La nourriture, «â relève à la fois des sciences biologiques et des sciences humainesâ »1. Notre approche des textes décrivant la nourriture dans les romans des deux auteurs libanaisâ : Ê¿Alawiyya á¹¢ubḥ et Rašīd al-á¸aʿīf touchera le volet «â sciences humainesâ » et principalement le littéraire. Lâobjectif du présent chapitre est donc de déterminer la fonction narrative de lâalimentation dans notre corpus et de souligner sa dimension symbolique, «â sociale, sentimentale et politiqueâ »2. Tout un réseau de significations se tisse autour de la nourriture, prise comme signe. Elle sera abordée, comme lâindique C. Lévi-Strauss comme «â un langage dans lequel la société traduit inconsciemment sa structureâ »3.
1 La nourriture dans les romans de ʿAlawiyya Ṣubḥ
Selon H. Lafon, «â lâobjet-nourriture, dans le roman, nous emporte, comme beaucoup dâautres, toujours au-delà de lui-même, il nâest jamais borné à sa seule fonction dâassurer la subsistance du personnage, il est toujours aussi un indice. On ne mange jamais pour manger mais pour que le lecteur perçoive quelque chose dont le manger est le signe.â »4. La nourriture dans Maryam al-ḥakÄyÄ5 acquiert un large domaine symbolique. Lâaction de manger ainsi que les aliments décrits y sont chargés de significations.
1.1 Cérémonial et hiérarchisation de la nourriture
Le petit déjeuner du dimanche matin est un rituel auquel on ne peut pas déroger. Câest une occasion cérémoniale (iḥtifÄl) qui regroupe toute la famille, déjà nombreuse, en plus des visiteurs inattendus «â Je revois, dit la narratrice, lâeffervescence générale quâéveillait la célébration du repas dominical plus que notre plaisir dâêtre ensemble ⦠Le festin du dimanche était lâoccasion de faire ripaille, de manger à notre faim, quâon dirait insatiable.â » (Maryam. P. 366 ). Ce cérémonial bien codé touche également la présentation. Il sâillustre dans la disposition des mets sur la grande toile cirée posée au milieu de la salle. Câest la mère qui veille au bon déroulement de cette cérémonie en suivant un protocole scrupuleusement respecté. La narratrice ajouteâ : «â nous formions cercle autour de la grande toile cirée que ma mère dressait à même le sol, en plein milieu de la salle commune. Et au fur et à mesure que les plats arrivaient, on voyait un vague sourire satisfait se dessiner sur son visageâ »7.
Le petit déjeuner dominical qui ressemble plus à un brunch unit les mets crus et les mets cuits et obéissent, en raison de leur nature, à une certaine hiérarchisation. C. Lévi-Strauss classe les mets entre nature et culture. Il estime que, «â placée entre la nature et la culture, la cuisine représente plutôt leur nécessaire articulationâ »8. En effet, la viande, et particulièrement la viande crue, est à la tête de cette hiérarchie. Le foie cru (sawda), découpé en petits cubes, comparés à «â des petits diamants noirs et luisantsâ » sont les joyaux du festin. Câest à cette assiette que toutes les mains se tendent en premier. Le kebbé cru, ce mélange de viande hachée et du burÄ¡ul se place juste à la deuxième place. La viande crue est mangée avant les mets cuits. Les Åufs au plat et les galettes au thym et à lâhuile dâolive (manÄqīš) sont mangés ensuite. Cependant, quoique délicieux, le fÅ«l, fève cuite et cuisinée, attire en dernier les convives. Le fÅ«l est la fierté de la mère. A travers les différentes étapes de sa préparation, et par conséquent de sa transformation, il illustre, dâune part, lâart culinaire et culturel, et dâautre part, le savoir-faire de la mère. La narratrice le décrit dans toutes les étapesâ : du légume sec jusquâà lâélaboration dâun plat cuisiné et délicieux. Cette opération est saisie tout dâabord dans le tempsâ : «â Dès lâaube, les fèves sont mises à cuire dans une grande marmite, la cuisson dure longtemps, à tout petit feuâ »9. Puis, les différentes étapes de la transformation des fèves (fÅ«l) sont décrites. Un terme précis est employé pour chaque étape. A force dâêtre mijotée la fève fond totalement sous la langue. Elle se transforme en purée (hallÅ«á¹a). Puis arrive la dernière étape yatanahnah. Câest à ce moment-là quâelle devient pour la mère une merveille du monde qamar az-zamân, , et un tiryÄq, le remède qui ressuscite les morts. Il est ce «â ⦠fameux foul midammis, si populaire en Ãgypte ⦠et qui est très apprécié aussi dans tous les pays du Levantâ »10.
