Jacques Du Tertre naît à Calais en 1610. Fils de médecin, il reçoit une bonne éducation et à lââge de 23 ans, poussé par lâaventure, il joint la marine des Pays-Bas. Avec les Néerlandais, il participe entre autres à une grande expédition au Groenland. Puis, fatigué de la vie en mer, il prend service à terre, toujours dans lâarmée néerlandaise, et se distingue notamment au siège de Maastricht en 16321. Deux ans plus tard, Jacques Du Tertre change de carrière et joint lâordre des Frères Prêcheurs de la congrégation de Saint-Louis. Il entre dans les ordres sous lâégide du père Jean-Baptiste Carré, prend un autre prénom et intègre le Noviciat général à Paris.
En 1640, Jean-Baptiste Du Tertre se trouve de nouveau sur un vaisseau, cette fois envoyé en mission aux Antilles. André Chevillard, un autre Frère Prêcheur qui partira dans les Ãles quelques années plus tard, décrit ainsi la compagnie avec laquelle voyage notre missionnaireâ : «â le R. P. de la Marre tres-celebre Docteur de Sorbone, & un des plus fameux Predicateurs de France [â¦] Pere Iean de S. Paul Bordelois [â¦] Pere Michel & quelques Freres Conversâ : entre lesquels estoient le bon & zelé F. Nicolas de Sainctar [â¦] F. Iacques le Gendre, & F. Estienne de lâAssomption2â ». à en croire la notice que les dominicains lui consacrent après sa mort, Du Tertre aurait été un homme «â pieux et considéré, prudent, sachant traiter les affairesâ »â ; qualités essentielles pour la mission, qui implique des négociations constantes avec les autorités religieuses et séculaires en France, ainsi quâavec les autorités locales3. Or, lâargument principal de Carré au moment de choisir Du Tertre était sans doute son expérience marine. Sa vie militaire rattrape ainsi sa vie religieuse, peut-être contre son propre gré, car lâimage quâil donne de la mer est loin dâêtre positive. «â Ie ne me flate point, ie sçay un peu ce que câest que de la merâ : mais il est constant, quâhumainement parlant, nous ne devions pas demeurer un moment sur lâeauâ », constate-t-il après avoir décrit tous les maux de mer possibles (1654, tome Iâ : 90). Et pourtant, tout au long de la première période de lâétablissement et de la colonisation des Ãles, câest toujours Du Tertre qui est envoyé pour transmettre des messages entre les missions et les autorités en France. Entre 1640 et 1658, il fait cinq allers-retours entre les îles Sous-le-Vent et Paris. Or, son dernier voyage sera différent. Cette fois, il ne se déplace pas en tant que missionnaireâ ; il est envoyé du comte Cérillac pour sonder le terrain de lâîle de la Grenade que ce dernier avait lâintention dâacheter (1667, tome Iâ : 504). à son retour définitif des Ãles, il est affilié à la province de Saint-Louis à Paris, mais en 1666 â soit lâannée avant la parution de la deuxième édition de son Histoire des Antilles â il est envoyé au couvent des Frères Prêcheurs de Toul, en Meurthe-et-Moselle. En 1683, on le rappelle au Noviciat général à Paris, où il meurt quatre ans plus tard.
Les séjours de Du Tertre couvrent toute la période des premiers établissements jusquâà la consolidation de la colonisation des Antilles françaises dans les années 1660. Le missionnaire a été le témoin oculaire de plusieurs des événements quâil raconteâ ; sâil ne les a pas lui-même vécus, il tire ses informations de plusieurs sources dites fiables, orales aussi bien quâécrites. De surcroît, servant principalement en Guadeloupe, il voyage dans toute la région et visite notamment dâautres îles où sont impliqués les Françaisâ : Saint-Christophe, Saint-Martin, la Martinique, la Dominique et Sainte-Lucie. La comparaison avec Hérodote que nous propose le critique littéraire Régis Antoine trouve ici tout son sensâ : aucun autre voyageur ne propose une perspective aussi complète sur les Ãles, ce qui en fait la référence principale des historiens de la première colonisation4.
1 Du manuscrit aux éditions
Le premier texte de la plume de Du Tertre qui ait été conservé est un manuscrit autographe daté de 1648 et intitulé Histoire des isles de la Guadelouppe, Martinique, St Christophle, la Dominique et autres isles circonvoisines en lâAmerique, et des sauvages en icelles ⦠en lâan 16485. Ce manuscrit reste inconnu jusquâen 1844, quand Augustin Cochin, dans son Abolition de lâesclavage, fait référence à un «â manuscrit curieuxâ » acheté à la vente dâune grande collection de livres. Ailleurs dans son ouvrage, Cochin renvoie à lâédition de 1654 de lâHistoire générale des Antilles, mais sans faire de rapport entre celle-ci et le manuscrit trouvé. Au contraire, il lâattribue à un autre dominicain sur lequel nous reviendrons à plusieurs occasions dans cette étude, le père Raymond Breton6. Lâabsence de lien entre le manuscrit et le livre de Du Tertre sâexplique quand on considère la signature mystérieuse de la préface au manuscritâ : «â Verdier, missionnaire, a écrit cette histoire de la Guadeloupe en 1648.â » (NP) On nâa pas pu identifier ce Verdier, et peut-être sâagit-il, comme le suggère Benoît Roux, dâun nom dâemprunt7. Quoi quâil en soit, les spécialistes sâentendent aujourdâhui pour dire que le manuscrit est de Du Tertre. Lâavis au lecteur de lâédition de 1667 confirme dâailleurs ce constatâ : Du Tertre y fait référence à un manuscrit incomplet qui circule à Paris vers la fin des années 1640. On le retrouve aujourdâhui en trois exemplaires. Deux dâentre eux se trouvent aux Fonds Marcel-Châtillon de la Bibliothèque Mazarine, dont un est dédié à Raymond Breton. Lâautre se trouve à la Bibliothèque Nationale, mais à celui-ci manquent le premier cahier ainsi que les deux derniers chapitres. Le manuscrit complet compte 781 pages et contient 26 dessins de la main de Du Tertre, représentant surtout des plantes, mais on y trouve aussi une illustration dâun four pour préparer le sucre et une autre représentant le «â feu des Sauvagesâ ». Lâauteur divise la relation en cinq partiesâ ; la première est constituée dâun «â narré sucsintâ » (1648â : 7) de lâaller et du retour aux Indes ainsi que de ce qui sâest déroulé à la Guadeloupe depuis 1626 et jusquâà lâan 1643. La deuxième offre une description des tempéraments de la zone torride, de la situation de la Guadeloupe, du «â flux et reflux de la merâ », et une description de la terre. La troisième est un traité des plantes, suivi par un traité des animaux, qui constitue la quatrième partie. Finalement, la cinquième partie décrit «â la façon de faire avec les Sauvagesâ ». (1648â : 11)
Lâauteur garde les grandes lignes de cette organisation lorsquâil retravaille le manuscrit en livre. Dans le premier tome des deux versions publiées, il se présente dâabord comme chroniqueur de lâhistoire française des Ãles pour, ensuite, dans le deuxième tome, adopter la posture dâun historien naturel et moral, offrant une description de la région et de ses peuples, tout comme dans le manuscrit. Il semble donc que Du Tertre avait en vue une publication dès la rédaction du manuscrit et que celui-ci nâétait pas seulement destiné aux bibliothèques des seigneurs impliqués dans la Compagnie des Isles. Cela dit, les éditions imprimées ont subi des remaniements significatifs depuis la version manuscrite. Il y ajoute des dédicaces et des préfaces, contribuant à placer lâouvrage dans un contexte de construction de savoir et de réception auquel nous reviendrons plus loin. On peut noter que le style des éditions imprimées est souvent plus vif, et là encore, on note des changements de la première à la deuxième édition, indiquant que Du Tertre suit de près lâévolution de lâhistoire contemporaine des Antilles ainsi que les publications qui paraissent à ce sujet, notamment dans les années 1650. Surtout, aux versions publiées sont intégrées des illustrations faites par un graveur professionnel et des documents relatifs à lâhistoire quâelles racontent.
Lâédition de 1654, intitulée Histoire générale des Isles de Saint-Christophe, de la Guadeloupe, de la Martinique et autres dans lâAmérique, est sortie chez Langlois et dédiée à Achilles II de Harlay8. à part quelques changements mineurs, cette édition maintient la structure du manuscrit, à lâexception près du début â au lieu de commencer avec ses propres voyages, il prend comme point de départ lâhistoire de lâétablissement depuis 1625 jusquâà 1645 â et de la dernière partie. Celle-ci comprend maintenant deux chapitres supplémentaires qui manquent au manuscrit, lâun portant sur les habitants français et lâautre sur les esclaves. Le chapitre relatif à la description des Amérindiens est toutefois beaucoup plus long que les deux autres. Les illustrations, faites par Du Tertre lui-même, nâont pas été reprises dans les livres imprimés. Par contre, lâHistoire générale des Isles de Saint-Christophe, de la Guadeloupe, de la Martinique et autres dans lâAmérique contient des cartes de Saint-Christophe, de la Martinique et de la Guadeloupe. De plus, le lecteur trouve en annexe une concession du Roy qui explique comment les Ãles sont tombées entre les mains des Chevaliers de Malte, ainsi quâune traduction «â de nos mystères en langue Sauvageâ », câest-à -dire le catéchisme, que Du Tertre avait reçue du R. P. Raymond Breton afin de donner au lecteur, et plus particulièrement aux futurs voyageurs, une idée de la langue autochtone.
