Aucune autre relation des Antilles de cette période ne jouit de la protection dâhommes aussi importants que lâHistoire générale des Antilles. Il semble donc être le mieux placé parmi les dominicains pour diffuser le savoir acquis des missionnaires sur lâhistoire et la société antillaises au-delà de son propre cercle religieux. Du Tertre exprime directement le désir que le «â Livre sera veu en beaucoup de lieuxâ » dans lâépitre adressée à Claude Sanguin (1654â : NP). à en croire lâauteur anonyme de la seule biographie du missionnaire, les contemporains de Du Tertre auraient lu les tomes III et IV de 1671 avec un intérêt particulier, puisquâils relatent les événements de lâhistoire des Ãles à partir de 1660, moment où la nouvelle politique coloniale de Louis XIV se met en place1. Suivant cette logique, ce serait donc moins les curiosités antillaises qui auraient suscité lâintérêt dâun certain public que les rapports que contenait le texte sur les effets de cette politique française. En revanche, Gilbert Chinard suggère que les descriptions de la nature antillaise auraient attiré dâautres lecteursâ ; les savants et les curieux sây intéressaient, ainsi que le public féminin2. Les illustrations, rappelons-le, se trouvent dans le deuxième tome, qui contient lâhistoire naturelle et moraleâ ; sur ce point, il semble bien que Chinard ait raison. Les estampes coûtaient cherâ ; il est alors logique que lâéditeur choisisse dâillustrer la partie du livre la plus susceptible de plaire à ce lectorat. Par ailleurs, Du Tertre sâadresse manifestement à un public de futurs voyageurs, colons aussi bien que missionnaires. Dans lâédition de 1654, il prie le lecteur de garder à lâesprit que lâauteur a «â eu en veuë non seulement la satisfaction des curieuxâ ; mais lâutilité des habitans du pays, aussi bien que dâinformer ceux qui veulent faire le voyage, de plusieurs choses qui leur sont absolument necessairesâ : si bien quâil se pourra faire que les choses qui choqueront ton esprit seront lâutilité & les délices des autresâ ». (1654, tome Iâ : NP)
Le choix des protecteurs â Achille II de Harlay, son fils Achille III de Harlay et Jérôme Bignon â témoigne de lâambition de Du Tertre de placer son livre au centre de la vie scientifique, politique et mondaine de Paris. La famille de Harlay avait déjà été impliquée dans lâhistoire américaineâ : Nicolas de Harlay avait fondé une compagnie pour le Brésil au siècle précédent, sans succès3. La dédicace de la première édition (1654) embrasse les différents espaces de réception possibles pour le livre, lequel Du Tertre ouvre sur un argument stylistiqueâ : sans la protection de Harlay, le livre pourrait rebuter par son étrangeté, moins à cause de lâexotisme de sa matière quâen raison de la simplicité dâun style qui ne sâest pas adapté aux derniers développements de la langue française. Lâécriture, sâexcuse Du Tertre, manque de «â politesseâ »â ; le terme, emprunté au registre galant, suggère que le missionnaire cherche dâabord lâapprobation des salons. Lâéloge des services rendus par la famille de Harlay au roi affirme ensuite la dimension politique de lâouvrage. Finalement, lâauteur sâadresse au collectionneurâ : «â Dâailleurs, si les Curieux reçoivent quelque satisfaction de mon travail (câest à vous, Monsieur, quâils seront particulierement obligez)â : car ie ne lâeus pas plustost apporté en France, que vous luy servistes dâAzile et de Père.â » (1654â : NP) Au sein du récit, lâauteur met en avant les rapports étroits quâil entretient avec son protecteur, dont il rappelle à bon escient quâil avait admis le manuscrit de 1648 dans sa bibliothèque. Pour discréditer la description que fait de Rochefort du flamant, Du Tertre renvoie par exemple à la fameuse collection de curiosités de Harlay. (1667, tome IIâ : 268) Inversement, on peut sâimaginer que le livre de Du Tertre a pu enrichir la présentation de certains objets exposés dans le cabinet de Harlay grâce aux informations contextuelles qui lui manquaient.
Dans la deuxième édition, Du Tertre semble vouloir renforcer son lien avec Harlay, en dédiant le premier tome au père et le deuxième au fils, dont la dédicace insiste en premier lieu sur la dimension pragmatique de lâouvrage. Le missionnaire assure nây mettre aucune passion «â que celle de servir [sa] patrieâ » en espérant que son travail sera «â utile à la Conservation des Colonies Françoisesâ ». (1667, tome Iâ : NP) Toujours dans le but de valider le savoir que contient le livre, il prie Achille III de Harlay dâattester de la véracité du récit. La question du bon goût est évoquée en dernier lieuâ ; le lecteur est invité à prêter attention moins à lâorganisation de lâouvrage quâaux «â choses curieusesâ » que lâauteur y note «â pour sa satisfactionâ ». (1667, tome Iâ : NP) Dans la préface au deuxième tome, Achille III de Harlay apparaît auréolé de la gloire de son père, mais également de celle de ses propres mérites. En effet, lâannée même de la publication de cette édition de lâHistoire générale des Antilles, il est devenu procureur généralâ ; il sera plus tard premier président du Parlement, et câest lui qui héritera de la bibliothèque et de la collection de son père. Lâouvrage une fois admis dans cette bibliothèque, il sâagit en somme de sâassurer quâil y reste et que sa place ne soit pas contestée. La protection du fils peut apparaître comme une manière de garantir lâautorité du livre auprès dâune nouvelle génération, plus étroitement liée à lâentourage du jeune roi.
Cela pourrait aussi expliquer pourquoi la dédicace du dernier volume, qui nâétait donc pas anticipé en 1667, est adressée à Jérôme Bignon. Ce protecteur avait déjà accordé «â tant de faveursâ » (1671, tome IIIâ : NP) à lâauteur. De surcroît, il est idéalement placé pour assurer lâentrée de lâouvrage dans dâautres bibliothèques et académies. Bignon, «â si verse dans les belles lettres, si grave dans ses jugements, & si integre dans ses mÅursâ » (1671, tome IIIâ : NP), vient dâune famille qui a grande réputation dans le domaine des voyages et des entreprises scientifiquesâ ; il est maître de librairie de Louis XIV et avocat général. à nouveau, la dédicace laisse entrevoir une recherche de la faveur des salonsâ ; le crédit dont jouit la famille Bignon pourrait contribuer à la consécration dâun ouvrage aussi simple dans des cercles plus littéraires.