1.2 La nourritureâ : un marqueur social
Le système culinaire, selon Lévi-Strauss «â se situe au sein dâun champ sémantique triangulaireâ : cru, cuit et pourri. Le cuit est la transformation culturelle du cru alors que le pourri est la transformation naturelle, ce qui conduit aux oppositionsâ : cru = non élaboré Ìpar opposition au cuit = élaboréââ »11. En sâappuyant sur ce système, quelle fonction joue la description détaillée de ce repas rituelâ ? Et quelle signification peut apporter la hiérarchie soulignée ci-dessusâ ?
Le repas dominical se charge dâune dimension sociale dans le roman. En effet, la disposition des mets sur la grande toile cirée posée au milieu de la salle, dévoilerait dâun côté le niveau social de la famille et dâun autre côté une tradition sociale villageoise. Originaire du sud du Liban, la famille de Maryam, la narratrice, quitte le sud du Liban pour sâinstaller à Beyrouth. Elle garde, cependant, une habitude villageoise qui consiste à manger par terre quand il le faut, comme elle respecte la tradition villageoise de recevoir des visiteurs imprévus qui se joignent à la famille pour le repas. Pour cette raison aussi la mère a installé une toile cirée à même le sol. Cette situation pourrait indiquer lâappartenance de la famille à la classe moyenne qui sâest installée à Beyrouth dans les années cinquante et soixante du XXème siècle. La nature des mets disposés sur la toile cirée, conduirait également à la même constatation. La diversité des mets, appréciés dans la tradition culinaire villageoiseâ : viande et maigreâ ; élaborés et non-élaborés, confirme cette appartenance.
Dans le cadre de la nourriture non élaboré se situe le rôti, les brochettes, la viande grillée. Maryam, la narratrice évoque «â le jour des brochettesâ » ou «â le jour où il y a de la viande à tableâ »12. Cette évocation est un indice social qui pourrait révéler lâappartenance de la famille de la narratrice à la classe moyenne.
La nourriture comme marqueur social est bien exprimée également dans le roman An taʿšaq al-ḥayÄt (Que tu aimes la vie13 ). Le père de la narratrice, blessé et paralysé pendant la guerre civile libanaise, finit par se suicider. Comme signe de deuil, la mère décide de sâinterdire toute la nourriture quâelle mangeait lorsquâils sont devenus plus aisés. Deux catégories dâaliments, liée chacune à une catégorie sociale sont bien distinguées dans le romanâ : la nourriture des richesâ : viande, crevettes, mangues et chocolatâ ; la nourriture des pauvresâ : burÄ¡ul avec lentilles ou mÄaddara ḥamrÄ, burÄ¡ul avec tomate, kibbit al-Ê¿â adas, la narratrice ditâ :
Elle sâest imposée une punition qui consiste à sâinterdire toute la nourriture dont elle était privée quand elle était petite. Elle considérait quâelle est destinée uniquement aux riches. Quand sa situation a changé, elle mangeait la viande avec beaucoup dâappétit ainsi que les crevettes et les fruits chers auxquels elle rêvait. Elle sâest remise à manger ce quâelle détestait surtout la mÄaddara ḥamrÄ, et la kibbit al-Ê¿â adas. Elle détestait ces plats parce quâils lui rappelaient la pauvreté de son enfance14.
