Tout au long de la première partie de lâHistoire générale des Antilles, le corps des Blancs occupe le centre de lâattention. Les ouragans, les maladies et la famine menacent les habitants, les autres nations européennes, les flibustiers, et les Autochtones les harcèlentâ : le danger les guette en permanence. Les nouveaux arrivés surtout, affamés et épuisés, sont également en butte à la négligence de leurs compatriotes (y compris celle des compagnies, qui ne prévoient pas de nourriture en quantité suffisante dans la cargaison des vaisseaux) et aux agressions de la nature tropicale, puisquâils ne sont pas encore accoutumés au climat de la zone torride. Les Français, écrit Du Tertre dans la description des habitants, ne sont pas suffisamment attentifs à leur alimentation, ce qui compromet leur capacité dâadaptation physique à un milieu étranger et les expose à une multitude de maladiesâ : «â [â¦] car la parfaite santé de lâhôme consistat dans la liberté du mouvement du sang, & des esprits, qui contiennet la vie, & la distribuënt dans toutes les parties du corps, lâempéchement ou le déreglement de ce mouvement, fait des obstructiôs qui sont les veritables causes des maux [â¦]â ». (1667, tome IIâ : 479) La théorie des climats confirme ainsi lâidée selon laquelle lâEuropéen doit sâaccoutumer progressivement à la vie à lâétranger.
En effet, déplacé de lâautre côté du monde, le Français est aussi transformé en corps exposé dans le récit. Ainsi, dans cette scène à laquelle Du Tertre nâa pas lui-même assisté, mais quâun témoin oculaire «â très fiableâ » lui aurait racontéeâ :
[â¦] les personnes quâon débarqua nâestoient pas en meilleur estat que ceux que Monsieur du Rossey leur avoit amenezâ ; plus de trente qui estoient comme agonisans, nâayant pas la force de se traisner dans quelque case, furent inconsiderement laissez sur le bord de la merâ ; & personne ne sâestant mis en peine de les aller querir le soir, ils y furent mangez par les Crables, qui estoient pour lors descenduës des montagnes en une si prodigieuse quantité, quâil y en avoit des monceaux aussi haut que des cases par dessus ces pauvres miserablesâ : & huit jours apres il nây eut personne qui ne fut saisi dâhorreur en voyant leurs os sur le sable, tellement nets, que les Crables nây avoient pas laissé un seul morceau de chair. (1667, tome Iâ : 24)
Le récit des souffrances provoquées par la négligence des compatriotes fait partie dâun discours dâappel à la loyauté et au soutien de la métropole pour permettre aux nouveaux arrivants de faire face aux épreuves qui les attendent. Cependant, lâévocation du repas des crabes appartient aussi à un autre registre, celui de lâhorreur. Ce sont les traces de ce terrible festin qui provoquent lâémotion des survivants, saisis «â dâhorreur en voyant [les] os sur le sableâ ». Lâépouvante des témoins devant ce memento mori doit provoquer celle du lecteur, en lui rappelant le sort de ceux que la France envoie sous ce climat hostile et expose à de pareils dangers1. Sans doute ces vestiges humains sont-ils là pour pallier ce que Derek Walcott appellera quatre siècles plus tard lâabsence de ruines propre à lâexpérience historique antillaise2. Du Tertre combine ici un discours moral sur les fondements de la communauté coloniale avec lâexhibition à titre de curiosité des monceaux de crabes â qui ne manquent pas dâailleurs de rappeler une célèbre gravure de Théodore de Bry â dont ont été victimes ces «â pauvres misérablesâ ». Le passage montre surtout que sous lâinfluence du milieu étranger, le corps du même devient autre et, donc, peut lui aussi prendre la position dâun objet spectaculaire qui parcourt la relation.