1 Instruire
Lâappareil de références de textes reflète la solide formation classique de lâauteur. Du Tertre renvoie souvent son lecteur aux Anciens â surtout à Aristote, à Platon et à Sénèque, et aux pères de lâÃglise, notamment à Augustin, à Saint-Thomas et à Albert le Grand. En matière dâhistoire naturelle, on y retrouve bien sûr Aristote, aux côtés de Dioscoride, de Pline lâAncien et de Théophrasteâ ; il y fait cependant se côtoyer les savants contemporains â Nicolas Monard, Julius César Scaliger, Garcia de Orta et Jacques dâAléchamps â et les voyageurs espagnols et portugais â José de Acosta, Antonio de Herrera, Willem Piso et Fernández de Oviedo y Valdés â, qui lui servent dâautorités pour la botanique du Nouveau Monde4. à cela il faut ajouter les voyageurs et les penseurs quâil nâidentifie pas toujours, les appelant de façon générique «â les Autheursâ »5. Du Tertre se montre au courant des débats contemporains sur les sciences de la nature, tout en se souciant dâappuyer chacun de ses propos historiques par une documentation vérifiéeâ : il fouille par exemple la bibliothèque de François Fouquet, qui avait soutenu Richelieu dans le rétablissement de la Compagnie en 1635, et continue à sâengager dans les affaires coloniales tout au long de la décennie suivante6.
Câest surtout dans les cercles savants précédant la création de lâAcadémie des sciences et des arts en 1666 quâil faut rechercher la présence du missionnaire. La préface de lâédition de 1667 indique quâil fréquentait lâassemblée des physiciens, mathématiciens et astronomes qui composait lâAcadémie de Montmor7. Il sâest pourtant avéré impossible de trouver dâautres traces concrètes de la participation de Du Tertre à la société qui se rencontrait chez Montmor. Par contre, la lecture de lâHistoire générale des Antilles permet de constater que le missionnaire avait plusieurs contacts scientifiques et quâil passait par maints médiateurs pour parvenir aux savants de Paris. Dans lâédition de 1654, on apprend quâil donne une pierre à un gentilhomme anonyme qui la fait ensuite envoyer à Paris pour savoir ce que câestâ ; (1654, tome IIâ : 132) à propos des remèdes contre les morsures de serpents, il dit avoir communiqué avec les «â plus fameux Medecins de la Faculté de Parisâ », (1654, tome IIâ : 365) pour nâen donner que quelques exemples.
Du Tertre sâest particulièrement intéressé à la botanique. Ses propres dessins inclus dans le manuscrit de 1648 représentent surtout des plantes. Lors de ses retours à Paris, il se rend au jardin du sieur Morin pour voir son gingembre (1667, tome IIâ : 94), ainsi quâau Jardin du Roi pour sâentretenir avec M. Vespasien Robin, sous-démonstrateur au Jardin des plantes médicinales de 1635 à 16628. (1667, tome IIâ : 157) Le but de ces visites est de comparer les observations de plantes faites sur les Ãles avec les plantes déjà répertoriées au Jardin du Roi. La démarche lui permet parfois de remettre en question certains classements botaniques et de préciser ses descriptions. Ainsi, le groseillier dâAmérique (hibiscus sabdariffa)9 lui semble appartenir à une espèce particulièreâ : «â celle quâon mâa fait voir au Jardin du Roy à Parisâ », précise-t-il, «â nâavoit aucune odeurâ ». (1654, tome IIâ : 198) Un autre voyage à Paris lui permet de trouver du «â Iucaâ » â yucca â, plante courante aux Antilles, quâil utilise pour des démonstrations en publicâ : «â Iâen ay tiré du fil depuis que iâay esté à Paris, en presence de plusieurs personnes fort curieuses.â » (1654, tome IIâ : 187) Notons que ces échanges sur la botanique se déroulent avant que Colbert ne prenne le contrôle du Jardin du Roi, pour lâintégrer à lâAcadémie des sciences en 1671. Peut-être le travail de Du Tertre, que Colbert connaissait bien, a-t-il encouragé celui-ci à envoyer aux Ãles des botanistes chargés dâinventorier la flore des colonies10.
Entre lâédition de 1654 et la deuxième, en 1667, les cercles savants subissent de grandes transformations en France. Avec la création de lâAcadémie des sciences et des arts, le savoir se centraliseâ ; le roi se substitue peu à peu aux mécènes. Si lâHistoire générale des Antilles sâimpose rapidement comme un ouvrage indispensable aux bibliothèques de voyage, lâédition de 1667 semble sâinscrire au croisement de ces nouveaux lieux de savoir. Les illustrations de Leclerc qui y sont ajoutées confirment en effet les liens quâentretient lâauteur avec la nouvelle Académie, à un moment où le voyage illustré est encore assez rare en France11. Câest probablement le premier éditeur de Du Tertre, Langlois, qui le met en contact avec Leclerc, pavant ainsi la voie à une période dâintense collaboration. Du Tertre mentionne dans ses descriptions son intention de faire graver telle ou telle planteâ ; dans la partie consacrée à la topographie des Ãles, il fait cette remarque, qui ponctue la description et renvoie au temps de la rédactionâ : «â Lâon mâa fait esperer de me donner les plans des forts quâon y a bastis depuis mon départâ ; si ie les ay, ie leur donneray place dans les figures que ie feray graverâ » (1667, tome IIâ : 23), laissant deviner la part active quâil prend au travail sur les illustrations. Leclerc est encore assez jeune et inconnu lors de la sortie de lâouvrage de Du Tertre, et ce nâest que plus tard que ses illustrations sâimposeront comme représentatives du règne de Louis XIV12. Le graveur a sans doute vu dans lâouvrage de Du Tertre une occasion de faire connaître son talent pour les illustrations scientifiques. Sâil nâa jamais été membre de lâAcadémie lui-même, beaucoup de ses gravures reflètent de différentes manières le travail de celle-ci, et il inclut des références au travail fait pour lâouvrage de Du Tertre dans une des gravures officielles quâil réalise pour lâAcadémie en 169813.
La collaboration avec Leclerc et les liens avec le Jardin du Roi laissent penser que lâHistoire générale des Antilles est désormais connue, et que les débats de la jeune Académie en font régulièrement mention, surtout dans la mesure où lâouvrage porte un intérêt particulier à lâastronomie et à la cartographie. Les premières cartes modernes des Antilles sont les esquisses faites par Du Tertre lui-même, et il semble avoir été en contact avec plusieurs cartographes, outre Leclerc. François Regourd suggère par exemple que Du Tertre aurait servi dâinformateur au cartographe Pierre Mariette lorsque ce dernier préparait son atlas en collaboration avec Nicolas Sanson14.