1.3 Nourriture et exploration psychologique des personnages
La romancière, Ê¿Alawiyya á¹¢ubḥ, a exploité la nourriture et les habitudes culinaires dans Maryam al-ḥakÄyÄ pour explorer la profondeur psychologique de la mère de Maryam. Une femme dont lâunivers est limité au foyer et à la cuisine. Malgré ses conditions simples, sa psychologie, en revanche, sâavère complexe. Elle se considère comme victime et elle tient à garder ce rôle. Elle le cherche même. Les jours où il y a de la viande, dit la narratrice, «â elle tardait à se joindre à nous et prenait plaisir de se poser en victime. Un sentiment qui la confortaitâ »15. Le fait de se poser en victime est un moyen pour elle de susciter lâaffection de la famille. Cette affection, elle la cherche dans son domaine limité au foyer et à la cuisine, surtout quand il y a de la viande au repasâ : «â foie cruâ » ou «â brochettesâ ». Elle prétexte des allées et venues entre la cuisine et les chambres pour ne pas se mettre à table avec la famille. Il faut que cette dernière lâinvite et il faut parfois insister longtemps pour la décider à sâasseoir. «â Il fallait lâappeler et la supplier. Elle considérait, sans doute, que cette invitation âà la viandeâ était lui faire honneur, une manière de la gratifier.â »16. Sans se rendre compte de ses contradictions, elle prétend quâelle ne se met pas à table, parce quâelle nâa pas faim. En même temps elle se fâche parce quâon ne lui a pas laissé de viande. Le dialogue entre la famille et elle est éclairantâ :
Je nâai pas faim je vous dis, dit la mère
Tâas pas faimâ ? Ah bonâ ? Alors pourquoi tu te mets dans cet étatâ ?
Je suis fâchée parce que vous nâavez pas pensé à moi, voilà tout17.
Le dialogue entre les enfants et la mère révèle également lâopposition entre deux générationsâ : la génération de la mère qui se comporte instinctivement et affectivement, en se moquant de la logique pour faire reconnaître son statut dans la maison, et puis, la génération des enfants qui se comporte selon des codes sociaux plus francs et plus directs. Câest pourquoi, les plaintes de la mère ne suscitent aucun sentiment de culpabilité chez euxâ : «â de notre côté, dit la narratrice, nous nâavions guère dâétats dââme. Ses coups de gueule et ses bouderies nous laissaient de marbre â¦â »18.
A travers la nourriture, la romancière dévoile des croyances populaires qui relèvent de lâimaginaire collectif. Ces croyances évoquent des causalités improbables. La mère fait croire aux enfants quâils ne doivent pas manger le cÅur de lâoignon, tout simplement parce que celui qui mange le cÅur tendre de lâoignon, sa mère meurt. Solennellement elle met en garde les enfantsâ :
Mes petits, il ne faut jamais manger le cÅur de lâoignon
Ah bonâ ? Mais pourquoi mamanâ ?
Parce que celui qui mange le cÅur de lâoignon, sa mère, elle meurt19 â !.
Câest ainsi que le cÅur de lâoignon lui a été toujours réservé, ce qui rassure en même temps les enfants et leur procure une certaine satisfaction. La narratrice, Maryam, a évité, même après la mort de sa mère, de manger le cÅur de lâoignon. Les aliments ainsi que les odeurs des plats tissent un réseau de signes qui éveillent la mémoire. Câest ainsi que lâodeur du fÅ«l évoque le souvenir de sa mèreâ : «â les dimanches matins qui sentent bon le fÅ«l ont lâodeur de ma mèreâ », dit Maryam20.
1.4 Nourriture et désir
La nourriture et la cuisine sont des moyens pour susciter ou conserver lâamour du mari, de lâamant et du conjoint. Dans Ismuhu al-Ä¡arÄm (Il sâappelle lâamour21 ). La mère de NÄdÄ«ne, lâune des quatre protagonistes principaux du roman, essaie de faire de la bonne cuisine pour attirer son mari âAbd el-MaÄÄ«d qui la menace souvent dâépouser une autre femme. Samīḥa, la femme de ÄawÄd, avait lâhabitude de préparer le matin à son mari le café et une pomme quâil mange à son petit déjeuner. Un matin, le mari sâétonne de voir, au lieu dâune pomme, tout un plat de fruits bien préparé par sa femme. Il fait rapidement le lien entre cette attention délicate et le fait quâils ont fait lâamour la nuit. Dans le même cadre se présentent les fonctions de la nourriture dans le roman An taʿšaq al-ḥayÄt. AmÄ«na, lâune des femmes protagonistes du roman, met tout son amour dans les plats quâelle prépare dans lâespoir, selon les conseils de sa mère, dâattirer lâhomme qui la sortira du célibat. La nourriture est ici un langage de séductionâ :
Amina, durant toute sa vie, a aimé cuisiner. Elle sentait le plaisir de préparer les plats. Elle courtise les légumes, la viande, le sel et les épices. Elle prépare avec amour les plats les plus appétissants. Elle compense, peut-être, par la cuisine, lâabsence de quelquâun qui lâaimait. Elle rêve cuisiner pour un homme qui demandera sa main, Quâil goûte de sa main des plats quâil nâa jamais goûtés dans les meilleurs restaurants. Il lâaimera à ce moment, parce que, selon sa mère, le cÅur de lâhomme oriental est dans son ventre22.