La version que Du Tertre publie chez Thomas Jolly en 1667, Histoire générale des Antilles habitées par les François, est un livre plus long et plus richement illustré. Le premier volume sâouvre sur les armes de la famille de Harlay et est toujours dédié à Achilles II de Harlay, alors que le deuxième volume paraît sous la protection de son fils, Achilles III de Harlay. Il comprend 12 estampes en taille-douce, des vignettes et un frontispice, qui se trouvent tous dans le deuxième tome. Cette édition est sans aucun doute la plus complète, non seulement parce quâelle traite une période plus longue, mais surtout parce quâelle est la plus élaborée. En même temps que la deuxième édition se présente comme un document historique plus solide sâappuyant sur des références qui sont intégrées au récit, elle est aussi plus littéraire, empruntant des tournures rhétoriques au théâtre, au genre épique et au roman. Câest donc lâédition de 1667 qui constitue lâobjet principal de notre analyse. On y retrouve des estampes de Sébastien Leclerc, incluant un portrait des habitants autochtones, deux illustrations des forts français, six planches de naturalia (poissons, insectes, lézards, fruits et plantes) et six illustrations de la vie quotidienne (préparation du manioc, du sucre et du pétun, chasse aux tortues, chasse aux cochons sauvages et visite des Autochtones). Ces illustrations complètent la lecture des longues parties descriptives â et, comme le note Gilles Boucher de La Richarderie, contribuent à renforcer le succès de lâÅuvre9. Lâouvrage est aussi complété par plusieurs documents â concessions, lettres patentes, lettres de cachet, Commission du Roy, délibérations de la Compagnie, lettres et extraits dâautres relations â rendant encore plus crédible la teneur du contenu. La valeur de lâouvrage a donc considérablement augmenté et, déjà , la couverture annonce une publication en deux volumes, alors quâun troisième sortira en 1671, incluant deux tomes supplémentaires. Du Tertre raconte ici la construction et la conservation des colonies françaises durant les années 1650 dans lâobjectif explicite de servir dâexemple aux futurs gouverneurs qui, en le lisant, apprendront de lâhistoire et éviteront de répéter les erreurs de ceux qui leur ont précédé.
Dans cette édition, lâhistoire des Ãles occupe un volume entier, soit près de 600 pages. Lâaugmentation sâexplique bien sûr par le fait que cette édition relate une période plus longue â de 1625 jusquâà 1664 â, mais aussi par le fait que le missionnaire accumule les documents relatifs aux événements importants, suggérant une orientation vers la politique coloniale au détriment de lâhistoire de la mission, qui est plus patente dans lâédition de 1654. Cela va jusquâà perturber lâorganisation globale de la relationâ : lâampleur du premier tome force lâauteur à déplacer le récit de ses propres voyages dans un deuxième volume, ce dont Du Tertre sâexcuse dans lâavis au lecteur. Outre ces voyages, on retrouve dans le deuxième volume la même structure de lâhistoire naturelle et morale que dans le manuscrit et dans la première édition â traités des airs, des mers, des plantes, des animaux et des hommes, autant Autochtones quâesclaves et habitants français, exactement comme dans la première édition, mais avec force détails. De plus, les chapitres sur les habitants et les esclaves sont désormais à peu près de la longueur de celui sur les Autochtones, et la traduction du catéchisme en langue locale a été supprimée. La partie topographique a été augmentée et offre un aperçu de toutes les Antilles, y compris des îles qui ne sont pas possédées par les Français. Lâauteur tend à étoffer les descriptions, non seulement en vue dâêtre plus précis, mais également afin de les peindre plus vivement. Le nombre dâadjectifs augmente, et lâauteur insère des commentaires plus longs, souvent à lâaune des écrits dâautres voyageurs. Il peut sâagir de portraits dâindividus auxquels il ajoute plus dâinformation, dâanecdotes donnant de lâampleur à un passage ou encore des parties introductives brossant par exemple un tableau général de lâétat dâune île.
Plus ou moins ouvertement, Du Tertre plaide dans chacune des éditions pour un renforcement du soutien financier pour les colonies, suggérant que lâimpérialisme français correspond à un projet fragile à la première moitié du XVIIe siècle10. Chacune des versions prend soin de dater la naissance des Antilles françaises à 1625, moment où Pierre Belain dâEsnambuc et Urbain du Roissey débarquent à Saint-Christophe, où se sont déjà établis les Anglais et une colonie de Français. Lâannée suivante, Richelieu crée la Compagnie de Saint-Christophe dans lâintention dâunir intérêts commerciaux et évangéliques, et le roi accorde le pouvoir à DâEsnambuc et à du Roissey
[â¦] dâaller peupler, privativement à tous autres, lesdites isles de Saint- Christophe et de la Barbade et autres circonvoisinesâ ; icelles fortifier, y mener et conduire nombre de prêtres et de religieux pour instruire les Indiens et habitants dâicelles et tous autres en la religion catholique, apostolique et romaine y celebrer le service divin et administrer les sacrementsâ ; y faire cultiver les terres et faire travailler à toute sorte de mines et de métaux11.
Le premier établissement ne rapporte pas beaucoup, et la Compagnie de Saint-Christophe fait vite faillite12. Elle sera cependant rétablie par Richelieu en 1635 sous le nom de la Compagnie des Isles de lâAmérique. Entre 1620 et 1640, Anglais, Français et Amérindiens parviennent partiellement à se partager en paix le contrôle de certaines îles comme Saint-Christophe, mais ces périodes dâentente ne sont jamais longues. Du Tertre rapporte plusieurs massacres des Amérindiens à Saint-Christophe et plus tard en Guadeloupe et en Martinique. Les guerres se succèdent, les colonies sont ravagées par la famine et les maladies, les Ãles passent dâune autorité à lâautreâ ; enfin, le prix du tabac nâest pas stable. La véritable colonisation ne commence quâà partir de lâannée de lâarrivée de Du Tertre, en 1640. Il ne fait alors plus aucun doute que les Français vont rester sur les Ãles et, à partir de ce moment, il sâétablit une véritable culture coloniale, partiellement indépendante des autorités en France. Toutefois, la présence française reste précaire jusquâau 31 mars 1660, jour de signature du traité signé par la France et lâAngleterre avec les Amérindiens, assurant la séparation entre les nations et ne reconnaissant la souveraineté des Autochtones que sur deux îles, la Dominique et Saint-Vincent.
Tout ce processus chaotique dâétablissement est reflété dans lâouvrage de Du Tertre. Sur lâune des cartes insérées de lâédition de 1654, on voit par exemple que la Martinique est divisée entre les Français, qui avaient pris possession de la partie ouest de lâÃle, et les Amérindiens, ces derniers occupant la zone à lâest.



LâIsle de la Martinique
Source gallica.bnrf.fr / Bibliothèque Nationale de France, domaine publicLa raison pour laquelle lâétablissement se caractérise par une certaine liberté vis-à -vis des autorités en France est que la guerre de Trente Ans et la Fronde suscitent des préoccupations plus pressantes que celles du contrôle des colonies13. Cette liberté partielle due aux événements de lâEurope mène aussi à lâinstabilitéâ ; personne ne sait plus qui détient lâautorité. Pendant cette période où les liens entre les Ãles et la métropole sâaffaiblissent, Philippe Lonvilliers de Poincy de lâordre de Malte, qui fut nommé lieutenant général de Saint-Christophe en 1638, profite de la situation et commence aussitôt à exercer un pouvoir absolu sur les colonies, jusquâà sa mort en 1660. Sous sa gouvernance, la Compagnie des Isles de lâAmérique se ruine et on voit se développer entre 1649 et 1660 ce que lâhistorien Philip Boucher appelle «â lâère des propriétairesâ »14 â lâépoque où la Compagnie vend les Ãles aux seigneurs propriétaires (de Poincy se charge de Saint-Christopheâ ; Charles Houël prend la Guadeloupe et les îles adjacentesâ ; Du Parquet achète la Martinique, la Grenade et les Grenadines) et où la culture des plantations prend forme. Le règne de de Poincy est sévère et incertain, mais son autorité ne se fait pas seulement au détriment des habitants des Ãles. Par exemple, de Poincy fait en sorte que ses sujets soient exempts dâimpôts, lesquels faisaient tant souffrir les pauvres en France. En même temps, il les contrôle dâune main de fer. Du Tertre est très ambivalent vis-à -vis de de Poincy dans son ouvrage et rapporte dans lâédition de 1667 des scènes de torture et des exécutions aléatoires qui se seraient déroulées sous son autorité. Du Tertre doute aussi de sa fidélité envers lâÃglise catholique, en suggérant que ce chevalier de Malte nâhésitait pas à comploter avec les protestants. En outre, de Poincy refuse de reconnaître lâautorité de Patrocles de Thoisy, envoyé par la reine régente et la Compagnie en 1645. Câest alors que les conflits sâaccumulent, risquant dâentraîner les colonies dans une guerre civile.