1 Le cannibale français
Examinons cela de plus près dans le passage racontant la famine qui ravagea la colonie française en Guadeloupe pendant cinq ans vers la fin des années 1630 â un passage si central de lâhistoire que Du Tertre va en amplifier le récit dans la deuxième édition de son livre. Mais ce nâest pas seulement la famine qui tueâ : plusieurs Français meurent du coup de barre (la fièvre jaune), tandis que dâautres, poussés par la faim, mangent de la chair de tortue crue, ce qui leur donne de telles diarrhées quâils finissent par «â ressembler plus à des squelettes quâà des corps vivantsâ ». Dans la version de 1654, lâimpact de lâimagination dans un lieu inconnu et ressenti comme hostile est vivement mis en scèneâ : les habitants sont pris dâune «â telle terreur panyque, que toute chose leur faisoit peur, comme autrefois à lâinfortuné Caïn. Les feüilles rouges du bois, leur sembloient estre des Sauvages, & leur faisoient donner lâallarme à toute lâIsleâ ; un arbre flottant sur la mer, estoit pris par eux pour une Pirogue chargée de leurs ennemisâ ». (1654, tome Iâ : 47) Nâétant pas encore arrivé aux Antilles, Du Tertre sâimagine à leur place, saisi dâune peur pétrifiante qui transforme lâÃle en enfer.
Les événements autour de la famine guadeloupéenne sont déjà devenus quasiment mythiques au XVIIe siècle et se trouvent racontés dans pratiquement toutes les relations des Antilles. La version dutertrienne de cet épisode sombre est introduite par un commentaire qui annonce un changement de registre et prépare à une histoire dramatique. Le ton neutre du relateur renonçant à ses passions se dissipe dâemblée en faveur de lâhyperbolique et du pathétique propres à la théâtralisationâ :
Il faudroit que jâempruntasse icy ce que lâHistorien Ioseph nous a laissé par écrit de la famine horrible qui fit perir plusieurs milliers dâhommes dans Ierusalem, pour representer les miseres effroyables, où la Colonie Françoise se vit reduite, peu de temps apres son establissement, dans lâIsle de la Guadeloupeâ : si vous nây voyez pas des meres barbares manger leurs propres enfants, & leur donner pour tombeau les mesmes entrailles, où ils ont receu la vie, vous verrez des hommes affamez, brouter lâherbe comme des bestes, manger leurs propres excremensâ ; & se voyant empeschez de se procurer quelque nourriture pour rassasier leur faim, sâexposer volontairement à la severité des supplices, aymant mieux finir leurs miseres par la main dâun Bourreau, que de traîner plus longtemps une vie que la famine leur rendoit plus cruelle que la mort. (1667, tome Iâ : 77-78)
Le passage fait partie des paratextes internes. Le relateur reprend ici son souffle, cherchant à créer le suspense et demandant au lecteur de mobiliser toute son imagination pour se représenter le drame qui va suivre. Renvoyant au siège de Jérusalem, Du Tertre comble la distance entre lâici et lâailleurs et prépare le lecteur à lâépisode. Enfermés dans le fort, les Français se trouvent doublement isolés dans une «â île dans lâÃleâ », et doublement menacés, autant par la terre qui les entoure que par la mer.
