantent la « déchirure » (SN 84, 78â79) ou de gestes encore plus charnels. Là où un Jacques Réda se permettrait de danser avec lâ« énergie du monde » dans une « poésie
Tout poète se réfère aux auteurs qui lâont précédé. Dans le cas de Tellermann, la poésie sâincarne en une muse protéiforme. Lâinspiration vient à la fois du langage comme fond inépuisable, de lâinconscient dont les plis ne cessent de nous captiver et de la présence de pairs tels que Paul Celan, Saint-John Perse, André du Bouchet, Pierre Reverdy et dâautres encore, à commencer par ceux qui figurent dans Nous ne sommes jamais assez poète. Cette spécificité peut surprendre, mais câest un aspect clé de lâensemble des textes. En effet, en ouvrant les mots et les morts, Tellermann ouvre aussi le champ de la poésie française contemporaine. Se ressouvenir, câest veiller au devenir du langage et au bien-être collectif. Sâallier avec les disparus comme le fait Tellermann, par exemple avec Celan et Du Bouchet, câest garder en mémoire non seulement une vision langagière qui va à lâencontre de « lâuniversel reportage »,7 mais aussi des êtres qui nous sont chers. Est-ce une faiblesse si le cri ne revient pas plus souvent chez Tellermann, une faute malgré soi envers lâhistoire juive que tout un chacun peut faire lorsque seule la discrétion semble de mise8 ? Cette étude montre de quel respect néanmoins fait preuve lâauteur envers cette histoire et ces traditions en sâadonnant aux sons, aux lettres, aux mots, à la nomination, au déploiement de page en page dâun présent implicitement imprégné de divin et dont il incombe au lecteur de réunir les fragments, voire les étincelles.9 Nous avons vu, dâailleurs, comment Tellermann retrouve implicitement à travers Celan des pratiques talmudiques et kabbalistes. Toute une gamme de
Par ailleurs, les résonances entre les livres de Tellermann â comme à lâintérieur de chacun dâentre eux â sont nombreuses. Au niveau étymologique, le mot énigme se réfère à un parler allusif et au mot grec ainos, fable ou légende. Rares sont les poètes qui parviennent à poursuivre élégamment de recueil en recueil un seul et même récit, en lâoccurrence une narration liée à la fable dâun devenir collectif qui comprend lâAntiquité. Le lecteur des poèmes de Tellermann participe au développement du récit en en déchiffrant lâénigme. Le moiré énonciatif11 nous éclaire : la superposition de poétiques, le miroitement des voix derrière la grille de parole, lâinvocation de distances paradoxalement proches, lâénigme dont on devine les lignes de force. On apprécie la variété de tons et sâhabitue au registre soutenu, annonciateur. Les vers continuellement nuancés et la musique des reprises apportent de la joie, à la manière des textes anciens comme ceux des troubadours, où saisir les divers sens et les allusions â retisser les messages communiqués â fait partie de lâécoute dâun texte gardant un rapport à lâoralité. On reconnaît un travail dâ« orfèvre »12 qui rend chatoyants
Nous avons commencé cette étude en parlant dâun Je lyrique décentré, qui peut sâabsenter du texte pour laisser la place aux mots et à lâAutre. Or, même si le sujet lyrique peut avoir chez Tellermann une présence discontinue, flottante, hésitante, brisée, celle qui parle privilégie des actes de parole intersubjectifs. Pour conclure, il convient de souligner cette constante de la trajectoire de lâauteur. Des trous dans le discours ne signalent pas seulement une absence, un redoublement ou un déplacement du sens, mais un vide à méditer à plusieurs, dans la fraîcheur de rites recommencés. Comme le dirait Tellermann, « Que les mots atteignent lâAutre est ce qui fait écriture ».17 Il importe dâaccéder au songe, à lâintersubjectif, au « Troisième » qui incarne des liens sacrés. Si lâécrivain « murmure une prière », elle y enserre « notre désarroi dâexister, peut-être »18 : pour sâéveiller, naître, rester à lâécoute de la rumeur du monde et des voix qui nous tissent, accepter lâor et la boue. Sâil est vrai que « lâaccomplissement du deuil »19 sâinscrit dans le temps, la beauté des textes tellermanniens tient à la fois des techniques employées qui en font des chants et des
Cf. les vers « toute une famille de regards / se serre dans mes yeux » (Henri Meschonnic, Infiniment à venir, suivi de Pour le poème et par le poème, Orbey : Arfuyen, 2017, p. 33). Nous empruntons la phrase « [ses poèmes] ne sont tendus vers lâépiphanie dâaucun Ãtre poétique » à Gérard Dessons, dans la notice « Henri Meschonnic » du Dictionnaire de poésie de Baudelaire à nos jours, op. cit., p. 489.
Anne Malaprade, « Entretien avec Esther Tellermann », op. cit., p. 164â65.
Esther Tellermann, « Esther Tellermann : le travail du poète », op. cit., p. 4.
André du Bouchet, Entretiens dâAndré du Bouchet avec Alain Veinstein (1979â2000), op. cit., p. 116. Voir aussi Carnet 2, op. cit., p. 76 : « la poésie nâavance quâen repoussant lâobjet quâelle entreprend de sâattribuer ».