Voyant pointer la menace dâune guerre civile aux Ãles, et sous lâinfluence de Jean-Baptiste Colbert, Louis XIV change lâorientation de la politique coloniale de la Franceâ ; câest la fin de lâère des propriétaires et de la longue période dâétablissement15. Nommé intendant de la Marine par Louis XIV en 1661, Colbert avait déjà créé de grandes compagnies à monopole pour soutenir lâexpansion impériale de la France. En 1664, il établit la Compagnie des Indes occidentales et édicte le régime exclusif, lequel impose aux colons de nâavoir de commerce quâavec la France. à cette époque, le roi envoie Alexandre de Prouville de Tracy pour résister aux Anglais et en finir avec la dominance néerlandaise dans la région. Lâannée suivante, des séditions de colons se produisent à la Martinique, et lâordre de Malte vend Saint-Christophe à la Compagnie. Finalement, pour affirmer définitivement son emprise sur les colonies, Colbert fait en sorte que lâadministration de celles-ci passe des Affaires étrangères à la Marine, en 1669. Lâadministration des Ãles est maintenant directement liée à la Couronne et se transforme en une «â machine colonialeâ », pour emprunter lâexpression de François Regourd et James E. McClellan III16.
Les modifications qui interviennent dans la politique coloniale à partir de 1660 rendent la sortie inattendue dâun troisième volume, comprenant les tomes trois et quatre, particulièrement signifiante. Dans ce volume, qui nâétait donc pas prévu lorsque Du Tertre rédigeait son ouvrage en 1667, Harlay nâapparaît plus comme dédicataire de lâouvrage, désormais placé sous la protection de Jérôme Bignon, avocat général et maître de la bibliothèque du roi. LâHistoire générale des Antilles a par ailleurs légèrement changé de cadre générique lorsquâelle est publiée en 1671. Au lieu de la présenter comme une relation de voyage ou une histoire naturelle et morale, le missionnaire affirme dans lâavis au lecteur quâil sâagit dâun traité dâhistoire contemporaine, essentiellement appuyé sur des correspondances, des témoignages et des registres. Du Tertre passe donc â en apparence â dâune relation constituée essentiellement sur le témoignage oculaire à un travail exclusivement documentaire. Dans sa pratique, cependant, il se base bien sur son expérience de voyageur et sur les entretiens quâil a eus avec les témoins des événements quâil relate dans son livre. Son enquête, ethnographique avant la lettre, sâappuie sur les témoignages quâil a recueillis au Havre, à Dieppe et à La Rochelle de la bouche des capitaines de navires.
Le volume est divisé en quatre traités. Le premier aborde lâentreprise de M. de la Barre en Cayenne. Le second traité décrit lâétablissement de la Compagnie royale des Indes occidentales et lâarrivée de de Tracy aux Ãles, et contient une description plus longue de la colonisation de Saint-Domingue et de lâîle de la Tortue, ce qui permet à son auteur dâintégrer un portrait des boucaniers et des histoires relatives aux flibustiers. Le troisième sâouvre sur le récit des actions de de Tracy, raconte la mise en place des offices par la Compagnie et la prise des îles qui étaient contrôlées par les Chevaliers de Malte. Enfin, le quatrième traité est consacré aux soulèvements des habitants contre la Compagnie et à la façon dont de Tracy y met finâ ; il se termine sur des considérations relatives à lâétat de lâÃglise aux Antilles.
Lâenjeu politique du travail de Du Tertre ressort clairement dans ces dernières parties, qui se distinguent à cet égard des deux premiers volumes. Le sous-titre le confirmeâ : «â Du changement des Proprietaires des Ant-Isles. De lâEstablissement de la Compagnie Royale des Indes Occidentales et son gouvernement jusquâà la guerre avec les Anglois.â » Le livre prend en effet les apparences dâune commission de Colbert. Câest sous son ordre que la Compagnie royale des Indes occidentales fut établie en 1664 contre le gré des colons qui, pour sâopposer à celle-ci, faisaient de la contrebande avec les Néerlandais17. Dans sa préface, Du Tertre met la chute de la Compagnie des îles de lâAmérique sur le compte de la mauvaise conduite des hommes à qui les seigneurs impliqués dans la Compagnie se sont fiés, câest-à -dire, indirectement, les colons et les gouverneurs. (1671â : 3) Câest leur comportement qui aurait dressé les habitants contre les compagnies. Le but de ces deux tomes supplémentaires, dit-il, est de montrer «â le déplorable estat de lâIsle de la Guadeloupe, causé par la division de ses Gouverneurs, & de ses Proprietairesâ : celuy de la Martinique, qui estoit gouvernée par des Tuteurs, qui avoient plus de soin de leurs propres interests, que de celuy de leurs pupils & du bonheur de cette Isle â¦â » (1671â : 3) Il sâattaque à la tutelle de de Poincy et des Chevaliers de Malte et ne semble défendre que le commandeur de Sales de Saint-Christophe, avant de constater «â quâelles [les Ãles] auroient toutes infailliblement peri dans cette derniere guerre, si elles nâavoient changé de mainâ ». (1671â : 4) La guerre à laquelle il fait référence est celle contre les Anglais qui mène à la perte de Saint-Christophe, dâAntigua et de Montserrat aux Anglais dans la paix de Breda en 1667. Il est donc profondément fidèle au roi et à la politique coloniale de Colbert, grâce à qui «â les affaires y ont tellement changé de face, par lâunion quâil a fait de leur direction à celle de cinq grosses fermes en France, que le commerce nây peut jamais estre plus asseuré, ny en meilleure postureâ ». (1671â : 5)
Tout au long de sa carrière, Du Tertre ne sâest jamais départi de sa loyauté vis-à -vis de la monarchie, en ce qui concerne les questions coloniales. Il se montre cependant ici ouvertement critique contre les autorités des Ãles (gouverneurs, colons et seigneurs des compagnies). Le changement dâattitude est significatif en ce quâil reflète la centralisation de la politique coloniale. Il se peut aussi que Colbert soit lui-même intervenu au niveau de la rédaction, ce que suggère lâauteur anonyme de La Vie du Père Du Tertre18â ; il faut rappeler que Du Tertre écrit ces derniers volumes à partir de Toul, où on lâavait envoyé pour avoir contesté son supérieur. On peut imaginer que lâéloge de la politique de Colbert est une manière de se lier aux puissants qui depuis Paris pourraient lui éviter lâexilâ ; une stratégie qui se révélera peu payanteâ : il ne sera renvoyé à la capitale quâen 1683.
2 Les dominicains aux Ãles
Quand Richelieu fonde en 1635 la Compagnie des Isles de lâAmérique, il y établit du même coup lâordre des dominicains par lâenvoi en mission de Pierre Pélican (supérieur), de Raymond Breton, de Nicholas Bruchet de Saint-Dominique et de Pierre Griffon de la Croix, lesquels débarqueront en Guadeloupe. Les Frères Prêcheurs sont donc présents dès le commencement de la colonisation française, ce qui place Du Tertre dans une position privilégiée pour raconter lâaspect chaotique et difficile de lâétablissement aux Ãles.
Lâidée de mission est présente dans la doctrine chrétienne, on le sait, depuis que le Christ enjoint à ses disciples de répandre la Bonne Nouvelle à toutes les nations, mais elle acquiert son sens moderne en français à lâépoque de la campagne française pour la colonisation des Amériques. Désormais, le mot «â missionâ » implique des significations aussi bien juridiques que théologiques19. Par sa présence même, le missionnaire est lâémanation dâune hiérarchie. Il descend de lâautorité suprême et va à la rencontre des infidèles â ou plutôt descend au niveau des infidèles â pour assurer lâapplication dâune loi. Dans son étude magistrale Croire et faire croireâ : Les Missions françaises au XVIIe siècle, Dominique Deslandres rapproche la mission coloniale de celle qui sâeffectue en France à la même époqueâ : ces missions, externes aussi bien quâinternes, reflètent selon Deslandres le désir de la Couronne de redonner son unité au royaume après les déchirements des guerres de religion20. Alors que les missions travaillent à lâunité de la nation, lâÃglise étend quant à elle sa gloire en implantant la foi chrétienne dans des contrées lointaines. Elle sâengage ainsi dans une politique double, visant à la fois à lâunification et à lâexpansion, dans le but de reconstruire la France et de fortifier la foi catholique.
La représentation de lâétranger, chez Du Tertre comme chez dâautres missionnaires, est intimement déterminée par cette fonction. Aux yeux des missionnaires, les paysans français sont considérés comme des sauvages, aussi incultes sinon davantage que les Amérindiens. Empruntons une citation du contexte canadien pour illustrer ce proposâ : «â Je compare volontiers nos sauvages avec quelques villageois, pource que les uns et les autres sont ordinairement sans instructionâ », écrit le jésuite Paul Le Jeune dans sa Relation de la Nouvelle France de 163421. Les Amérindiens ont sur les paysans français cet avantage de pratiquer ce que les missionnaires voient comme une sorte de religion naturelle, et qui suscite parfois leur intérêt. Du Tertre suit sur ce point lâune de ses références majeures, le dominicain espagnol Bartolomé de Las Casas22, présentant les Amérindiens comme naturellement enclins à embrasser la foi catholique, leur façon de vivre les prédisposant davantage à suivre un régime strict et à supporter la souffrance, même sans la promesse dâun paradis après la mort. (1667, tome IIâ : 413) Il en va de même pour les esclaves africains qui, à en croire Du Tertre, sont plus faciles à convertir que les Autochtones. Ils sont directement touchés par Dieu et, une fois convertis, précise Du Tertre, «â pratiquent les vertus, & en exercent les Åuvresâ », et affirme aussi, «â avec verité, quâils y vivent plus Chrestiennement dans leur condition, que beaucoup de Françoisâ ». (1667, tome IIâ : 502) Lâétranger se présente donc chez Du Tertre comme étant apte à se rapprocher des pratiques culturelles françaises, et ce nâest pas nécessairement dans son rapport à lâautre que la mission externe se distingue de lâinterne. La différence est plutôt dâordres spatial et politiqueâ : aux Amériques les missionnaires participent, quâils le veuillent ou non, à la conquête de territoires et à lâesclavage. Intégrer la religion dans lâespace étranger permet de faire littéralement traverser lâAtlantique à la France et de la transplanter aux Antilles â geste métonymique qui affirme de manière frappante le lien ambigu entre mission et colonisation23.