2 Plaire
à lâimage des premiers savoirs coloniaux, lâouvrage de Du Tertre se situe au carrefour du goût savant et du goût mondain15. On le voit entre autres à la manière dont il collectionne les curiosités. Prenons par exemple la description que fait Du Tertre des colibris et qui se termine sur une anecdote racontant comment il a appris des Amérindiens à capturer vivants ces oiseaux quâil fait sécher pour les apporter aux collectionneurs de France. (1654, tome IIâ : 304-305) Susceptible de provoquer des débats autour du classement des espèces (est-ce un insecte ou un oiseauâ ?) et de susciter de lâadmiration pour sa beauté, le colibri est illustratif de la jonction entre savoir et mondanité. Lâintérêt des «â cercles de damesâ » pour les Antilles est connu par ailleurs grâce à lâouvrage dâun autre dominicain dâorigine bretonne, André Chevillard16. Sa relation, qui sâinspire directement du travail de Du Tertre, sâadresse à Madame de Montmoron, proche de Mme de Sévigné dans les années 1650 et 1660. Cet intérêt littéraire et mondain pour les Ãles est certes marginal, mais il remonte au-delà du début de la Fronde, jusquâau siècle précédent, lorsque la première tentative de colonisation du Brésil nourrissait lâimagination dâun Ronsard et dâun Jehan Maillard. Le phénomène cependant nâavait pas duréâ : rappelons que lâon publie alors deux fois plus de récits de voyage en lâOrient que dâécrits consacrés à lâAmérique. Lâidée des «â Indesâ » reste vague, on le sait, incluant toute contrée lointaine, située à lâouest comme à lâest, et lâintérêt pour les Ãles sâinscrit dans un penchant général pour la géographie, qui était à la mode autour des années 166017. En dépit de ce flou conceptuel et du petit nombre de publications qui leur sont consacrées, les Antilles figurent dans cet imaginaire classique de lâîle.
à titre dâillustration de cet intérêt pour les Antilles, si mince soit-il, on peut citer le fameux projet de Scarron de partir à Cayenne, pour fuir la Fronde et sây soigner. Lâaventure antillaise manquée du poète a été racontée plusieurs fois et de manière plus ou moins romanesque. Cabart de Villermont, qui connaissait bien les Ãles, serait celui qui lâincita à investir dans le rétablissement de la Compagnie des Indes18. Lors dâune soirée chez de Villermont, Scarron aurait rencontré le lieutenant général des Ãles, Monsieur de Poincy, qui aurait vanté les mérites dâune source bienfaisante en Martinique. Du Tertre affirme dâailleurs que de Poincy était à Paris en 1648, soit lâannée même de lâachèvement de la rédaction de son manuscrit, et il est fort probable quâils se sont rencontrés dans des cercles contre Mazarin. La même année, Scarron et sa future épouse, Françoise dâAubigné, commencent leur correspondance galante. Françoise, sa «â belle Indienneâ » alors âgée de 16 ans, vient de rentrer en France après quelques années passées dans les Ãles. Le vieux poète et la jeune Françoise se marient en 1652, et les six premiers mois de leur mariage sont consacrés à la préparation du départ, projet en grande partie dirigé par Mme Scarron. Ils devaient partir le 18 mai 1652, en compagnie de Jean Regnault de Segrais et de Ninon de Lenclos, à bord dâun navire amenant plus de 700 personnes dans les colonies. Ils renoncèrent à sâembarquer, pour une raison qui reste inconnue â heureusement, pourrait-on dire, puisque le voyage se révéla particulièrement pénibleâ : lâeau douce manquait aux îles du Salut, au nord de Cayenne, où ils avaient voulu sâinstaller, et les nouveaux arrivants durent quitter les Ãles et revenir vers la France.
Cet épisode presque burlesque de la vie du poète nâest peut-être pas sans lien avec le récit de voyage de notre missionnaire. Du Tertre parle de lâétablissement à Cayenne et raconte quâon en fait la promotion à Paris, mais sans mentionner Scarron. (1667, tome Iâ : 480) Le projet de voyage de celui-ci précède la publication de la première édition de lâouvrage de Du Tertre en 1654, mais il est possible quâil ait lu le manuscrit de 1648. Il se peut aussi que la famille de Françoise dâAubigné ait connu Du Tertre et les dominicains à la Guadeloupe. On sait peu de choses sur le voyage de Constant dâAubigné, son père, aux Antilles19. Il figure dans la relation du premier voyage dâEsnambuc en 1635, lâannée même de la naissance de Françoise à la prison de Niort. Neuf ans plus tard, il reprend son aventure américaine et part avec sa famille sur le vaisseau Isabelle de la Tremblade depuis La Rochelle. Ils sâinstallent dâabord à Saint-Christophe, où règne de Poincy. Ensuite, Constant dâAubigné tente en vain de devenir «â vice-royâ » de Marie-Galante, une petite île près de la Guadeloupe. Ayant échoué à y bâtir une plantation, il quitte cet endroit pour la Martinique, mais trouve vite un prétexte pour rentrer en France, laissant femme et enfants dans lâÃle. La mère de Françoise reste alors seule et sans ressources avec ses enfants au village du Prêcheur, au nord de la Martinique, jusquâen 1647, où elle achète trois places sur un vaisseau qui les ramènera à La Rochelle.
La société des Ãles est alors peu nombreuse et les missionnaires voyagent partout, souvent pour secourir des familles en difficulté. En 1640, Du Tertre est curé à Capesterre en Guadeloupe, juste en face de Marie-Galante, et il est fort probable quâil savait qui était Constant dâAubigné, bien quâil nâen dise rien dans ses textes. Il parle pourtant beaucoup des difficultés que rencontraient les colons de Marie-Galante et consacre une longue partie de lâédition de 1667 à dépeindre lâatmosphère particulièrement conflictuelle en Martinique pendant les années 1640, laquelle a certainement contribué aux sombres souvenirs dâenfance de la future Madame de Maintenon. à en croire les contemporains de la maîtresse du roi, celle-ci gardait un mauvais souvenir de son enfance aux Ãles. «â Croyait-elle quâon pût toujours lâignorer et, à moins de lâavoir contée avec malice, quel mal cela lui eut-il faitâ ?â » écrit Mme de Sévigné20. Difficile de juger si câest la vie aux Ãles ou le comportement de son père qui fut la cause de ces souffrances. On sait pourtant quâelle garde tout au long de sa vie les liens avec les Ãles pour des raisons économiques (elle investit dans le commerce du tabac et achète de la terre du marquis de Maintenon, grand planteur de la Martinique, qui lui transmet ainsi son nom) et, en 1712, elle demande à Louis XIV de donner en son nom une cloche au village du Prêcheur21.