La nourriture est bien exploitée dans le roman de á¹¢ubḥ pour oublier la tristesse et compenser un manque sexuel. Elle procure un plaisir comme le plaisir sexuel. AmÄ«na demande à la narratriceâ : «â écris sur ma faim sentimentale qui mâembarrasse, et je ne sais pas comment lâassouvir. Brusquement, je me précipite, follement, sur la nourriture et le chocolat pour sentir le plaisir, même à travers ma langueâ »23.
Il est à noter que quand la nourriture nâest pas visée en tant que plaisir culinaire, mais en tant quâélément simplement nutritif, elle joue aussi un rôle dans la narration. Dans le roman Ismuhu al-Ä¡arÄm, NahlÄ et son amant HÄnÄ« se rencontrent dans la chambre de ce dernier. NahlÄ ditâ : «â nous nâavions plus faim du moment où nous nous sommes assis autour dâune petite table ronde pour manger les deux hamburgers que nous avons achetés dans un petit restaurant à côté de chez luiâ »24. Le fait de minimiser lâimportance de la nourriture dans ce contexte «â deux hamburgersâ », a pour effet dâinsister sur lâimportance de la première rencontre «â corporelleâ » entre les deux amants. Le plaisir sexuel leur fait oublier tout autre plaisir, et la répétition deux fois de lâadjectif «â petit, petiteâ » sâinscrit parfaitement dans le cadre visé par cette rencontre.
2 La nourriture dans les romans de Rašīd al-á¸aʿīf
Les romans de Rašīd al-á¸aʿīf contiennent un large lexique relevant du domaine de la nourriture. Les fonctions de cette dernière dans ses romans croisent en partie celles, déjà soulignées, dans les romans de á¹¢ubḥ. Plusieurs descriptions culinaires marquent le niveau social des personnages et leur identité. Elles dévoilent également le cadre naturel dans lequel se déroule lâaction.
2.1 Nourriture et identité
Dans Ê¿AzÄ«zÄ« as-sayyid KawabÄtÄ (Cher monsieur Kawabata25 ), une autofiction qui contient le plus, à notre avis, dâéléments autobiographiques. Le narrateur sâappelle Rašīd. La nourriture est clairement évoquée comme marqueur identitaire. Le lait de chèvre (laban al-mÄÊ¿iz), dans ses deux étatsâ : pur «â non élaboréâ », et «â élaboréâ », cuisiné avec la menthe cultivée dans le jardin, indique lâappartenance du narrateur. Sur le plan confessionnel, il est «â chrétien maroniteâ »â ; sur le plan géographique, il est né à la montagne libanaise. Le narrateur avoue à monsieur Kawabata, son destinataireâ : «â je suis maronite (câest-à -dire que je suis né dans une famille et que jâai grandi dans un milieu maronite). Jâaime le lait de chèvre et les arbres de la montagneâ »26.
A la fin du roman, le narrateur revient à cette relation entre lait de chèvre et identité. Il souligne la dimension identitaire de cet aliment et sa fonction dans la formation même de sa personnalité. Source de bonheur, il donne sens à sa vie. Il sâadresse toujours à monsieur Kawabata, et lui expliqueâ : «â mais le lait de chèvre a bon goût pour moiâ ! Avez-vous déjà bu du labane, bouilli et parfumé avec un peu de menthe cueillie au jardin ⦠En buvant un tel lait, je me sentais, et je continue à me sentir, réconcilié avec la vie. Je ressens une sorte de bonheur particulierâ »27.
Ce système alimentaire qui rassure le narrateur deÊ¿AzÄ«zÄ« as-sayyid KawabÄtÄ, lâenracine dans son milieu et forge son identité, semble sâopposer aux éléments de la modernité. En effet, cette dernière impose également ses codes alimentaires. Le narrateur, enfant, nâhésite pas à exprimer sa tristesse face aux propos de son enseignant. Celui-ci pousse ses élèves à suivre un nouveau régime alimentaire au petit déjeuner, pour accompagner la modernité et se rapprocher de la civilisation occidentale. Le ton impératif utilisé par lâenseignant illustre parfaitement lâopposition entre les deux régimes, et approfondit, par conséquent, le désarroi et la tristesse du protagoniste. Lâenseignant dit à ses élèvesâ : «â Il faut prendre un bon petit déjeuner chaque matin, boire quelque chose de chaud et manger comme dans les pays civilisés, comme en Occidentâ », Il leur explique plus en détail la composition même de ce petit déjeuner occidentalâ :
Il faut vous lever le matin, suffisamment tôt avant lâécole pour prendre un petit déjeuner avec du lait, du café, un peu de beurre, de la confiture et de bonnes tartines. Le lait est un aliment complet, le café réveille et le pain apporte toutes les calories nécessaires. Câest ainsi quâils petit- déjeunent28 â !.