Le récit enchâssé continue ensuite avec la même modalité théâtrale et visuelle que le passage introductif, dominé par lâhyperbole et articulé dans une syntaxe paradigmatique qui renforce le spectaculaire de la scène. Deux pages plus loin, le thème de lâanthropophagie («â si vous nây voyez pas des meres barbares manger leurs propres enfantsâ ») réapparaît, cette fois sans évoquer lâinfanticideâ ; par contre, lâanthropophagie sâinscrit maintenant dans le contexte antillais puisquâelle est mise en rapport direct avec les événements en Guadeloupeâ :
On en a veu quelques-uns brouter lâherbe, dâautre manger les excremens de leurs camarades, apres sâestre remplis dés leursâ : on a mesme crû quâun certain jeune homme de Dieppe, avoit mangé de la chair dâun sien Compagnon, & quâà ce dessein il luy avoit coupé le bras auparavant que de lâenterrerâ : lâon dit en effect que lâon apperçeut sa bouche ensanglantée, & que lâon vit toutes les marques quâil avoit mordu à belles dents, dans ce bras quâil avoit separé du corps. Lâon a souvent veu la terre des fosses, où nos Peres avoient enterré les morts, toute bouleversée le matin, avec beaucoup dâapparence quâon les avoit foüillées, pour déterrer les corps, & pour en couper quelque membre pour vivre. (1667, tome Iâ : 80)
La scène présente lâépisode sous une forme vivement dramatique, et câest le Français affamé qui anime le passage. Lâévocation du jeune homme à la bouche ensanglantée après avoir mordu à pleines dents le bras de son ami mort saisit le lecteur par son caractère visuel macabreâ : la couleur rouge du sang, les fosses ouvertes par les mains des affamés, et ainsi de suite. Ici, on voit clairement que la transmission de lâétranger ne passe pas toujours par lâentremise dâobjets exotiques, mais aussi par la représentation dâun élément connu â la souffrance du corps blanc â pris dans le monde étranger.
Du Tertre montre les habitants subissant successivement un devenir autre, qui va de lâanimalité (brouter lâherbe) en passant par le grotesque (manger ses propres excréments et ensuite ceux des autres), pour arriver de nouveau au comble de lâexotisme de lâhorreur aux Amériquesâ : lâanthropophagie. Le corps mort et démembré ne fait pas autant horreur que les actions des corps vivants, surtout celles de lâhomme de Dieppe qui sâattaque à son camarade mort tel un cannibale. Lâacte est toutefois motivé par le désespoir et non par la morale de vengeance ou par la rage qui seraient derrière le cannibalisme des Amérindiens. Il nâen reste pas moins que dans ce passage précisément, les Français ne sont que corps, tout comme les Amérindiens et les Africains. Ils sont dépourvus dâinstruments aussi bien que de volonté et ne sont guidés que par leur instinct animalâ : on «â brouteâ » lâherbe, on mange avec les mains, on mord à pleines dents. Cet imaginaire cannibale revient tout au long de la partie historique aussi bien par rapport aux Français quâaux Amérindiens. Dans un autre passage racontant le conflit entre le Général et le sieur de Hoüel, Du Tertre dit par exemple avoir entendu des menaces dâordre anthropophage des habitants qui, dans la «â consternation généraleâ » du village, voulaient «â avoir la teste [du Général] avec celle du sieur Boisfaye, pour boire dans leur craneâ ». (1667, tome Iâ : 346)
Lâimaginaire cannibale, ainsi que nous le rappelle Sébastien Jahan, reflète «â lâextrémité de la sauvagerie3â ». Articulé comme aux antipodes de la civilisation, le cannibalisme revient cependant pour hanter lâimage de lâEuropéen comme un être civilisé. «â Loin de rassurer en posant lâAutre en négatif de soiâ », écrit Jahan, «â lâimage du cannibale bouleverse les certitudes en âintériorisantâ la barbarie4â ». Câest précisément ce qui se passe dans ces scènes, ce qui nous permet de constater que lâexotisme de lâhorreur ne se situe pas à lâopposé de la communauté françaiseâ ; il infiltre au contraire son univers. La différence entre le même et lâautre se dissout dans ce corps blanc et pauvre, corps qui, désormais, et par cette menace même, paraît étranger.