La parution de lâouvrage de Du Tertre a certainement alimenté le goût pour les Antilles qui a inspiré ce projet, mais de façon éphémère. Scarron continue visiblement à rêver des Amériquesâ : «â [â¦] Je vais dans lâAmérique où règne le repos / Sans froid, sans guerre et sans impôtsâ », écrit-il dans un poème où les Antilles font figure dâîles fortunées22. Peut-être la Relation de lâIle imaginaire de Segrais publiée en 1659 sâinspire-t-elle de rêves qui nâont jamais été réalisésâ ; mais le voyage manqué de Scarron a surtout donné naissance à des vers ironiques. à part cela, les Antilles ne laissent que peu de traces dans la littérature de la deuxième moitié du XVIIe siècle en France. En 1678, un ouvrage anonyme, Nouvelles de lâAmérique ou Le mercure américain23, propose, selon Régis Antoine, une variante antillaise du romanesque oriental, inspirée des récits des voyageurs et des flibustiers. Vers la fin du siècle, Le Zombi du grand Pérou ou La comtesse de Cocagne, de Pierre-Corneille de Blessebois24, un roman burlesque libertin, donne quelques aperçus du paysage antillais. On sâintéresse sûrement aux descriptions naturalistes des pays lointains, mais ni les romanciers ni leurs lecteurs ne sâen inspirent réellement. En plus, lâémigration aux Antilles reste limitée en Franceâ : 60â 000 à 100â 000 Français partent pour les Ãles au XVIIe siècle, ce qui est bien peu à côté des 746â 000 Anglais et des 678â 000 Espagnols qui traversent lâAtlantique25. Certes, les départs des expéditions pour les colonies attiraient beaucoup de monde à Paris â les témoignages littéraires ainsi que les écrits des voyageurs qui se trouvaient parmi les passagers les présentent comme de véritables spectacles â, mais le goût manifeste pour les curiosités antillaises (coquillages, plumes de perroquet, colibris) était de loin supplanté par le rêve de partir faire fortune. Comme le constate Madeleine Dobie, «â les colonies avaient une importance économique, mais elles nâétaient pas visibles culturellement26â ».
Favorable à lâétablissement, Du Tertre lui-même avait sans doute lâambition de remédier à cette absence de visibilité culturelle. En fait, il semble fort peu se soucier de la réception de son récit dans la communauté dominicaine, bien que la relation soit évidemment passée par la censure théologique. On a déjà vu que Harlay servait de garant du bon goût autant que du savoir. En plus, le passage du manuscrit aux livres imprimés témoigne du fait que la disposition de lâouvrage importe à Du Tertre davantage que le respect dâune progression scientifiquement rigoureuse dans lâexposé des sujets abordés, ainsi quâil lâexplique dans la préface du second volume de lâédition de 1667. Dans un même souci de plaire, il évoque un style contaminé par les Antillesâ : «â jâavois raison dâapprehender que la rudesse de mon style ne rebutast mesme les plus grossiers, & ne leur fit estimer mon discours aussi sauvage que le pays que ie leur décrisâ ». (1654, tome Iâ : NP) Feindre de sâexcuser dâune écriture brute, colorée par les contrées sauvages que lâon a visitées est un motif rhétorique courant dans le «â jeu préfacielâ » propre à la présentation des récits de voyageâ ; leurs auteurs y déploient volontiers des arguments contradictoires pour créer un effet de confusion destiné à donner au lecteur un avant-goût de lâétranger27. En ce sens, la première «â chose antillaiseâ » quâapporte le récit aux salons de Paris, câest sa propre écriture, teintée par les pays quâil décrit.
Le souci dâun style qui puisse satisfaire deux publics, et plaire autant quâenseigner, peut aussi se comprendre à la lumière de la pratique missionnaire, qui met elle aussi au centre du discours lâeffet produit sur le destinataire28. Tout missionnaire emploie des stratégies de conversion dans laquelle la rhétorique, notamment le movere, joue un rôle central. Dans la relation de voyage missionnaire, la pratique évangélique rencontre donc une certaine pratique de lâécriture. Dans cette perspective, lâexcusatio propter infirmitatem de la préface sâinscrit dans une stratégie cohérente avec le programme politique et religieux du texte et dénote une volonté de représenter lâailleurs sous une forme factuelle tout en cherchant à séduire son public potentiel. Dans ce croisement dâorientations que lâon retrouve dans lâouvrage de Du Tertre se dessine effectivement une poétique du récit qui contribue à inscrire le genre viatique, qui est essentiellement référentiel, dans une pratique qui serait plutôt littéraire.
3 LâHistoire générale des Antilles et la relation de voyage
On sait que la deuxième moitié du XVIIe siècle voit lâessor de la littérature viatique, connue sous des noms divers, mais que celle-ci reste encore dépourvue de forme identifiable29. Le succès de cette dernière auprès des lecteurs et son influence sur le développement de la littérature au XVIIe siècle sont incontestables30. à lâépoque de la rédaction de lâHistoire générale des Antilles, on ne fait guère de distinction entre relation, voyage et histoire. Cette littérature prend donc plusieurs formes et regroupe divers discours, et lâon ne peut souvent la caractériser que par la négativeâ : elle nâest ni scientifique, ni historique, ni chronique, ni littéraire, pour reprendre la tentative de définition proposée par P. G. Adams31. Ce que chacun de ces textes produits à la suite de voyages semble avoir en commun, câest lâintérêt pour lâétranger, qui prendra différentes valeurs en fonction de la région explorée. La description que faisait en 1991 François Moureau des voyages de cette période sâapplique parfaitement à celui de Du Tertreâ : ce sont «â souvent des montages de sources diverses, dont les guides et des voyages antérieursâ », constitués de lettres, de témoignages oculaires, dâillustrations, de descriptions naturelles et morales, dâanecdotes, de récits rapportés, et ainsi de suite32.