Les missionnaires dominicains établis aux Antilles sont tous plus ou moins liés au Noviciat général et choisis pour la mission par le père Jean-Baptiste Carré24. Le Noviciat général est à cette époque un lieu où lâobservance religieuse prime sur lâérudition et le savoir. Mais la première génération des missionnaires apporte aussi un autre héritageâ : le père Raymond Breton, qui sera la référence la plus importante pour Du Tertre, et Nicolas de la Marre, parti en mission en même temps que ce dernier, ont tous les deux fait leurs études à la Sorbonne, où ils ont également enseigné25. La notice consacrée au père Breton par le R. P. Feüillet, lui aussi missionnaire et qui le connut pendant son séjour aux Ãles, laisse entendre que le développement du savoir était au cÅur de lâexpérience missionnaire aux Antilles. Câest grâce à lâarrivée de Du Tertre et des autres missionnaires en 1640 que Breton peut finalement abandonner les fonctions de prêtre quâil remplit auprès des habitants français en Guadeloupe pour se consacrer à son objectif principal, lâévangélisation des Amérindiens26. Breton reste 12 ans auprès des Autochtones à la Dominique, et câest surtout son travail sur le vernaculaire «â Caraïbeâ » qui deviendra essentiel à tous ceux qui écriront sur les Ãles27. Selon lui, ces hommes sâidentifient comme des CallÃnagos, mais les missionnaires utilisent surtout la dénomination générique «â Sauvagesâ », sans doute pour ne pas brouiller un public qui sâintéressait peu aux spécificités de ces hommes28. Du Tertre paraît pourtant sensible à la différence entre les peuples, parlant à lâoccasion de «â nos Caraïbesâ », ou des Galibis, des CallÃnagos, des Tainos, des Arawaks, mais il utilise aussi le terme péjoratif «â cannibalesâ ».
La conversion des Autochtones représente seulement un des objectifs de la mission antillaise. Il est tout aussi important de veiller sur lâordre et le respect des traditions chrétiennes à lâintérieur de la communauté française. Les fonctions des missionnaires vont ainsi alterner suivant lâévolution des colonies. Au début de lâétablissement, lâÃglise coopère étroitement avec la Couronne et les compagnies. Cela explique en partie la prédominance de lâordre des Frères Prêcheurs aux Antilles, contrairement à dâautres régions colonisées et non colonisées, notamment la Nouvelle-France, où sâengagent surtout des jésuites. En fait, les premiers prêtres aux Antilles sont des séculiers, suivis aussitôt par les capucins, mais ce sont les dominicains qui sâimposent dans les Ãles29. Selon la version officielle â et on reviendra là -dessus dans la troisième partie â, le choix des Frères Prêcheurs repose sur le martyre subi par six dominicains espagnols aux mains des CallÃnagos30. En réalité, le succès relatif de la mission dominicaine aux Ãles est le résultat dâune entreprise politique plus que dâun choix spirituel. Selon Boucher, Richelieu, moins motivé par son ardeur évangélique à vouloir sauver les âmes des Amérindiens que par la politique, envoie des missionnaires aux Ãles avec les compagnies dans lâintention de se lier au pape qui, lui aussi, craint une Espagne trop forte31. Avec le Vatican de son côté, Richelieu peut ensuite faire taire les dévots catholiques français qui critiquent son soutien aux pays protestants contre lâEspagne dans la guerre de Trente Ans. La raison pour laquelle il choisit les dominicains est quâil fut personnellement investi dans le développement de lâordre au Faubourg Saint-Jacques, mais il semble que le Père Carré aurait préféré garder ses missionnaires à Paris32. Quoi quâil en soit, Richelieu demande donc au pape lâautorisation de mettre tous les missionnaires aux Antilles directement sous la tutelle ou la «â conduitte, juridiction et autoritéâ » du supérieur du Noviciat général de Paris et que «â tous les biens, possessions, maisons quâils auront seront censés, unis et incorporés audict Noviciatâ »33. Désirant des «â personnes dont la croyance soit aussy irréprochable que les mÅurs, et la piété aussy signalée que le courageâ », Richelieu préférait les Frères Prêcheurs pour «â la réforme de leur ordreâ » et «â à cause de la bonne odeur de leur sainteté et austérité de vieâ »34.
La structure centralisée de lâordre dominicain, qui concentre toute lâautorité dans les mains du prieur, le père Carré, bien que peu favorable au travail concret de la mission, permet en théorie à ses supérieurs de mieux surveiller cette dernière. Ce contrôle sâavère cependant difficile à maintenir en raison de la distance entre Paris et les Ãles. De même que lâadministration coloniale souffre du décalage temporel entre lâexécution dâun décret et sa réalisation dans les Ãles, le Noviciat ne parvient pas à gérer toutes les affaires de la mission en lâabsence dâun contact direct avec les missionnaires â un voyage transatlantique prenant plusieurs mois. De ce fait, la surveillance effective de la mission revient plutôt aux autorités politiques laïques35.
Cela dit, il nâest pas insignifiant que lâordre centralisé et hiérarchique de la mission dominicaine vienne appuyer lâautorité du roi sur les Antilles. Parfois, le Noviciat sâallie avec les autorités séculaires contre ses missionnaires. Lorsque Breton critique sévèrement la guerre menée par les Français contre les Autochtones, le père Carré le presse de revenir en France, prétextant quâil aurait besoin de repos36. En réalité, ce sont les gouverneurs qui veulent éloigner Breton des Ãles, puisque la mission empêche lâexpansion territorialeâ ; Du Tertre insère par exemple une lettre dans laquelle de Poincy sâoppose au projet de partir en mission à la Dominique. (1667, tome Iâ: 200) Malgré ces tensions entre le Noviciat, les gouverneurs et les missionnaires, Breton, Du Tertre et les autres sont indispensables à la gestion des colonies et jouent un rôle essentiel à lâétablissement dans la mesure où leur présence parmi les Autochtones facilite les rapports entre les Français et les Amérindiens. La structure fondamentale de la mission nâest donc jamais remise en cause, et la critique des missionnaires contre le Noviciat ne concerne pas lâorganisation même de la mission ni son affiliation politique37. Par lâentremise des Frères Prêcheurs, le pouvoir royal cherche un moyen dâétendre son emprise sur les compagnies des Indes, avec lesquelles la mission communique directement. Et cela surtout pendant les années 1640 et 1660, lorsque les rapports avec la métropole sont fragiles. Aussi, le prieur du Noviciat négocie-t-il toujours directement avec les compagnies si la mission a besoin de soutien38.
La stratégie employée par la mission pour garder son mandat peut en effet expliquer le caractère politique des relations dâun missionnaire comme Du Tertre. Doris Garraway note à juste titreâ :
Il est remarquable que Du Tertre arrive à réconcilier un récit dâabus colonial français et dâéchec missionnaire avec une prise de position procoloniale et promissionaire en présentant lâhistoire comme un conte moral dans lequel les colons français sont mis à lâépreuve, jugés et punis par la divinité quâils servent39.
Les réflexions de Garraway ne portent en fait que sur lâédition de 1654, qui raconte lâétablissement et la première colonisation avant lâexpulsion des Amérindiens. Dans ce contexte, lâauteur met effectivement lâaccent sur le travail évangélique de lâordre des Prêcheurs et sur la condamnation morale de la mauvaise gouvernance. Les gouverneurs, qui dirigent mal leurs colonies et maltraitent les Amérindiens et les engagés, sont ainsi montrés comme punis pour avoir manqué au respect quâils doivent aux témoignages de la création divine. Cette dimension morale, certes toujours inspirée des thèses de Las Casas, sâexplique pourtant aussi par le contexte de la publication. Lâannée qui précède la sortie du livre, Breton se rend à Paris pour quémander la protection du roi contre les gouverneurs qui sâemparaient des terres des missionnaires40. La rhétorique moraliste de Du Tertre sâinscrit dans la même stratégieâ : la survie de la mission en dépend. Ces efforts aboutissent, puisquâen 1662, le roi remet aux missionnaires la terre que les gouverneurs leur avaient ôtée. Mais des circonstances externes expliquent aussi pourquoi les droits de la mission sont mis en avant dans lâédition de 1654. Sans doute à cause des tensions entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel, entre la dépendance de lâÃglise vis-à -vis des puissances politiques et les velléités dâintervention des religieux dans la politique locale des régions auxquelles ils sont affectés, les missionnaires sont, à partir de 1659, interdits de toute activité politique41. Aussi voit-on la dimension moralisante sâatténuer dans la deuxième édition, où lâhistoire de la mission est moins centrale. De plus, on a vu que Du Tertre sâexprime dans le dernier volume en tant que porte-parole du pouvoir royal contre les compagnies et les gouverneurs qui rivalisent pour la domination des Ãles.