à cet égard, il est significatif que ce ne soit pas en premier lieu sur les Amérindiens quâest modelée la métamorphose du corps français, de même quâils ne sont pas non plus responsables de la crise en Guadeloupe. La première cause de la misère est naturelle (comme la mauvaise nourriture ou la maladie), mais elle est le résultat des choix humains. Les Amérindiens nâauraient pas attaqué la colonie si les gouverneurs français avaient su traiter avec eux. à lâorigine des maux dont est affligée la colonie, on trouve donc la mauvaise gouvernance des propriétaires et des gouverneurs qui agissent non pas pour le bien de la colonie ou même de la patrie, mais en vue de leur profit personnel. Et cela ne concerne pas seulement cet événement malheureux. Songeons également à «â ces pauvres engagésâ » qui, bien quâils «â fussent extraordinairement affaiblis par la misere & par la faim, on les traittoit plus mal que des esclaves, & lâon ne les poussoit au travail quâà coups de bâtons & de halle-bardesâ ». (1667, tome Iâ : 81) Du Tertre nâhésite dâailleurs pas à juxtaposer ce traitement cruel à la générosité des Caraïbes qui viennent soulager la colonie française et chez qui certains habitants sâenfuient (1667, tome Iâ : 37 et 79), préférant la vie sauvage à la cruauté de leurs supérieurs. Prenant ces exemples comme repoussoir, le missionnaire fait la promotion dâune «â bonneâ » colonisation et préconise une politique coloniale active basée sur des principes communautaires. Lâexotisme horribilis apparaît ainsi comme un moyen de traiter lâimpact des Français eux-mêmes dans la formation du rapport au monde étranger. Il ne sâarticule pas à partir dâune séparation entre le même et lâautre, mais sur la ligne de partage où il négocie un rapport à lâailleurs. La figure de lâétranger nâest plus esthétisée dans le premier sens du terme â elle nâa rien à voir avec la beauté, elle sollicite au contraire des pulsions plus sombres. Elle signale la possibilité dâun ordre inverse où la domestication de lâespace étranger cède la place à un devenir sauvage du corps français.
2 Confrontations sur la scène de lâarchipel
Les événements du siège en Guadeloupe sont présentés dans des scènes où lâamplification et lâhypotypose animent lâhistoire. La conjonction entre la portée visuelle du récit et lâaction dans ces passages montre bien quâau moment où le corps spectaculaire entre dans ce régime représentatif, il accède à lâactivité et devient apte à transgresser le statut dâobjet. Il prend place et intervient dans la dramatisation de lâhistoire de la colonisation.
Chez Du Tertre, la théâtralisation de la relation sert à saisir divers échanges interculturels et transnationaux â violents et amicaux, religieux et mondains, échanges non seulement entre Français et Amérindiens, mais aussi entre les différentes nations européennes. Les Anglais et les Espagnols remplissent des rôles assez bien définis dans ce drameâ : les uns sont plus cruels envers les esclaves, les autres envers les Amérindiens, que les Français. Mais ce qui retient lâattention ici, câest la représentation des confrontations avec les Amérindiens. Plus fréquentes et moins grandioses que les batailles entre nations européennes, elles sont présentées comme une sorte de tension perpétuelle qui risque dâéclater à nâimporte quel moment. Or, contrairement à ce quâa pu observer Pioffet dans les relations de jésuites5, Du Tertre ne fait preuve dâaucune prédilection pour la guerre. Il ne décrit que rarement les missionnaires comme les soldats du Christ et, quand il le fait, ce nâest pas dans le contexte dâune bataille contre lâinfluence du diable amérindien, mais «â pour maintenir dans cette isle la foy Orthodoxeâ ». (1654, tome Iâ : 61) Pour lui qui, rappelons-le, a passé une partie de sa vie dans lâarmée, la guerre semble être dâabord une affaire séculaire et, si les missionnaires interviennent, câest pour soigner les blessés et prier les combattants dâavoir pitié de leurs adversaires.
Cela affecte la manière dont les batailles sont rendues. Ancien militaire marin, Du Tertre plus que dâautres devrait savoir décrire les batailles, et notamment celles qui se déroulent en mer, même sâil nâest plus un témoin actif et participant. Comme pour la plupart des relations de voyage, Du Tertre reprend la structure générale des récits dâaventuresâ : chaque fois que les Amérindiens attaquent les Français, câest à la suite de mauvais desseins dâun individu, souvent censé être possédé par le diable. La violence est rarement généralisée ou attribuée à un groupe ou à la politique coloniale, et il en va de même pour les Français, qui eux aussi amorcent le conflit sous la pression dâun méchant gouverneur. Mais là où Du Tertre se distingue, câest par son penchant littéraire, qui se traduit moins par le ton presque burlesque dâun Thevet ou par la rhétorique guerrière des jésuites que par lâévocation des émotions et par la mise en scène de la souffrance comme spectacle6. Plus quâun ton triomphant, épique, on remarque jusque dans les scènes de guerre une tendance vers le pathétique.