Presque tous les récits de voyage lointains du XVIIe siècle sont dus aux missionnaires33. Indissociables dâune pragmatique de la conversion, ils sont souvent liés à la promotion de la colonisationâ ; câest le cas de celui de Du Tertre, comme nous venons de le voir34. De plus, contrairement à dâautres relations de voyage, lâitinéraire y joue un rôle moins important que le séjour en terre lointaine. Par conséquent, la narration missionnaire ne se construit pas toujours de manière chronologique, ce qui est dâautant plus visible dans celle de Du Tertre, qui sâinscrit en outre dans une tradition légèrement différente, celle de lâhistoire naturelle et morale35. Pline lâAncien fait ici figure de référence, le missionnaire lui empruntant sa répartition des sujets, à quelques exceptions près. Dans la même lignée, il sâappuiera également, rappelons-le, sur les travaux relatifs aux premiers écrits savants sur le Nouveau Monde, ceux de Las Casas dâabord, puis ceux dâAcosta, de Piso et dâOviedo qui, tout comme lui, poursuivent la tradition plinienne.
Le voyageur-narrateur combine dans lâHistoire générale des Antilles deux postures narratives, que lâon oppose souvent lâune à lâautre. Lâhistorien assume le rôle du voyageur de cabinet ou du voyageur-compilateur, dont le récit est basé sur des documentsâ ; le missionnaire, en revanche, se présente comme témoin oculaire de ce quâil raconte. Ces deux postures se succèdent tout au long du livre. Lâhistorien Du Tertre mentionne lâorigine de ses informations, même quand elles sont de seconde mainâ : «â Ie ne trouve personne qui en ayt encore fait la description [de lâîle de la Tortue], mais iâapprends de Monsieur Hotman, pere du Chevalier de Fontenay, quâelle a plus de trente lieuës de circuit.â » (1667, tome IIâ : 31) Dans dâautres passages, il se peint en aventurier pris dans le vif de lâaction. Lors dâun soulèvement en Guadeloupe, par exemple, le missionnaire intervient pour protéger les habitants, que lâon veut inciter à se joindre à une rébellion contre le gouverneur. Cela provoque des réactions violentes de la part des «â rebellesâ », raconte Du Tertre dans un passage animéâ : «â [ils] se ietterent sur moy & me déchirerent une partie de mes habitsâ ; le peuple tout scandalizé de cét injurieux traitement ayant crié tout beau, tout beauâ ; ils se contenterent de me pousser hors de la case à coups de genoux & de pied dans les reins [â¦]â ». (1667, tome Iâ : 348) Lâanecdote interrompt la narration de lâhistoire des Ãles et sâétend sur plusieurs pages. Toujours est-il que malgré ces passages fortement marqués par la voix dâun narrateur-voyageur, le lecteur ne peut se fier à ces interventions pour établir une chronologie exacte des séjours et des voyages du missionnaire lui-même. Les repères temporels sont flous, les strates du récit ainsi que lâinsertion de digressions anecdotiques et dâautres types de discours relatifs à la première colonisation brouillent lâordre linéaire de la narration historique.
Empruntant ainsi la position dâun historien «â engagéâ » dans le monde quâil décrit, le missionnaire nâa aucun intérêt à se présenter comme écrivain. Toutefois, ainsi que le font la plupart des relateurs, il se sert de procédés que lâon pourrait qualifier de poétiques et, comme nous le verrons tout au long de lâanalyse, côtoie pour le plaisir de son public dâautres genres nettement caractérisés comme littéraires. Tout en refusant lâinvraisemblance du roman, il emprunte structures narratives, techniques et motifs aux genres littéraires reconnus â quâil sâagisse du récit, de lâépopée ou du théâtre â pour proposer au même public les joies dâun romanesque sérieux, en même temps que la promesse dâune connaissance géographique et anthropologique36. Le soin apporté à la mise en forme, sâil témoigne en lui-même dâun souci littéraire, comme lâaffirme Adrian Pasquali, a cependant pour but non seulement de séduire un public mondain, mais également dâassurer la transmission du savoir37. Cette stratégie reste pourtant risquée à une époque où le voyage cherche à sâéloigner des merveilles des cosmographes du siècle précédent38. La transition dâun paradigme cosmographique à un paradigme plus réaliste du voyage se remarque dans lâécriture de Du Tertre qui, à lâévocation dâun vaisseau anglais que lâon dit chargé de pierres précieuses, de cochenille et dâune corne de licorne, prend soin dâironiserâ : «â je doute des pierreries, mais jâay vu cette pretenduë Corne de Licorne, qui nâestoit quâune corne de Rhinoceros, & encore fort petiteâ ». (1667, tome Iâ : 273) Le ton ironique souligne la distance par rapport au bestiaire médiéval et renaissant, mais la mention même prouve que le lien dâavec cet imaginaire nâest pas encore entièrement rompu.
Ce qui reste un défi pour un relateur écrivant des Antilles à cet égard, câest quâil doit susciter lâintérêt pour des terres déjà connues. Les emprunts aux techniques littéraires doivent se lire à la lumière de ce faitâ : quand un territoire nâa plus de secrets à découvrir et devient espace à coloniser, les curiosités requièrent un dispositif pour être dites39. Le récit dutertrien se situe en effet au moment-clé de la naissance dâun style qui tente de capter lâexpérience en tant que telle â un empirisme moderne, dirait Justin Stagl, qui se standardise au cours du XVIIe siècle, dans un monde désormais entièrement visité, exigeant dâautres structures narratives et dâautres modes de récit pour transmettre le savoir40.
Notamment, on peut remarquer que les expressions dâexotisme empruntent des traits à ce que Sylvie Requemora-Gros caractérise comme une dramatisation de la rencontre avec le lointain, typique de lâépoque. La relation, écrit-elle, «â recourt à des procédés dramaturgiquesâ » et à un vocabulaire théâtral jusquâà ce quâelle se transforme en «â pièce de théâtre, non dans la forme, mais dans le réemploi dâune tonalité majestueuse ou comique et dâune rhétorique dramatisée, de manière, paradoxalement, à mieux rendre compte de la vérité des faits41â ». On note de même chez Du Tertre une tendance à amplifier lâaction dans une série de digressions qui tendent vers lâhypotypose. Que cela passe par le biais de lâhyperbole, de lâhéroïsation dâun personnage ou de lâinsertion dâune aventure captivante, la dramatisation de la relation opère une médiation de lâétranger et recourt à lâun des objectifs principaux de lâhistoire dutertrienneâ : celui de remplir son livre «â de toutes les choses les plus remarquables qui se soient passées dans les Antilles, habitées par les Français depuis environ trente-ansâ ». (1667, tome Iâ : 6) Ce sont les actions, et non les curiosités, que lâauteur évoque dâabord, et on a lâimpression que les événements relatifs à lâétablissement se déroulent à vif devant nos yeux, sollicitant un goût pour le dramatique. Les récits enchâssés au fil de la narration racontant la prise des Ãles relèvent clairement dâune théâtralisation souvent pathétique, parfois grotesque. De même, régulièrement entourées dâanecdotes, les descriptions des plantes et des animaux sont dramatisées.