En effet, lâévangélisation en soi sâavère un échec. Breton avoue nâavoir converti que quatre personnes lors de son séjour à la Dominique42. Lâécart entre les habitants français et les Amérindiens sâaccroît à partir de 1660, lorsque ces derniers sont expulsés de la Martinique, de la Guadeloupe et de Saint-Christophe, et habitent désormais à la Dominique et à Saint-Vincent. Dès lors, les Autochtones ne représentent plus une véritable menace pour les colonies, et les missionnaires nâont plus à négocier entre Français et Amérindiens. En revanche, il leur est dévolu un rôle plus conservateurâ : ils veillent sur lâordre des colonies, instruisent les habitants et sâoccupent de la conversion des esclaves. Effectivement, comme on le verra, dans les rares passages où Du Tertre évoque son rôle de missionnaire, il le fait essentiellement à propos de lâaide quâil apporte aux habitants de la colonie. Lui et les autres missionnaires érigent des croix, établissent des paroisses, disent la messe, portent soin aux malades et protègent les habitants contre des supérieurs abusifs â toutes opérations qui soutiennent lâétablissement de la colonie. Cela explique en partie le choix de proposer une histoire des mÅurs des habitants et de la nature des Antillesâ ; une histoire de leur mission spirituelle fidèle à la réalité sera bien pauvre43. Si le récit de mission dominicain dépasse en ampleur les relations jésuites dans le contexte antillais, câest entre autres parce quâun auteur comme Du Tertre fait le choix de ne pas uniquement parler de mission, mais dâexplorer la géographie et de faire lâinventaire de la naturalia, tout en sâengageant ouvertement dans le projet colonial.
3 Du Tertre et la bibliothèque antillaise
Tous les textes imprimés de la première période coloniale française aux Antilles sont écrits par des missionnaires, à une exception prèsâ : Histoire et voyages des Indes occidentales, rédigé par lâengagé Guillaume Coppier et publié à Lyon chez Jean Huguetan en 164544. Les débuts difficiles de lâétablissement français sont alors à la fois bien et mal documentés45. Contrairement aux Anglais et aux Néerlandais qui nâavaient pas dâambition évangélique, les colons français sont accompagnés par des missionnaires dès 1633, dâEsnambuc amenant avec lui le capucin Hyacinthe de Caen qui, deux ans plus tard, sera accompagné de missionnaires dominicains qui décrivent les pays et leurs habitants et documentent aussi la campagne française aux Amériques46. Or, comme la France entre dans la guerre de Trente Ans la même année, Richelieu, pour éviter dâaggraver le conflit avec les Espagnols, interdit la publication de récits portant sur lâétablissement. Ce nâest quâaprès la disparition de Richelieu et avec la signature du traité de Westphalie en 1648 que la plupart des relations des débuts des Antilles françaises sont publiées47. Vu dans lâensemble de la production viatique du siècle, le voyage aux Amériques représente un phénomène marginal, lâOrient attirant davantage lâattention du public français48.
Les relateurs des Ãles adressent essentiellement leurs textes aux futurs missionnaires et sâappuyaient, au-delà des textes émanant des membres de leurs propres ordres, sur un vaste corpus de témoignages portant sur la région antillaise et sud-américaineâ ; en particulier ceux concernant le Brésil, en raison des échanges entre ce pays et les Ãles. Les travaux de Raymond Breton servent de référence à presque tous les voyageurs. Quand il publie finalement ses propres ouvrages chez Bouquet à Auxerre, le Dictionnaire caraïbe françois meslé de quantités de remarques historiques pour lâesclaircissement de la langue en 1665 et lâannée suivante une Grammaire caraïbe, il affirme explicitement que ses textes sont destinés aux missionnaires. à en croire lâadresse aux révérends pères missionnaires qui préface le Dictionnaire Caraïbe-François de Breton, il serait lui-même lâauteur de presque toutes les descriptions des Amérindiens des Ãles. «â Iâécrivis donc les 10 chapitres des Sauvages quâon a suivis depuisâ », rappelle Breton avant de dresser la liste de ceux qui sâen sont particulièrement servis. Parmi eux, Du Tertreâ :
Iâay donné aux pressentes importunités du R. P. du Tertre (qui sâest dignement acquitté du devoir dâhistorien des Antiles) une parcelle de mes traductions de Sauvage en Latin, mais il ne les agréa pas, il voulut quelque chose en langue vulgaire qui fit connaîstre lâimperfection de la langue Caraïbe, ce qui mâobligea de changer la traduction Latine, en construction Française quâil arrangea à la fin de son livre comme une traduction. Je lui donnai pour un essai de la langue et non pas pour une chose orthodoxe quoiquâon dise du Français ou de la glose, le texte Caraïbe me semble bon, ceux qui auront passé le jargon des enfants et les dialectes des femmes, le connaîtront avec le temps, sâils lui donnent sa vraie prononciation49.
Il nâest pas anodin que ce soit à Du Tertre que Breton confie ses manuscrits, sa relation et son dictionnaire. Câest grâce à lâarrivée aux Ãles de Du Tertre en 1640 que Breton peut poursuivre son travail dâévangélisation des Autochtones, on lâa noté plus haut. Or, il nâest pas le seul à utiliser les sources de Breton. Avant de mentionner Du Tertre, Breton évoque en effet Mathias Du Puis qui aurait écrit, toujours dâaprès Breton, la première description de la région, publiée chez Martin Yvon à Caen en 1652, Relation de lâestablissement dâune colonie francoise dans la Gardeloupe isle de lâAmerique, et des mÅurs des sauvages50. En réalité, Du Puis nâest pas le premier. Le jésuite Jacques Bouton avait déjà publié une Relation de lâestablissement des François depuis lâan 1635. En lâIsle de la Martinique, lâune des ant-isles de lâAmérique, chez Cramoisy, en 1640, lâannée même où Bouton débarque à la Martinique51. Les principaux ouvrages, en dehors de celui de Du Puis, sont la Relation des missions des PP. de la compagnie de Jesus Dans les Isles, & dans la terre ferme de lâAmérique Meridionale (1655)52 de Pierre Pelleprat, missionnaire jésuite également auteur dâune Introduction à la langue des Galibis, sauvages de la terre ferme (1655)53. Du Tertre compose la deuxième édition de son ouvrage en se référant à ces relations, notamment à celles qui critiquent directement ou indirectement sa position quant à la mission et à la politique coloniale. Voyage de la France equinoxiale en lâisle de la Cayenne dâAntoine Biet, curé de lâéglise Sainte-Geneviève parti pour Cayenne en 1651, en est un bon exemple54. Dans le chapitre sur la vie des habitants et le fonctionnement des missions, Du Tertre revient sans cesse à cet ouvrage pour réfuter la critique des dominicains, à qui Biet reproche la conversion trop facile des Amérindiens. Du Tertre, de son côté, rétorque que le curé en juge trop hâtivement, faute dâune connaissance assez approfondie de la vie dans les Ãles.
à partir de 1670, les ouvrages antillais se font encore moins nombreux55. Le Jardin du Roi envoie des voyageurs dans les Ãles pour enrichir les connaissances en botanique, mais il nâen sort que deux ouvrages de Charles Plumier vers la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècles56. à la même époque, pourtant, les récits de flibuste connaissent un succès remarquable, à lâimage de lâHistoire des aventuriers flibustiers de lâAmérique dâAlexandre Exquemelin, publiée dâabord en néerlandais en 1668, puis en français en 1686. La traduction française de ce livre emprunte des passages entiers, par exemple la description de lâîle de la Tortue, à Du Tertre. Le texte dâExquemelin sera réédité et publié avec dâautres récits de flibustiers dans le Journal du voyage fait à la mer du Sud avec les flibustiers de lâAmérique en 1684 et les années suivantes de Jacques Raveneau de Lussan, paru en 169057. Câest dans les dernières décennies du Grand Siècle marquées par la vogue de la flibuste que le dernier relateur de cette période coloniale antérieure à la montée de lâéconomie esclavagiste dans les plantations part aux Antillesâ : le dominicain Jean-Baptiste Labat, qui résida en Martinique entre 1694 et 1706. Son Nouveau voyage aux Isles de lâAmériqueâ : contenant lâhistoire naturelle de ces pays, lâorigine, les mÅurs, la religion et le gouvernement des habitants anciens et modernes nâest cependant publié quâen 1722. Beaucoup de passages relatifs à lâhistoire de lâétablissement aussi bien quâà lâhistoire naturelle sont pour une grande partie construits sur lâhistoire de Du Tertre, que Labat reprend et corrige parfois58.
Le seul ouvrage écrit par un voyageur de lâétablissement qui puisse rivaliser avec le livre de Du Tertre par son ampleur et sa qualité littéraire est lâHistoire naturelle et morale des Isles Antilles de lâAmérique du protestant Charles de Rochefort, publiée à Rotterdam en 165859. Ce sont les seuls livres illustrés sur les Antilles du début de la colonisation, et les éditeurs de la Bibliothèque historique de la France les placent en tête de la liste des ouvrages sur les Ãles, comme les publications les plus complètes sur le sujet60. Les premières éditions (1658, 1665, 1681 et 1716) de lâHistoire morale et naturelle des Isles Antilles sont publiées sans le nom de leur auteur. Lâouvrage a été attribué tantôt à Du Tertre, tantôt à Breton, tantôt au lieutenant général des Antilles de Poincy, tantôt à César de Rochefort. On voit en 1666 paraître à Paris, chez Louis Billaine â dâailleurs un concurrent de Thomas Jolly, lâéditeur de Du Tertre â une Relation de lâIsle de Tabago, ou de la nouvelle Oüalcre, lâune des Isles Antilles de lâAmerique écrite par le Sieur de Rochefort61. Du Tertre, quant à lui, nâhésite pas à écrire dans lâavis au lecteur de lâédition de 1667 que de Rochefort est bien lâauteur de lâHistoire morale et naturelle des Isles Antilles.