Regardons de plus près une de ces scènes de guerre contre les Amérindiens. Lors dâun voyage de la Martinique à Saint-Christophe dans lâobjectif de trouver un vaisseau qui pourrait le ramener en France, Du Tertre se trouve impliqué dans une bataille en mer. Le récit fait partie des derniers chapitres du premier tome de lâédition de 1667. Il rompt ainsi avec le plan des éditions selon lequel les voyages du narrateur lui-même seront placés au début du deuxième volume. Avant dâen commencer le récit, il se voit obligé de justifier lâinclusion de cette digression à la première personne dans la partie historique de sa relationâ ; lâépisode contient «â certaines aventures, si particulieres à mon Histoire, quâelles en sont inséparables, cela mâoblige absolument dâen faire icy le récit, & de tout ce qui mây est arrivéâ ». (1667, tome Iâ : 505) Nous sommes en 1658 et Du Tertre, qui ne voyage plus comme missionnaire, mais comme envoyé du comte de Cerillac, qui a lâintention dâacheter Marie-Galante, se prépare pour achever son dernier voyage de retour des Ãles. Le récit est inséré à titre exemplaire des derniers conflits avec les Amérindiens, qui vont mener à leur expulsion des îles françaises et anglaises en 1660.
Lâanecdote prend son point de départ chez lâinstigateur du troubleâ : un esclave amérindien qui, en guise de vengeance des souffrances quâil avait subies chez sa maîtresse, incite ses compatriotes à massacrer des Anglais. (1667, tome Iâ : 508) Ayant ainsi préparé le lecteur au conflit, Du Tertre continue sur le mode du suspense et brosse un décor quasi mystique pour mieux déployer les événements qui vont suivre, alors quâil quitte la Martinique en bateau avec dâautres passagersâ :
[â¦] à la pointe du iour nous eusmes comme un presage de ce qui nous devoit arriverâ ; ce fut un Metheore qui sâenflamma vers la poupe de nostre barque, & qui passant avec grand bruit à la hauteur de nos masts, comme un dragon de feu, sâalla dissiper & se perdre vers le lieu où les Sauvages parurent un quart dâheure apres. (1667, tome Iâ : 508-509)
Les astres indiquent le lieu du drame avant quâil nâéclate, annonçant le désastre de ce qui va venir. Sâensuit un tableau vif de la bataille, qui met littéralement en scène le conflit violent entre Français et Amérindiens. Comme toute description de luttes militaires, celle de Du Tertre sâinscrit dans une tradition rhétorique épique tout en puisant des éléments exotiques liés à son contexte antillaisâ : une pluie de flèches, une multitude de pirogues sur lesquelles les guerriers rament debout en poussant des cris et des hurlements. (1667, tome Iâ : 509) Les Français tuent une vingtaine dâAmérindiensâ ; la «â Mer devint toute sanglante autour de nostre barque [â¦]â ; & ceux qui estoient réchapez de ce coup nous voyant à découvert, tirerent quantité de flêches [â¦]â ». (1667, tome Iâ : 509) Les Amérindiens répondent à lâassaut, la bataille continue et Du Tertre nous en donne un récit saturé de détails macabres, pathétiques et, surtout, corporels.