La critique littéraire consacrée au récit de voyage tend à voir dans le voyageur-narrateur lui-même lâacteur principal de ce drame, sa vision se transformant en une sorte de marqueur dâénonciation narrative où le dire coïncide avec le voir42. La relation de Du Tertre laisse cependant apparaître une ambiguïté dans le statut du narrateur. Tout dâabord, ce nâest pas son propre voyage qui constitue le point de départ narratifâ : les deux éditions sâouvrent sur le premier établissement dâEsnambuc à Saint-Christophe en 1625â ; il faudra attendre la deuxième section du deuxième tome en ce qui a trait aux traversées du missionnaire lui-même. Il est vrai que le «â jeâ » narratif fait surface tout au long du récit historique, pour marquer et rappeler régulièrement sa présence, afin de distinguer son récit de la production des voyageurs de cabinet. Cependant, Du Tertre, manifestement, ne se met pas en scène comme le sujet de cette relation, ce qui affecte la manière dont il présente lâailleurs. Son discours est rempli de récits de violences dont le but était bien dâassujettir la population et de dominer les territoires. Mais, pour autant quâil veuille paraître supérieur aux peuples quâil décrit, il ne nie pas la précarité de la présence française lors des premières années de lâétablissement. Les Français ne savent pas cultiver la terre et ils sont constamment menacés par dâautres nations. Sans les leçons et lâaide des Amérindiens, le missionnaire nâaurait pu tirer ni profit ni savoir des Ãles. Du Tertre semble donc être aux prises avec un double discours, cherchant à laisser deviner la précarité des conditions de vie dans la nouvelle colonie dans le but de recevoir plus de soutien du roi, tout en sâefforçant en même temps dâafficher un contrôle du territoire dont témoignerait son récitâ ; lâhorreur de lâexpérience décrite reflète autant une réalité vécue quâun fantasme de lâespace étranger. Le missionnaire sâefforce de donner lâimpression dâune colonisation qui puisse, malgré tout, réussir. La posture de supériorité nâest pas un préalable de la relationâ ; elle en est le produit.
De plus, les normes auxquelles Du Tertre doit se conformer ne laissent que peu de place à lâexpression dâun sujet qui se présenterait comme un modèle dâautorité. Dâautres voyageurs, aventuriers et commerçants peuvent raconter leur périple sous une forme héroïque, à lâimage des romans dâaventures, se substituant au personnage du héros agissant. Lâemploi de la première personne chez les missionnaires suit cependant un autre modèle, qui aspire à minorer au contraire le rôle joué par le narrateur dans lâhistoire pour des raisons morales. Celui-ci visant lâexemplarité, il se doit de représenter le voyage comme une épreuve43. De même, la forme de lâhistoire naturelle et morale exige une certaine impersonnalité (à ne pas confondre avec lâobjectivité recherchée par les voyageurs des grandes explorations du siècle des Lumières). Ainsi, le sujet-narrateur missionnaire se retranche-t-il non seulement derrière une pieuse modestie, mais il semble également sâesquiver pour mettre en place une certaine conception du savoir et de sa transmission par lâécriture. Dans le contexte où vit et écrit Du Tertre, ni le savoir ni le pouvoir ne se manifestent dans le sujet, la subjectivité narrative risquant même de déformer la vision des choses44. Cela explique pourquoi il renvoie immanquablement aux sources et aux personnes réelles avec qui il a discuté de telle ou telle plante. De même, les éloges à Harlay, à ses supérieurs, la tendance à sâeffacer derrière eux, lâannonce constamment reportée de lâintervention dâun narrateur à la première personne â tout ce qui entoure ici la relation de voyage doit être lu à la lumière dâune théorie et dâune pratique épistémologiques. Ce sont ces instances qui garantissent en effet que le texte devienne savoir sur le monde. Car, comme Christian Licoppe lâa démontré, au XVIIe siècle, la question de la véracité est intimement liée à la constitution du récit et du savoir quâil produit45. Il faut écrire de façon à ce que la forme serve de preuve au fond. Câest à travers le style, plutôt que par le biais du sujet narrant, que la relation donne à toucher et presque à vivre lâétranger.
Anonyme, Le Père Du Tertre et sa vie, p. 16.
Gilbert Chinard, LâAmérique et le rêve exotique, p. 45-46.
Ibid., p. 4.
José de Acosta, Histoire naturelle et morale des Indes tant occidentales quâorientales, traduite en français par Robert Regnault Cauxios, Paris, Orry, 1598â ; Antonio de Herrera, Description des Indes Occidentales quâon appelle aujourdâhui le Nouveau Monde, translatée de lâespagnol en françaisâ ; à laquelle sont ajoutées quelques autres descriptions des mêmes pays, avec la navigation du capitaine Jacques Lemaire et de plusieurs autres, Amsterdam, Michel Colin, 1622â ; Willem Piso et George Marcgrave, Historia naturalis Brasiliae, Ioannes de Laet (dir.), 1648â ; Fernández de Oviedo y Valdés, LâHistoire naturelle et generalle des Indes, isles et terre ferme de la grand mer Oceane, Paris, Michel de Vascosan, 1555. Régis Antoine présente une liste chronologique de toutes les traductions des voyageurs espagnols en français pendant la Renaissance. Régis Antoine, Les Ãcrivains français et les Antilles, p. 16.
Par exemple les voyageurs en Floride, Frank Lestringant, Le Théâtre de la Florideâ : Autour de la Brève narration des événements qui arrivèrent aux Français en Floride, province dâAmérique, de Jacques Le Moyne de Morgues (1591), Paris, Presses de lâUniversité Paris-Sorbonne, 2017 ou bien André Thevet, Les Singularitez de la France antarctique, autrement nommée Amérique, & de plusieurs terres et isles découvertes de nostre temps, Paris, Maurice de la Porte, 1558â ; et Jean de Léry, Histoire dâun voyage fait en la terre du Brésil, autrement dit lâAmérique, La Rochelle, A. Chuppin, 1558.
Philip Boucher, France and the American Tropics to 1700, p. 100. Du Tertre, Histoire générale des Antilles, 1667, tome Iâ : 134.
Sur le rôle de lâAcadémie de Montmor, voir Harcourt Brown, Scientific Organizations in Seventeenth Century France (1620-1680), Baltimore, The Williams & Wilkins Company, 1934, chapitres 4-6. Brown démontre quâau début des années 1660, on commence de plus en plus à discuter lâutilité de la philosophie naturelle en vue du commerce, p. 103.