Lâaffaire nâest pas simple pourtant, car lâouvrage de de Rochefort fait lâobjet dâune accusation de plagiat. Dès 1654, Du Tertre lâincrimine en effet, dans son épître dédicatoire à Harlay, de lui avoir volé son manuscrit, affirmant que la préparation de lâHistoire morale et naturelle des Isles Antilles lâaurait obligé à publier la première version de son ouvrage alors que son aventure aux Antilles nâétait pas encore terminée. Dans son adresse à Harlay, Du Tertre souligne que la «â présenteâ » édition (celle de 1654, donc) a été achevée à la hâte afin quâelle puisse voir le jour avant lâouvrage de son rivalâ :
[Je] nâaurois iamais pensé à le donner au public, si ie nâavois été averty quâil étoit plus mal-heureux sur la terre que sur la mer, & quâapres avoir évité les Pirates de dix-huit cens lieüs de mer, il étoit tombé entre les mains de certains autres Pirates, qui font profession de sâenrichir des pertes dâautruy, & quâils vouloient mettre au iour sous leur nom, encore quâils nâen eussent quâune copie forte imparfaite. (1654â : NP)
Ce piratage hypothétique inscrit lâouvrage dans un imaginaire caribéen bien propre à «â vendreâ » comme un livre dâaventures lâhistoire que lâon va lire. Mais le passage fait aussi référence indirectement au parcours du ministre protestant, qui a en effet servi à lâîle de la Tortue, le repaire des flibustiers américains. De Rochefort, de son côté, affirme dans son avis au lecteur sâêtre rendu à Paris autour de 1650, en quête dâun protecteur pour son projet dâouvrageâ ; en vain. Il a pu lire le manuscrit de Du Tertre, qui circulait dans la capitale à cette époque. Cela expliquerait lâallusion faite par ce dernier relativement au fait que lâHistoire de la Guadeloupe aurait été «â plus mal-heureux sur la terre que sur la merâ ».
Du Tertre revient à lâaffaire du plagiat dans lâédition de 1667, mais cette fois en en précisant les circonstances et en nommant Charles de Rochefort. Entre-temps, le protestant a déjà publié la deuxième édition de lâHistoire naturelle et morale des Isles de lâAmérique, dédiée au gouverneur de lâîle de Tobago, Monsieur de Beveren, et une troisième édition paraîtra en 1667, celle-ci dédiée à Camille de Nevfville, archevêque et comte de Lyon. Cette fois, Du Tertre explique que le lieutenant général de Poincy aurait prié Raymond Breton de donner ses notes sur la langue des Amérindiens à une personne inconnue, quâil a pu identifier plus tard comme étant de Rochefort62. De Poincy est cependant mort depuis 1660, et son administration libre des Ãles ne pouvait guère lui avoir attiré de soutien, ni du côté du roi ni de celui de Colbert. Du Tertre peut donc sans crainte accuser de Poincy, connu par ailleurs comme un ami des protestants aux Ãles. Breton confirme effectivement que câest à lui quâil avait confié ses notesâ :
Monsieur Aubert qui succéda au gouvernement de lâîle à Mr. de lâOlive mâécrivit de Flexingue, et me pria de la part de Mr. de Poincy Lieutenant général pour le Roi sur les Isles, de donner au porteur de la sienne des mémoires, si câest lâauteur même de la relation Imprimée à Rotterdam en 1658 je nâen sais rien, tant y a que je lui en donnai quâil nâa suivi quâautant quâil a voulu, et parce quâil ne me les attribue pas en particulier comme le vocabulaire je les laisse passer et réponds que je lui fis écrire et ponctuer en ma présence le vocabulaire, et je le confesse mien à la réserve des mots de banaré, manigat, carebet, aioupa, Amac, coüi, mouchache, cacone, coincoin, maron, piknine, boucan, Tortille, pisquet & canari qui ne sont point mots Sauvages, et qui ne viennent point de moiâ ; ceux qui les lui ont donné les peuvent bien avoir ouï-dire aux Sauvages, et aux Français mais comme un jargon pour se faire entendre, et non pour un véritable langage Caraïbe63.
Breton se plaint de ne pas être reconnu comme la source de lâouvrage de de Rochefort. Il le corrige donc, mais sans prendre clairement position sur la question du vol. Du Tertre est plus précis, disant que de Rochefort avait reçu les notes de Breton et la première édition de lâHistoire générale des Antilles en même temps, ce qui aurait retardé la publication de lâHistoire naturelle et morale des Isles de lâAmérique, qui ne sortira donc quâen 1658. Or, en 1667, quand il a finalement lu le livre de son rival, le vol semble moins lâincommoder que les imperfections du livre de ce dernierâ :
Ce Livre [celui de de Rochefort] fut incontinent presenté à Messieurs de lâAssemblée des Phisiciens, Mathematiciens, & Astronomes, qui apres en avoir loüé le discours, remarquerent quâexcepté les digressions quâil a faites, tres-peu convenable à lâhistoire des Ant-Isles, le vocabulaire de ce bon Pere, & les belles Antitheses de ses Amis, presque tout le reste estoit si fidellement tiré de mon Livre, quâil nâa pas mesme obmis les fautes que jây avois faites. (1667â : NP)
Du Tertre affirme ainsi le plagiat sous le couvert des autorités savantes qui se rassemblaient alors chez Montmorâ : seules les parties de lâouvrage de de Rochefort qui traitent des Amérindiens et des animaux en Amérique du Nord ne correspondraient pas à son manuscrit de 1648. Qui plus est, le propos indique que les montmoriens auraient changé dâavis sur le travail du protestant. Découvrant les emprunts que celui-ci aurait faits à Du Tertre, Monsieur de Montmor lui-même lâaurait prié de procéder à une réédition de son propre livre, quâil ferait imprimer en Hollande à ses propres frais. Notre missionnaire fit savoir quâil avait été prêt à le faire, mais quâil avait finalement abandonné ce projet, préférant prendre plus de temps et inclure dans une nouvelle édition dâautres observations faites à partir de son retour aux Antilles en 1656, où il avait eu lâoccasion de visiter toutes les îles.
De Rochefort avait sans doute lu Du Tertre. Certains passages se présentent effectivement comme des copies de lâouvrage du dominicain, mais il ne sâagit pas dâune reprise intégrale. Dans un premier temps, de Rochefort insère de longues digressions sur dâautres peuples et régions, comme les Appalaches et les Amérindiens de la Nouvelle-France. Or, chercher si loin les origines des habitants naturels des Ãles nâest, selon Du Tertre, quâun prétexte pour «â grossir son livre dâhistoire, que Mr Bristol a fait des Apalachitesâ » (1667, tome IIâ : 363), lâaccusant ainsi dâun double plagiat. Des différences dâinterprétation se font jour sur plusieurs événementsâ : câest notamment le cas dans le récit que les deux auteurs font de la guerre entre les Français et les Amérindiens en 1632. Selon de Rochefort, les Amérindiens sont responsables du conflit64â ; Du Tertre, de son côté, blâme les Français et Monsieur de lâOlive. Leurs observations de la nature sont également traitées différemment du point de vue stylistiqueâ ; surtout, elles se fondent sur des conceptions de savoir divergentes. Le protestant a bel et bien séjourné au moins deux fois aux Ãles (ce dont Du Tertre convient dâailleurs), et câest à tort quâon lui reproche dâêtre un voyageur de cabinet. Mais à la différence de Du Tertre, il y a peu de traces de sa propre expérience dans lâHistoire naturelle et morale des Isles Antillesâ ; sa conception du savoir reste livresque et traditionnelle. On peut aussi constater que Du Tertre fait souvent allusion à lâouvrage de de Rochefort dans son texte, alors que le protestant ne mentionne quâindirectement lâouvrage de ce dernier, essentiellement dans la préface et dans lâavis au lecteur dans les diverses éditions qui suivent celle de 1658.
Ãtant donné que ce sont surtout les catholiques qui écrivent sur les Antilles françaises, il nâest guère surprenant de constater que Du Tertre est une référence plus commune dans le corpus des voyages antillais que de Rochefort. De plus, de Rochefort ne sâinscrit pas dans le projet colonial au même degré que Du Tertre, et il est moins engagé dans la vie quotidienne des habitants des Ãles. Au XVIIIe siècle, quand les sources antillaises sont consultées dans le cadre des sciences naturelles, notamment la botanique et la géographie, câest surtout à Du Tertre que lâon se fie. Dans lâEncyclopédie de Diderot et dâAlembert, par exemple, Du Tertre est cité 26 fois, tandis que de Rochefort nâest mentionné que 4 fois. Encore aujourdâhui, les catalogues des bibliothèques attribuent aujourdâhui lâHistoire naturelle et morale des Isles de lâAmérique à Du Tertre autant quâà de Rochefort ou encore à Raymond Breton. Selon la notice du catalogue de la Bibliothèque Mazarine, câest précisément le manuscrit incomplet à la Bibliothèque nationale de France qui aurait été volé et ensuite imprimé sous le nom de de Rochefort.