Si la perspective narrative peut être localisée du côté français qui, dâailleurs, prend vite le dessus dans la bataille, ce sont pourtant les Amérindiens qui sâillustrent comme les vrais héros du récit. Au milieu du passage, une «â sauvagesseâ » devient lâactrice principale de la scène. Les Français tentent de secourir les prisonniers européens des pirogues amérindiennes quand cette femme fait son entréeâ :
[â¦] nous estans mis en estat dâen retirer une fille Angloise, une vieille Sauvage la mordit à lâépaule, & luy enleva autant de chair, que sa bouche en avoit pû mordreâ ; mais en mesme temps un Sauvage Chrestien que nous avions dans nostre barque, & ennemy iuré de ceux de sa Nation, luy porta un coup de demy picque dans le col qui luy fit lâcher priseâ : cette blessure pourtant nâempescha pas quâelle ne se jettât derechef sur elle, & ne la mordit une seconde fois à la fesse [â¦]. (1667, tome Iâ : 510)
Deux variantes de lâautre se confrontent ici sous les yeux du lecteurâ : la vieille idolâtre qui attaque et le converti qui se dresse contre son peuple. De nouveau surgit lâimage de la femme cannibale à la bouche ensanglantée léchant les os. Or, dans le cadre de ce passage racontant la guerre, il ne sâagit pas de la simple réitération dâun stéréotype. Lâimaginaire cannibale est utilisé comme le fond dâune réécriture créative. Par la force des renvois intertextuels à la mythologie amérindienne et des renvois intratextuels, comme au récit de la tentation du cannibalisme chez les Français lors de la famine en Guadeloupe, Du Tertre fait en sorte que la menace des ennemis soit plus palpable, plus vive et plus excitante pour le lecteur. Il choisit de prendre la posture dâun narrateur omniscient et suit le drame des personnages impliqués du début à la fin. Il sâavère que la rage de la «â sauvagesseâ » nâest pas insenséeâ : elle agit dâune part en se défendant, dâautre part en vengeant son fils, que les Français viennent de tuer. La fureur cannibale quâelle représente peut donc, à lâaide de lâanalyse de Lestringant, sâinscrire dans un système dâhonneur familier au lecteur européen. «â La morale chrétienne du pardon des offensesâ », écrit Lestringant, «â entre ici en concurrence avec une autre, dâessence aristocratique et qui tend à valoriser la notion de vengeance, Åil pour Åil, dent pour dent7â ».
La vieille se présente comme une sorte dâanti-héroïne et ne disparaît pas de la scène après cet épisode. Bien au contraire, elle réapparaîtra en véritable amazone lorsquâelle sâempare dâun enfant français et exécute sa vengeance avec forceâ :
La vieille Sauvage qui avoit receu un coup de picque dans le col, & un autre au dessous de la mammelle, sây sauva aussi à la nâgeâ ; & la premiere chose quâelle y fit pour contenter sa vengeance & sa rage, ce fut de prendre un petit François âgé de douze ans, de le lier par le milieu du corps, & de le traisner le long de la coste parmy les rochers, iusquâà ce quâil mourût dans ce tourment. (1667, tome Iâ : 511)
Cette femme mutilée par les Français fait preuve de férocité, certes, mais aussi dâun courage et dâune force effrayants et, il faut le dire, surréels, qui lâélèvent à un statut mythique et héroïque. Surtout, la douleur physique que doivent lui causer ses blessures est directement concentrée sur lâaction. La puissance de la vieille femme devient elle-même une sorte de curiosité, dans la mesure où elle est justement extraordinaire dans sa colère incontrôlable.
On dirait que la vieille puise sa force de la merâ ; elle est dans son élément, ce qui expliquerait pourquoi elle arrive à tuer le garçon malgré ses blessures. Ici, lâautre en action apparaît comme un corps aquatique qui surgit de la mer avec élan. Le rapport presque intime que Du Tertre observe entre les Autochtones et lâeau peut être comparé à sa propre expérience de la mer. Ayant passé une bonne partie de sa jeunesse sur les navires de lâarmée, il constate que lâhomme nâest pas fait pour les océans. (1654, tome Iâ : 52) Il nâest pas propre à lâhomme de naviguer sur les vastes océans. La position des Amérindiens est lâinverseâ : le monde archipélagique leur appartientâ ; ils sont nomades et semblent habiter la mer aussi bien que la terre8.