Jacques Réda, Celle qui vient à pas légers, Saint Clément : Fata Morgana, 1999 [1985], p. 20, p. 65.
Esther Tellermann, « Esther Tellermann : le travail du poète », op. cit., p. 7.
Ibid. Tellermann cite Stéphane Mallarmé. Cf. « Crise de vers », [Divagations], Åuvres complètes, op. cit., p. 360â68 (368) : « lâuniversel reportage dont, la littérature exceptée, participe tout entre les genres dâécrits contemporains » (lâauteur souligne).
à propos de cette voix discrète et du phrasé par lequel communique lâauteur, cf. Patrice Beray, « Nous ne sommes jamais assez poète (Esther Tellermann) », Mediapart, 25 janv. 2015, <blogs.mediapart.fr>.
Cf. Shira Wolosky, « Mystical Language and Mystical Silence in Paul Celanâs âDein Hinüberseinâ », Argumentum e Silentio : International Paul Celan Symposium, ed. Amy D. Colin, Berlin/New York : Walter de Gruyter, 1987, p. 365â74. Voir aussi David Banon, « La lecture juive â une approche patiente », Pardès 32â33 (2002/1), p. 45â53 (46), <cairn.info> : « Câest [â¦] à travers lâécrit que le lecteur peut espérer â à force de labeur, au prix de discipline, de méthode, de grammaire, mais aussi avec lâintrépidité de lâimagination, bref à force de patience â dégager une gerbe de sens concernant Dieu, le monde et lâhomme, en lisant/(ré) écoutant la parole coulée de manière fiable dans les lettres carrées. »
Mathieu Dubois, « Imaginaires extrêmes-orientaux dans la poésie contemporaine : enjeux dâune intériorité à retrouver », Esthétique et spiritualité II. Circulation des modèles en Europe, Baudouin Decharneux, Catherine Maignant et Myriam Watthee-Delmotte (sld), Fernelmont : EME, 2012, p. 245â60 (253). « Convoquer lâOrient signifie, pour les poètes, la voie dâun se dire soi, dans la nudité de la âmatière-émotionâ du langage ; câest-à -dire révéler lâintériorité du sujet lyrique, sa âchairâ, en laquelle la Vie sâauto-révèle. à ce titre, la poésie moderne tient sa spécificité dâinventer, de manière toujours nouvelle et inépuisable, un langage de la âchairâ. Elle est tentative dâinstituer [â¦] la parole dâun vivant, qui soit un appel à rompre les formes préfigurées du discours où la subjectivité se retire et devient illisible » (lâauteur souligne).
Nous adaptons une expression de Patrick Née, qui parle de lâinvocation dans des textes très courts de divers étants et actions et, en particulier, dâune mise en avant des verbes et de pronoms sujets ou bien absents, ou bien changeants et inattendus, alternant par exemple entre un Tu et un Vous. Ce mélange dâambiguïté et dâimmédiateté crée une « troublante polyphonie tissant une sorte de moire énonciative » (lâauteur souligne). Il en résulte une étoffe où le grain du tissu est sans cesse dévié pour le rendre chatoyant, lumineux. Voir Patrick Née, « Une poétique de la voix », « Dossier Esther Tellermann » (éd. Jean-Baptiste Para), Ãric Chevillard. Jean-Louis Giovannoni. Esther Tellermann, op. cit., p. 140â45 (143). Nous employons une métaphore voisine, le moiré, afin dâévoquer lâaspect ondoyant et lumineux de lâénigme : les effets de contraste lorsque deux grilles de parole sont superposées, obligeant le lecteur à rester attentif et à vouloir déchiffrer lâénigme dont les lignes de force lui apparaissent comme un méridien imaginaire.
Pierre-Christophe Cathelineau, « Sous votre nom, Esther Tellermann », op. cit., p. 249.
Esther Tellermann dans Patrick Née, « Poème et identité : entretien avec Esther Tellermann », op. cit., p. 147 et p. 155.
Ibid., p. 155.
Ibid., p. 155.
Paul Celan, « Strette », [Grille de parole], in John E. Jackson, Paul Celan : contre-parole et absolu poétique, op. cit., p. 92.
Correspondance avec lâauteur, 12 mai 2019, citée avec son aimable autorisation.
Ibid.
Myriam Watthee-Delmotte, Dépasser la mort : lâagir de la littérature, Paris : Actes Sud, 2019, p. 249â50. Watthee-Delmotte mentionne « les trois séquences du deuil : commémorer le défunt, rejouer la mort et séparer le règne des vivants et des morts afin de relancer les endeuillés dans la vie » (19). Une spécificité chez Tellermann et Celan, câest le fait de relier ces règnes, de parler en termes de suturer, ourler ou recoudre, afin que les morts soient eux aussi relancés dans la vie.
Denis Jeffrey, Jouissance du sacré : religion et postmodernité, Paris : Armand Colin, 1998, p. 125.
Paul Celan, « Or », [Enclos du temps], Strette & autres poèmes, op. cit., p. 127.
Paul Celan, « Voix », [Grille de parole], Choix de poèmes, op. cit., p. 129.