Voir François Regourd, «â Capitale savante, capitale colonialeâ », p. 138-139 et François Regourd, «â Maîtriser la natureâ : un enjeu colonial. Botanique et agronomie en Guyane et aux Antilles (XVIIe-XVIIIe siècles)â », Revue française dâhistoire dâOutre-mer, p. 322-323, 1999.
On lâappelle aujourdâhui «â groseillier paysâ » en Martinique.
Dans une lettre à Guillaume Pélissier datée du 21 juin 1670, Colbert écritâ : «â Je désire que vous examiniez bien toutes les fleurs, les fruicts et mesmes des bestiaux, sâil y en a de naturels du païs et que nous ne voyons point en Europe et que vous mâen envoyez des plantes et des semences avec un mémoire exact de tout ce quâil faut observer pour les faire venir. Il faudra mâen envoyer par tous les vaisseaux qui viendront, affin que si lâun manque, lâautre puisse réussir et surtout, envoyez-moy, de lâanana affin que je puisse tenter si lâon pourra faire venir icyâ ». Lettre de Colbert au Sieur Pélissier sur la conduite quâil doit tenir aux îles dâAmérique, ANOM, ark:/61561/ki665oihmw.
Sylvie Requemora-Gros, Voguer vers la modernitéâ : Le voyage à travers les genres au XVIIe siècle, Paris, Presses de lâuniversité Paris-Sorbonne, 2012, p. 389.
Maxime Préaud, Entrée «â Leclerc, Sébastienâ », Dictionnaire du Grand Siècle, p. 842. Voir aussi id., «â LâAcadémie des Sciences et des Beaux-artsâ : le testament graphique de Sébastien Leclercâ », RACARâ : Revue dâart canadienne, vol. 10, no 1, 1983, p. 73-81.
Sébastien Leclerc, LâAcadémie des Sciences et des Beaux-Arts, 1698. Voir Adrien Davy de Virville, Histoire de la botanique en France, Paris, Société dâédition dâenseignement supérieur, 1954, p. 61.
François Regourd, «â Capitale savante, capitale colonialeâ », p. 133. Id., «â Coloniser les blancs de la carte. Quelques réflexions sur le vide cartographique dans le contexte français de lâAncien Régime (Guyanes et Antilles françaises, XVIIe-XVIIIe siècles)â », Combler les blancs de la carteâ : Modalités et enjeux de la construction des savoirs géographiques (XVIIe-XXe siècles), Isabelle Laboulais-Lesage (dir.), Presses universitaires de Strasbourg, Strasbourg, 2004. Dans le troisième volume, paru en 1671, il est indiqué que le gouverneur de Marie Galante, Théméricourt, en fait lui-même la carte. (1671, tome IIIâ : 217).
Voir François Regourd, «â Capitale savante, capitale colonialeâ », p. 125.
André Chevillard, Desseins de son Ãminence de Richelieu pour lâAmérique, NP. Pour la biographie de Chevillard, voir Grunberg, Missionnaires dominicains, p. 11-14.
Voir Marie-Christine Pioffet, Espaces lointains, espaces rêvés dans la fiction romanesque du Grand Siècle, Paris, Presses de lâuniversité Paris-Sorbonne, 2007, p. 23-32.
Voir Gilbert Chinard, LâAmérique et le rêve exotique, p. 30-36â ; Henri Chardon, Scarron inconnu et les types des personnages du Roman comique, Paris 1903, p. 225â ; Ange-Pierre Leca, Scarronâ : Le malade de la reine, Paris, Ãditions Kimé, 1999, p. 122-129.
Louis Merle, LâÃtrange beau-père de Louis XIVâ : Constant dâAubigné. Père de Madame de Maintenon, Paris, Beauchesne, 1971. Le chapitre 10 traite de son séjour aux Antillesâ ; voir notamment p. 128-129.
Cité dans ibid., p. 115.
Voir Philip Boucher, France and the American Tropics to 1700, p. 189 et 198. Pour le marquis de Maintenon, voir Michel-Christian Camus, «â Le marquis de Maintenon, corsaire, négrier, planteur et gouverneur de Marie-Galanteâ », Bulletin de la Société dâhistoire de la Guadeloupe, no 110, 1996.
Paul Scarron, «â Réflexions politiques et morales tant sur la France que sur lâAmérique par un pauvre diableâ », Poésies diverses, Paris, Didier, 1960, t. II-1, p. 47.
Anonyme, La Nouvelle Amérique ou Le mercure américain, Rouen, 1678.
Pierre-Corneille de Blessebois, Le Zombi du grand Pérou ou La comtesse de Cocagne, 1697. Régis Antoine, Les écrivains français et les Antilles, p. 61-63. Voir le chapitre 3 de Garraway, The Libertine Colony, p. 172-191, pour une analyse de Pierre-Corneille de Blessebois.
Philip Boucher, France and the American Tropics to 1700, p. 10. Christian Bouyer affirme que les Anglais étaient trois fois plus nombreux que les Français. «â Sur 600 colons envoyés de France en 1628, à peine 400 sont en mesure de jouer un rôleâ », écrit Bouyer tout en faisant remarquer que la population française augmente considérablement de lâétablissement à la possession des Ãles, allant de 2 000 habitants en 1635 jusquâà 8 000 en 1660 à Saint-Christophe, Au temps des islesâ : Esclaves, planteurs et flibustiers, Paris, Tallandier, 2005, p. 24 et p. 35.
Madeleine Dobie, Trading Places: Colonization and Slavery in Eighteenth-Century French Culture, Ithaca & London, Cornell University Press, 2010, p. 5-6. Lâinventaire des pièces de théâtre de la période fait par Toby Wikström affirme lâabsence des thèmes antillais sur la scène française dans sa thèse Law, Conquest, and Slavery on the French Stage, 1598-1685, Ph.D. Dissertation, Columbia University, 2010, p. 309, qui paraîtra chez Northwestern University Press sous le titre Staging and Erasing the Global in Early Modern France.
Sylvie Requemora-Gros, Voguer vers la modernité, p. 227.
Dominique Deslandres, Croire et faire croire, p. 351. Lâauteure souligne aussi dans son article «â Indes intérieures et Indes lointainesâ » lâimportance dâune stratégie de séduction mise en Åuvre par le biais du «â geste, [de la] parole simple et familière exprimée dans la langue vernaculaire, la représentation picturale, voire la théâtralité du momentum religieux [â¦]â », p. 375.