Lâenvironnement aquatique marque ainsi une différence de culture et de constitution entre les colons et les Autochtones, relevant à la fois des théories miasmatiques sur lâêtre humain et du symbolisme chrétien. Câest aussi la mer qui domine la scène la plus violente de la chute de lâAmérindien dans lâimaginaire dutertrien. Toujours dans le même récit de batailleâ :
Pendant que nous estions occupez à sauver ces pauvres miserables, nostre vieil Capitaine Sauvage tout blessé quâil estoit vint à nous, & sortant à demy corps hors de lâeau comme un Triton, tenant deux flêches dans la corde de son arc, les tira dans la barque, & se plongea en mesme temps dans lâeauâ ; il revint ainsi genereusement cinq fois à la charge, & les forces luy manquant plûtost que le courage, nous le vismes renverser & couler à fond. (1667, tome Iâ : 511)
Même blessé aux côtes par un coup de fusil, le vieil Amérindien sâapparente à Neptune par la force de son héroïsme et offre un spectacle sublime. à la même page, il est raconté comment une jeune fille anglaise périt en mer dès que le coffre sur lequel elle sâest momentanément sauvée est renversé, alors quâun enfant amérindien dâà peine deux ans, tombant du même coffre, remue «â ses petites mainsâ » et nage. (1667, tome Iâ : 511) à la consternation du narrateur, il «â fut impossible de le sauverâ » dans le chaos de la guerre. Ce nâest pourtant pas là lâintérêt du passage. En effet, ce qui attire surtout lâattention du missionnaire, câest que ce petit enfant fasse déjà preuve de ses capacités de nageur. Un peu plus loin, les Amérindiens, effrayés par le feu des Français qui approchent, se réfugient sur une petite île adjacente. Or, même au moment de la défaite, leur appartenance à lâélément aquatique les sauveâ : les Français jettent les Amérindiens blessés dans lâeau, pensant quâils vont y mourir. Mais malgré les blessures de guerre, ces hommes «â sây retirerent aussi apres avoir demeuré sur lâeau, les uns jusquâau soir, & les autres jusquâau lendemainâ ». (1667, tome Iâ : 511) La mer leur est un baume.
Une scène semblable, rapprochant lâAmérindien et la mer, revient encore dans le prochain récit des derniers conflits entre les Français et les Autochtones précédant le traité de 1660. De nouveau, le missionnaire nâhésite pas à parler de «â massacreâ » des Amérindiens, en présentant les Français comme les auteurs du sang répandu. Comme dans les autres exemples, il élit un acteur dans un drameâ : le Capitaine Nicolas, le «â plus beau et le plus vaillantâ » des Amérindiens, boit de lâeau-de-vie en paix avec les Français lorsquâun homme «â cruelâ » nommé Beau-Soleil lâattaque sans raison apparente. (1667, tome Iâ : 543) Le coup provoque une bataille, remportée par les Français. Du Tertre se focalise alors sur le destin de ce Nicolasâ :
Nicolas se sauvant vers la Pirogue, receut un coup de mousqueton dans le corps, mais ne se laissa pas de se ietter dans lâeau, où ayant esté poursuivi de la pluspart des François, ils tirerent tous sur luyâ ; mais il plongeoit avec tant dâadresse quâil évita la pluspart des coups, & autant de fois il revenoit sur lâeau il rapportoit des roches quâil jettoit courageusement à la teste de ceux qui estoient les plus avancezâ ; ainsi bien que la mer fût autour de luy tout rouge de son sang, nos François estoient au desespoir de le pouvoir achever, si un habitant ne luy eût donné un coup de mousqueton dans lâÅilâ : car on le vit en mesme temps flotter sur lâeau. (1667, tome Iâ : 543)