La version que donne Du Tertre de lâaffaire en 1667 a donc convaincu, malgré le fait que le livre de de Rochefort â traduit en néerlandais, en anglais et en allemand, et réédité quatre fois entre 1665 et 1716 â a été plus répandu que le sien à lâépoque de sa publication65. On confond toujours les deux en faveur de Du Tertre. Michèle Duchet suggère par exemple dans son Anthropologie au siècle des Lumières que la comparaison entre les Caraïbes et les Amérindiens de lâAmérique du Nord serait à porter au crédit de Du Tertre, bien quâelle appartienne en réalité à de Rochefort66. Certains lecteurs, comme Cornelius de Pauw, critiquent la fiabilité de lâhistoire de de Rochefortâ ; dâautres, comme Claude Lévi-Strauss dans son discours inaugural au Collège de France, oublient tout simplement de le mentionner à côté des grands historiens des Antilles du XVIIe siècle67. Cependant, le but de cette étude nâest ni de résoudre lâénigme de lâaffaire du plagiat ni de comparer ces deux ouvrages. Ce qui importe pour la suite de lâanalyse, câest le constat que la manière dont Du Tertre se rapporte à de Rochefort a des effets certains sur les figurations de lâétranger.
Anonyme, Le Père du Tertre, son Åuvre et sa vie, ANOM, BIB SOM d/Br/1844, p. 10.
André Chevillard, Les Desseins de son Ãminence de Richelieu pour lâAmérique, Basse-Terre, Société dâhistoire de la Guadeloupe, 1973 [Rennes 1659], p. 44.
Ninon Maillard, Droit, réforme et organisation nationale dâun ordre religieux en Franceâ : Le cas de lâOrdre des Frères Prêcheurs (1629-1660). Thèse de doctorat, soutenue à Toulouse, 2005, p. 679.
Régis Antoine, Les Ãcrivains français et les Antilles, p. 30.
Du Tertre est aussi lâauteur dâun ouvrage religieux, La Vie de Sainte Austreberte, 1659.
Augustin Cochin, LâAbolition de lâesclavageâ : Résultats de lâabolition de lâesclavage, Paris, Lecoffre, 1861, p. 4.
Benoît Roux, «â Le Pasteur Charles de Rochefort et lâHistoire naturelle et morale des îles Antilles de lâAmériqueâ », Les Indiens des Petites Antillesâ : Des Premiers peuplements aux débuts de la colonisation européenne, Bernard Grunberg (dir.), Paris, LâHarmattan, 2011, p. 214. Lâauteur anonyme de Du Tertre et sa vie est le premier à avoir identifié le manuscrit.
Dans certains livres de cette édition, lâépitre est addressée à Claude Sanguin. Harlay semble pourtant en être le mandataire principalâ : il est mentionné dans le récit même et on sait quâil avait le manuscrit du livre dans sa bibliothèque.
Gilles Boucher de La Richarderie, Bibliothèque universelle des voyages, Paris, Treuttel et Würtz, 1808, t. VIâ : 167.
Le but de la propagande était dâinciter au peuplement des Ãles. Voir Liliane Chauleau, La Société à la Martinique au XVIIe siècle (1635-1713), Caen, Recherches sur lâhistoire des Antilles, 1966, p. 98-99. Selon elle, la deuxième édition de Du Tertre est «â plus nuancée dans ses jugements, répondant plus volontiers à ce dessein de publicitéâ », note 1, p. 99. Une grande partie de la promotion des Ãles apparut dans La Gazette de France, ainsi que le montrent Gabriel Debien et Joseph Le Beer, citant un article de 1638 intitulé «â Exploits et logement des Français dans lâIsle de Guadeloupeâ » qui se termine sur lâespoir «â que plusieurs François voyans une terre si fertile et qui nâa besoin que dâhabitans en scauraient bien faire leur profitâ ». Propagande et recrutement pour les Iles au XVIIe siècle, Notes dâhistoire coloniale, vol. XXXIV, 1954, p. 20.
Cité dans Réal Ouellet (dir.), La Colonisation des Antillesâ : Textes français du XVIIe siècle, tomes I-II, Paris, Hermann, 2014, p. 11.
Voir Eric Roulet, La Compagnie des Ãles de lâAmérique 1635-1651, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017.
Philip Boucher, France and the American Tropics to 1700, p. 67.
Ibid., chapitre 4. Voir aussi Frédéric Régent, Les Maîtres de la Guadeloupeâ : Propriétaires dâesclaves 1635-1848, Paris, Tallandier, 2019.
Jacques Dampierre, Essai sur les sources de lâhistoire des Antilles françaises, 1492-1664, Paris, A. Picard, 1904, p. xiii.
James E. McClellan III et François Regourd, The Colonial Machine: French Science and Overseas Expansion in the Old Regime, Turnhout, Brepols, 2011. Regourd définit ainsi la notion de machine colonialeâ : «â lâensemble du dispositif gouvernemental et administratif qui, particulièrement depuis Colbert, est impliqué dans les affaires coloniales dâAncien Régimeâ » dans son article, «â Capitale savante, capitale colonialeâ : sciences et savoirs coloniaux à Paris aux XVIIe et XVIIIe sièclesâ », Revue dâhistoire moderne et contemporaine, vol. 2 no 55-2, 2008, p. 135, note 39.
Philip Boucher, France and the American Tropics to 1700, p. 83.
Anonyme, La vie du Père Du Tertre, «â Comme il avait à y raconter des faits en quelque sorte contemporains, il nâest pas surprenant que de hautes personnalités quâil ne nomme pas, probablement Colbert lui-même, lui aient fait supprimer à lâimpression des passages qui paraissaient trop sincères pour ne pas déplaire aux puissants du jourâ », p. 16.
Marcel-Antoine Henry, Entrée «â Missionâ », Encyclopaedia universalis France, Paris, 1985, p. 353.
Dominique Deslandres, Croire et faire croireâ : Les Missions françaises au XVIIe siècle, Paris, Fayard 2003. En France aussi bien que dans les colonies, écrit Deslandres ailleurs, «â une même logique était à lâÅuvreâ : celle de lâintégration sociale de populations très diverses fondées sur lâadhésion à un message religieuxâ », «â Indes intérieures et Indes lointainesâ : le modèle français dâintégration socio-religieuse au XVIIe siècleâ », La France-Amérique (XVIe-XVIIIe siècles), Frank Lestringant (dir.), Paris, Honoré Champion, 1998, p. 369.
Cité par Dominique Deslandres, Croire et faire croire, p. 306.
La Relacion de Las Casas fut traduite en français sous le titre Histoire admirable des horribles insolences et cruautez et tyrranies exercées par les Espagnols ès Indes Occidentales, par Jacques de Miggrode, Paris, Gabriel Cartier, 1582.
Georges Goyau, Missions et missionnaires, Paris, Librairie Bloud & Gay, 1931, p. 68-69.
Ninon Maillard, Droit, réforme et organisation nationale dâun ordre religieux en France, p. 693. Pour une liste complète de tous les dominicains à la Guadeloupe et à la Martinique entre 1535 et 1660, voir Bernard Grunberg, Benoît Roux et Josiane Grunberg (dir.), Missionnaires dominicains vol. 1, Paris, LâHarmattan, 2016.
Sylvain Auroux et Fransisco Queixalos, «â La première description linguistique des Antilles françaisesâ : le Père Raymond Breton (1609-1679)â », Naissance de lâethnologieâ ?, p. 109. Sur la formation du savoir des Frères Prêcheurs, voir Roger French et Andrew Cunningham, Before Science: The Invention of the Friarsâ Natural Philosophy, London & New York, Routledge, 1996, notamment le chapitre 8.
Voir Benoît Roux, «â Le prêtre et le CallÃnagoâ : les missions françaises auprès des Amérindiens des Petites Antilles au XVIIe siècleâ », Le Contrôle de la vie religieuse en Amérique, Bernard Grunberg (dir.), Paris, LâHarmattan, 2008, p. 98. Voir aussi Louis Fournier, Le V.P. Raymond Breton de lâordre des Frères Prêcheurs, profès du couvent de Beaune, missionnaire aux Antillesâ : 1609-1679, Dijon, Bulletin dâhistoire et dâarchéologie religieuse du diocèse de Dijon, juillet-août, 1895, p. 19.
Raymond Breton, Relations de lâîle de la Guadeloupe, Basse-Terre, Ãditions de la société dâhistoire de la Guadeloupe, 1978. Pour un compte-rendu de son séjour aux Antilles et de son travail auprès des Amérindiens, voir lâintroduction à lâédition de son dictionnaire présentée et annotée par le CELIA et le GEREC, Sybille de Pury, «â Le Père Breton par lui-mêmeâ », Dictionnaire caraïbe-français, Paris, Karthala, 1999 [1665]. Raymond Breton, Grammaire Caraïbe, Auxerre, Gilles Bouquet, 1667â ; Petit catechisme ou Sommaire des trois premieres parties de la doctrine chrestienne, Auxerre, Gilles Bouquet, 1664.
Il est, comme le souligne Peter Hulme et Neil Whitehead, impossible de savoir aujourdâhui comment les Autochtones sâidentifiaient eux-mêmes. Hulme et Whitehead choisissent, dans lâintroduction de lâanthologie Wild Majesty: Encounters with Caribs from Columbus to the Present Day, Oxford, Calderon Press, 1992, la dénomination «â Caribâ » non pas parce quâelle serait correcte, mais parce quâelle est ouverte à lâidentité de ces différents groupes. Ces dernières décennies, lâarchéologie caribéenne a pu mieux tracer les cultures autochtones, leurs établissements, mouvements et échangesâ ; voir Corinne L. Hofman et Anne van Duijvenbode (dir.), Communities in Contact: Essays in Archaeology, Ethnohistory and Ethnography of the Amerindian Circum-Caribbean, Leiden, Sidestone Press, 2011.