Lâidéal auquel il faut aspirer est fixé. Il est incarné par «â Euxâ », les Occidentaux, représentants de la modernité. Atteindre cet idéal, câest renoncer à ses habitudes, et abandonner sa culture culinaire, malgré la tristesse quâelle engendre. Suivre la marche de la modernité exige une acculturation, un renoncement à lâinné, à la nature même du protagoniste. Al-á¸aʿīf choisit le domaine de la nourriture pour exprimer la profonde endurance que provoque lâacculturation et lâimposition dâune modernité décrite comme inévitable. Cette transformation douloureuse, à la recherche du progrès, est clairement exprimée, à travers la réaction du narrateurâ :
Je nâai rien montré de ma tristesse et de ma honte. Moi, jâaime bien manger le matin les restes de ce que ma mère a cuisiné la veille. Jâaime rouler une fine galette de pain sur laquelle jâai mis un peu de thym écrasé, le zaatar, de lâhuile et quelques olives. Câest comme ça que jâai lâhabitude de commencer ma journée. Mais le progrès a ses exigences, et la tâche est rude, cette tâche qui consiste à nous transformer en société raffinée. En luttant contre notre propre nature, nous y arriverons29.
Le discours grandiloquent donne un style carnavalesque au texte. Des expressions comme «â la tâche est rudeâ », «â en luttant contre notre propre natureâ », «â nous y arriveronsâ » sont en inéquation avec le fait de renoncer à une simple tartine du thym. Ce style appuie lâimportance de la nourriture dans la construction de lâidentité individuelle et dans ses signes symboliques. «â Le traitement du thème alimentaire dans les arts fait apparaître de profondes transformations symboliques ⦠Lâaliment est pris de plus en plus dans un ensemble sémantique et culturelâ » disent Jean Claude Bonnet et Béatrice Fink30
La nourriture comme marqueur de transformation culturelle apparaît également dans le roman Insay as-sayyÄra (Oublie la voiture31 ). Le père du narrateur, se rendant dans lâappartement de sa bien-aimée, apporte des croissants pour le petit déjeuner. Le narrateur ajoute le commentaire suivantâ : «â câétait la première fois que je vois mon père manger des croissants. Dâhabitude il prend comme tout le monde un petit déjeuner classique, fromage, labné avec huile dâolive, manqūšit-zaÊ¿tar etc ⦠Mais le croissant, pour lui, correspond plus aux rendez-vous amoureux que le petit déjeuner arabe.â »32. Il est à noter que lâauteur a gardé, dans le texte arabe, le terme français «â rendez-vousâ », mais il lâa écrit avec des lettres arabes. Ce qui accentue le lien entre nourriture occidentale et modernité.
2.2 Nourriture et appartenance sociale
Lâhistoire du roman AlwÄḥ (Tableaux33 ) se passe dans un milieu villageois les années cinquante ou soixante du siècle dernier. La nourriture y est un indice du niveau social des protagonistes ainsi que des valeurs sociales qui régissent leur relation avec lâentourage. En effet, le romancier évoque al-farrūġ al-miÅ¡wÄ« (le poulet grillé), préparé, à lâépoque, dans les restaurants, pour dévoiler lâintimité familiale et explorer les relations implicites qui structurent la société villageoise. Le père et la mère du narrateur sortent pour dîner au restaurant du village, en demandant aux enfants de rester à la maison et de sâoccuper de leur petite sÅur. Cet événement inhabituel et inimaginable pour cette famille de huit enfants, les trouble et les pousse, malgré la recommandation des parents, à sortir guetter discrètement la mère. Quand cette dernière sâest aperçue de la présence des enfants, elle a quitté le restaurant et revenue avec eux à la maison en apportant la moitié du poulet grillé qui lui a été destinée.