Philippe Antoine écrit que «â la narration viatique fait partie de ces genres mêlés quâaucune poétique ne saurait, à première vue, rigoureusement définirâ ». «â Introductionâ », Roman et récit de voyage, Philippe Antoine et Marie-Christine Gomez-Géraud (dir.), Paris, PUPS, 2001, p. 5. Andreas Motsch, «â La Relation de voyageâ : Itinéraire dâune pratiqueâ », @nalyses, www.revue-analyses.org, vol. 9 no 1, hiver, 2014. Consulté le 20 mars 2019. Roland Le Huenen en parle comme dâun genre «â ouvertâ » et «â sans loiâ » qui nâappartient pas au littéraire, «â Le récit de voyageâ : lâentrée en littératureâ », Ãtudes littéraires, vol. 20, no 1, 1987, p. 45. Marie-Christine Pioffet affirme que, malgré son succès, «â le genre viatique nâexiste guère en tant que forme littéraire durant lâAncien Régimeâ », Ãcrire des récits de voyageâ : Essais dâune poétique en gestation, Sainte-Foy, Presses de lâUniversité Laval, 2008, p. 1.
Charles Sorel, La Bibliothèque françoise, Paris, Compagnie des librairies du Palais, 1667, p. 132. Chapelain écrit dans une lettre à Carrel de Sainte-Gardeâ : «â Notre nation a changé de goût pour les lectures, et au lieu des romans, qui sont tombés avec la Calprenède, les voyages sont venus en crédit et tiennent le haut bout dans la Cour et dans la Villeâ »â ; cité dans Alain Guyot, Analogie et récit de voyage, p. 108. Voir aussi Friedrich Wolfzettel, Le Discours du voyageur, p. 128-130 et p. 191-192â ; et Jacques Chupeau, «â Les Récits de voyage aux lisières du romanâ », Revue dâhistoire littéraire de la France, 3/4, 1977, p. 536.
Percy G. Adams, Travel Literature and the Evolution of the Novel, Lexington, KY, University Press of Kentucky, 1983. «â The récit de voyage is not just a first-person journal. [â¦] It is not just in prose. [â¦] It is not necessarily a story with a simple uncontrived plot [â¦]. It is not just a set of notes jotted down each day or whenever the traveller has time [â¦]. It is not just an objective report [â¦]. Travel writing is not a branch of history any more than it is of geography [â¦] Finally, the récit de voyage cannot be a literary genre with a fixed definition any more than the novel [â¦]. For, like other forms just as amorphous, it evolves and will continue to evolve.â », p. 280-282. Notre traduction.
François Moureau, «â Le Voyage dans la recherche française. Aspects théoriques et directions dâétudesâ », Sehen und beschreibenâ : europäische Reisen im 18. und 19 Jh., Heide, 1991, p. 4.
Friedrich Wolfzettel, Le Discours du voyageur, p. 165.
Jean-Claude Laborie, «â Ethnographie et fictionâ : la Relation du Père Lejeuneâ », Relations savantesâ : Voyages et discours scientifiques, Sophie Linon-Chipon et Daniela Vaj (dir.), Paris, Presses de lâuniversité Paris-Sorbonne, 2006, p. 25.
Voir Joan Pau Rubiés, «â Ethnography and Cultural Translation in the Early Modern Missionâ », Studies in Church History, vol. 53, juin 2017, p. 275.
Voir Sylvie Requemora-Gros, Voguer vers la modernité, «â Dans les années 1660, le roman se détourne de lâimagination conventionnelle et évolue vers un âréalismeâ nouveau, qui, paradoxalement, est dâautant plus une tentation de ruse pour le voyageur narrateurâ », p. 223. Isabelle Morlin, «â La Tentation romanesque dans les récits de voyage de la fin du XVIIe siècleâ », Ãcrire des récits de voyage, Marie-Christine Pioffet (dir.), p. 235.
Adrian Pasquali, Le Tour des horizonsâ : Critique et récits de voyage, Paris, Klincksieck, 2000. Il cite Françoise Weilâ : «â Dans la mesure où il y a mise en forme de notre voyage, il y a littéralisation du récit, il y a sélection, transformation et une sorte de mensonge impliciteâ », p. 22.
Voir Stephen Greenblatt, Marvelous Possessions: The Wonders of the New World, Oxford, Clarendon, 1991. Mary B. Campbell, The Witness and the Other World: Exotic European Travel Writing (400-1600), Ithaca, Cornell University Press, 1988. Jean Ehrard, LâIdée de nature en France dans la première moitié du XVIIIe siècle, Chambéry, Bibliothèque générale de lâécole pratique des Hautes Ãtudes, 1963â : «â Dès la fin du XVIIe siècle, lâhydre à sept têtes, la licorne, le dragon, le sphinx et les hommes marins disparaissent des traités de zoologie sérieuseâ », p. 186-87.
Marie-Christine Gomez-Géraud, Ãcrire le voyage, p. 40.
Justin Stagl, A History of Curiosity: The Theory of Travel 1550-1800, Chur, Harwood Academic Publishers, 1995.
Sylvie Requemora-Gros, «â Voyager ou lâart de voguer à travers les genresâ », Ãcrire des récits de voyage, Marie-Christine Pioffet (dir.), p. 223. Voir aussi id., Voguer vers la modernité, p. 266.
Nous nous référons à lâétude de François Hartog, Le Miroir dâHérodoteâ : Essai sur la représentation de lâautre, Paris, Gallimard, 1980. Hartog distingue deux types de postures du voyageur comme témoinâ : dâabord lâhistoria, qui sera la relation neutre des faits, et ensuite lâautopsie, qui réfère au récit à la première personne, et dont le principe narratif correspond à une sorte de réduction oculaireâ : «â [â¦] il sâagit en effet de lâÅil comme marque dâénonciation, dâun âjâai vuâ comme intervention du narrateur dans son récit, pour faire preuveâ »â ; câest le «â témoin en tant quâil sait, mais tout dâabord en tant quâil a vuâ », p. 272.
Friedrich Wolfzettel, Discours du voyageur, «â [â¦] câest un voyageur qui, tout en faisant figure de pionnier et de héros, récuse le registre héroïque et sâattache à nous montrer la lourde tâche quotidienne et la besogne de tous les joursâ », p. 168.
Bernard Tocanne, LâIdée de nature en France dans la seconde moitié du XVIIe siècleâ : Contribution à lâhistoire de la pensée classique, Paris, Klincksieck, 1978.
Christian Licoppe, La Formation de la pratique scientifiqueâ : Le discours de lâexpérience en France et en Angleterre (1630-1820), Paris, Découverte, 1996, p. 10-14.