Georges Goyau, Missions et missionnaires, p. 80.
Ibid., p. 82.
Philip Boucher, France and the American Tropics to 1700, p. 68. Du Tertre évoque la dégradation morale des prêtres séculiersâ ; voir lâHistoire générale des Antilles, tome I, 1667â : 71-72.
Eric Roulet, La Compagnie des Ãles de lâAmérique, p. 100. Pour le scepticisme de Carré, voir p. 102 et 419.
Cité par Dominique Deslandres, Croire et faire croire, p. 691.
Ibid., p. 690. Benoît Roux affirme cependant que Louis XIII préférerait les capucins aux dominicains. Cf., «â Le prêtre et le CallÃnagoâ », p. 83.
Ninon Maillard, Droit, réforme et organisation nationale dâun ordre religieux en France, p. 691.
Louis Fournier, Le V.P. Raymond Breton, p. 15-16.
Ninon Maillard, Droit, réforme et organisation nationale dâun ordre religieux en France, p. 705.
Ibid., p. 691.
Doris Garraway, The Libertine Colony: Creolization in the Early French Caribbean, Durham NC, Duke University Press, 2005, «â What is fascinating is that Du Tertre managed to reconcile a story of French colonial abuses and missionary failure with a procolonial, promissionary stance by telling history like a morality tale in which the French colonists are challenged, judged and disciplined by the deity whom they serveâ », p. 52. Notre traduction.
Louis Fournier, Le V.P. Raymond Breton, p. 19.
Philip Boucher, France and the American Tropics to 1700, p. 141.
Sylvain Auroux et Fransisco Queixalos, «â La première description linguistiqueâ », p. 112.
Câest aussi la thèse de Benoît Roux dans «â Le prêtre et le CallÃnagoâ », p. 81-82 et p. 101.
Guillaume Coppier, Histoire et voyages des Indes occidentales, Lyon, Jean Huguetan, 1645. Il existe un corpus intéressant de textes inédits qui ont été découverts, mais qui sont moins pertinents pour comprendre le contexte textuel de la relation de Du Tertre. Voir les deux volumes édités par Réal Ouellet, La Colonisation des Antilles. Parmi les relations importantes non publiées, mentionnons celle du père Pacifique de Provins, qui passe plus de six ans aux Ãles, Relation des Iles de Saint-Christophe, Gardelouppe et la Martiniqueâ ; un texte rare portant sur le sort des femmes, écrit par Madame Léonor de La Fayolle, Relation de ce qui sâest passé à lâarrivée des filles de Saint-Joseph en lâAmérique 1643 et 1644â ; et un manuscrit écrit par un flibustier inconnu, «â lâAnonyme de Carpentrasâ », édité par Jean-Pierre Moreau sous le titre Un flibustier français dans la mer des Antilles 1618-1620, Paris, Seghers, 1990.
Pour une excellente chronologie de la colonisation des Antilles, voir Réal Ouellet, La Colonisation des Antilles, p. 5-27.
Philip Boucher, Cannibal Encounters, p. 42. Voir aussi Benoît Roux, «â Le prêtre et le CallÃnagoâ », p. 78-79. Auroux et Queixalos, «â La première description linguistiqueâ », p. 109. Giovanni Pizzorusso, Roma nei Caraibi lâorganizzazione delle missioni cattoliche nelle Antille e in Guyana (1635-1675), Rome, Ãcole française de Rome, 1995â ; id., «â Propaganda fide e le missioni cattoliche sulla frontiera politica, etnica e religiosa delle Antille nel XVII secoloâ », Mélanges de lâÃcole française de Rome Italie et Méditerranée, vol. 109, no 2, 1997. Joseph Rennard, Histoire religieuse des Antilles françaises des origines à 1914 dâaprès des documents inédits, Paris, 1954.
Philip Boucher, Cannibal Encounters, p. 53.
Marie-Christine Gomez-Géraud affirme que le voyage de Jean de Léry au Brésil devient vite le bestseller français au sujet de lâAmérique, tandis que lâintérêt pour Thevet et ses singularités sâépuise et que les relations de Jacques Cartier passent presque inaperçues au XVIe siècleâ ; Ãcrire le voyage au XVIe siècle en France, Paris, Presses universitaires de France, 2000, p. 9. Pour satisfaire un public plus séduit par lâOrient, on imprime en France «â deux fois plus de livres sur les Turcs et lâEmpire turc, que sur lâAmériqueâ », p. 10. Henri-Jean Martin confirme que lâOrient demeure la source dâinspiration principale de lâimaginaire du lointain au XVIIe siècleâ : Livre, pouvoirs et société à Paris au XVIIe siècle (1598-1701), Genève, Droz, 1969, p. 207.
Breton, Dictionnaire Caraïbe-Français, p. vi. Lâorthographe et la ponctuation ont été modernisées dans cette édition.
Mathias Du Puis, Relation de lâestablissement dâune colonie francoise dans la Gardeloupe isle de lâAmerique, et des mÅurs des sauvages, Caen, Martin Yvon, 1652. Voir aussi Breton, Dictionnaire Caraïbe-François, article 12, NP.
Jacques Bouton, Relation de lâestablissement des François depuis lâan 1635 en lâisle de la Martinique, lâune des isles de lâAmerique, des mÅurs des sauvages, de la situation et des autres singularitez de lâisle, Paris, Cramoisy, 1640.
Pierre Pelleprat, Relation des missions des PP. de la compagnie de Jesus dans les Isles, & dans la terre ferme de lâAmérique Meridionale, Paris, S. et G. Cramoisy, 1655. Mentionnons ici une publication moins connue, peut-être parce que lâauteur parle des îles Camercanes et non pas des Ant-Isles, Voyage des îles Camercanes en lâAmérique qui font partie des Indes occidentales, du carmélite Maurile de Saint-Michel, publié au Mans chez Hierôme Olivier en 1652.
Pierre Pelleprat, Introduction à la langue des Galibis, sauvages de la terre ferme, Paris, S. & G. Cramoisy, 1655.
Antoine Biet, Voyage de la France équinoxiale en lâisle de la Cayenne, entrepris par les François en MDCLII, Paris, Clouzier, 1664.
Une publication importante â Relation de lâorigine, mÅurs, coutumes, religions, guerres et voyages des Caraïbes sauvages des Isles Antilles de lâAmérique, écrite par Le Sieur de La Borde â apparaît illustrée dans un volume édité par Henri Justel, Receuil de divers voyages faits en Afrique et en lâAmérique qui nâont point esté publiez, Paris, Chez Louïs Billaine, 1674.
Charles Plumier, Description des plantes de lâAmériqueâ ; Id., Traité des fougères de lâAmérique, Paris, Imprimerie royale, 1705.
Alexandre Exquemelin, Histoire des aventuriers flibustiers de lâAmérique, Paris, La Découvrance, 2012 [1686]â ; Raveneau de Lussan, Journal du voyage fait à la mer du Sud avec les flibustiers de lâAmérique en 1684 et les années suivantes, Paris, Jean-Baptiste Coignard, 1690.
Jean-Baptiste Labat, Nouveau voyage aux îles de lâAmérique.
Charles de Rochefort, Histoire naturelle et morale des Isles Antilles de lâAmérique, Rotterdam, Arnould Leers, 1658.
Bibliothèque historique de la France, contenant le catalogue des ouvrages, imprimés & manuscrits, qui traitent de lâhistoire de ce royaume, ou qui y ont rapportâ ; avec des notes critiques et historiques, vol. 3, Jacques Le Long et al. (dir.), Paris, Herissant 1771, p. 664-665. Les illustrations sont plus nombreuses dans lâouvrage de de Rochefort, mais elles sont moins élaborées que celles de lâédition de 1667 de Du Tertre.
Sieur de Rochefort, Relation de lâIsle de Tabago, ou de la nouvelle Oüalcre, lâune des Isles Antilles de lâAmerique, Paris, Louis Billaine, 1666.
Pour lâaffaire des manuscrits de Breton, voir lâarticle dâOdile Gannier «â Le tupi et le galibi sans peineâ : Glossaires, manuels et catéchismes à lâusage des voyageurs et missionnaires (XVIe-XVIIe siècles)â », Ãchos des textes, échos des voixâ : Ãtude sur le dialogue, en hommage à Béatrice Périgot, Odile Gannier et Véronique Montagne (dir.), Paris, Classiques Garnier, 2013, p. 14â ; et Auroux et Queixalos, «â La première description linguistiqueâ », p. 111.
Breton, Dictionnaire Caraïbe-François, p. vii.
Charles de Rochefort, Histoire naturelle et morale des Isles Antilles, p. 282.
Pour un tableau complet des éditions et des traductions du livre de de Rochefort, voir Benoît Roux, «â Le Pasteur Charles de Rochefort et lâHistoire naturelle et morale des îles Antilles de lâAmériqueâ », p. 176 et 193.
Michèle Duchet, Anthropologie au siècle des Lumières, Paris, Maspero, 1971, p. 37.
Benoît Roux, «â Le Pasteur Charles de Rochefort et lâHistoire naturelle et morale des îles Antilles de lâAmériqueâ », p. 176.