Un héroïsme épique, directement lié à sa maîtrise de lâeau, caractérise les actions de cet homme. Il mourra digne dâadmiration et doté dâagentivité, ce qui ne suffit pourtant pas à le sauver. Peut-être pourrait-on même avancer que câest seulement en tant que mort que lâAmérindien peut obtenir le statut dâagent. Du Tertre le revêt dans ces passages de traits héroïques, calqués sur un code dâhonneur européen, sans que cet héroïsme ne mène jamais au salut du personnage. LâAmérindien devient ainsi, sous sa plume, doublement aliénéâ ; sublimé et ensuite abîmé, il ne pourra jamais revenir et hanter le récit. Sa chute reflète pourtant le destin de son peuple qui, on le sait, finira par périr sous le joug des Européens. Toujours est-il que dans ces passages théâtralisés, lâAmérindien est individualisé, obtient une forme, adopte un rôle dâopposant digne. Comme le dit Requemora-Gros, le voyageur au XVIIe siècle
[â¦] appréhende la mer et lâailleurs en général comme un théâtre où règne une sorte de fatum nautique et exotique, et il analyse les véritables représentations théâtrales qui lui sont données à voir en contrée étrangère à la fois comme des révélateurs de ces nouvelles cultures quâil découvre et comme les signes dâappartenance de ces peuples au vaste théâtre du monde où les êtres humains ne sont que des êtres dâombre sâagitant en vain, surtout dans ces contrées dont il ne comprend pas toutes les significations9.
Tous les hommes sont des acteurs dans ce théâtre du monde, dans cette sorte de fatalité universelle et égalitaire qui semble aller à lâencontre du discours propagandiste dâune colonisation triomphante. Câest comme si la mer, plus que dâautres paysages, pouvait fournir lâespace neutre temporaire qui laisse de la place aux interactions. Mais il faut aussi une discursivité qui soit apte à transformer la représentation du corps de lâautre et à faire de lui un acteur. Car bien que lâAmérindien apparaisse ici dans sa différence, on ne peut guère dire quâil est réduit à nâêtre quâun objet exotisé. On ne peut pas dire non plus quâil assume le rôle dâun sujet ayant une voix dans la relation. Il occupe plutôt une position entre ces deux extrêmesâ : il y est un personnage et, ainsi mis en scène, il dépasse le rôle de simple spectacle pour devenir acteur â que cela ait été ou non lâintention de lâauteur de la relation. à un niveau conceptuel, la représentation théâtrale des corps blancs comme des corps bruns réactualise la tension centrale de lâexotisme de Du Tertre, qui est de dire la différence tout en problématisant les frontières et en construisant une nouvelle communauté.
Comparons cela à lâévocation des os comme témoins de la cruauté des Espagnols vis-à -vis des Amérindiens chez Exquemelin. Sur Saint-Domingue, écrit le flibustier, on trouve «â encore aujourdâhui, sous quelques rochers, des cavernes voûtées toutes remplies des ossements de ces peuples massacrés. Ce qui fait connaître que les Espagnols ont exercé de grandes cruautés dans ce pays-là et quâils nâen sont pas demeurés maîtres sans beaucoup de peinesâ », Alexandre Exquemelin, Histoire des aventuriers flibustiers, p. 42. Plus loin, il confirme que lâon peut toujours voir sur la plage les os dâAnglais naufragés, ibid., p. 72.
Derek Walcott, «â The Muse of Historyâ », What the Twilight Says, London, Faber, 1998.
Sébastien Jahan, Les Renaissances du corps en Occident (1450-1650), Paris, Belin, 2004, p. 51.
Ibid., p. 52-53.
Marie-Christine Pioffet, La Tentation de lâépopée, p. 24.
Sylvie Requemora-Gros, Voguer vers la modernité, p. 45.
Frank Lestringant, Le Cannibale, p. 159.
Raymond Breton fait aussi remarquer que les Amérindiens maîtrisent la mer, Dictionnaire, p. 314-315.
Sylvie Requemora-Gros, Voguer vers la modernité, p. 258.