Une fois à la maison, la mère a pris huit pains et, de la moitié du poulet à fait huit sandwichs avec ail et huile. Le narrateur décrit la scèneâ :
Nous avons mangé avec un énorme plaisir les sandwichs de poulet, nous les avons mangés en silence. Oui, je me souviens bien, nous étions silencieux en les dégustant. Nous mangions en savourant ce plaisir. Ah mon Dieuâ ! ce bonheur parfait34.
Le style hyperbolique pour décrire le plaisir de manger un sandwich de pouletâ : laá¸á¸a fÄâiqaâ ; natalaá¸á¸aá¸â ; mutâatunÄâ ; as-saÊ¿Äda at-tÄmma, montre clairement la rareté de trouver un poulet grillé sur la table de la famille du narrateur. Ce dernier nâhésite pas à rappeler lâessentiel de la nourriture de la famille. La nourriture en tant que telle «â était chère dans notre enfanceâ », dit le narrateur. La bonne nourriture, désirée par les enfants était rarement mangée. Il ajouteâ : «â Nous mangions un seul Åuf avec beaucoup de pain, nous essuyions lâhuile qui a servi à le frire avec un pain entierâ »35. Ces indications culinaires désignent clairement le niveau social de la famille. Le narrateur est conscient du clivage social qui se manifestait à travers la nourritureâ : «â Il y avait des gens qui mangeaient de la viande et du poulet plus souvent que nous, ils mangeaient des fruits aussi, surtout la pastèque en étéâ », dit-il36. Cependant, et malgré ce clivage, il nâétait pas conscient quâils étaient pauvresâ : «â je ne savais pas quand jâétais petit que nous étions pauvres, je nâétais pas conscient de notre pauvretéâ », ceci étant, il affirmeâ : «â nous nâétions pas malheureux, ni misérablesâ »37.
Le rapport à la nourriture détermine également les valeurs sociales et provoque des interprétations qui touchent à la dignité même de la personne et de la famille. La mère du narrateur interdisait à ses enfants de manger chez les autres ou dâaccepter des denrées offertes par eux. Accepter la nourriture, câest donner une image négative de la famille, et particulièrement de la mère. Cela met en cause ses compétences de cuisinière ou pire encore, quâelle ne fait pas la cuisine chez elle. Les interprétations vont encore plus loinâ : accepter la nourriture des autres, cela veut dire que les enfants sont jaloux et envieux, et cela modifie le regard que porte lâentourage sur la familleâ :
Notre mère nous criait dessus, nous réprimandait et nous rappelait quâil ne faut jamais accepter de manger chez les autres ⦠même si notre situation nâest pas fameuse, nous nâavons pas besoin de manger chez les autres. Le fait de manger chez les autres, signifie que nous nâavons pas de quoi manger chez nous. Cela signifie aussi que notre mère ne fait pas à manger à la maison, cela signifie aussi que les autres sont mieux que nous ou bien que nous sommes envieux et jaloux38.
2.3 Manger dans un milieu urbain
Dans les deux romansâ : TaqaniyyÄt al-buʾs (Les Techniques de la misère39 ), et Tuá¹£á¹ufil Meryl Streep (Quâelle aille au diable, Meryl Streep40 ), lâhistoire se passe à Beyrouth, loin du milieu villageois, mais à deux périodes différentes. Le premier, publié en 1989, pendant la guerre libanaise (1975-1990), le second, publié en 2001, après la guerre. Les fonctions de la nourriture ainsi que le rapport des protagonistes à elle, changent dâun roman à lâautre. Dans le premier, la nourriture est révélatrice dâune crise, dans le second, au contraire, elle révèle convivialité et prospérité. En effet, la nourriture «â qui se déploie en véritables menusâ »41 apparaît à quatre endroits dans TaqaniyyÄt al-buʾs, et toujours en rapport avec le quotidien de HÄÅ¡im, le personnage principal du roman. La première scène indique le menu dâun petit déjeuner pris rapidementâ : «â après avoir fini de boire son thé, et après avoir mangé un morceau de fromage avec un pain entier, il porta sa veste et sortit de la maison vers la rue ḤamrÄ. Neuf heures et demieâ ! Câest ce quâa lu HÄÅ¡im à sa montreâ »42. «â La nourriture est en quelque sorte au degré zéroâ »43, selon lâexpression de B. Didier, elle indique quand même le maigre menu du petit déjeuner. Le narrateur décrit également le dîner du protagonisteâ : «â HÄÅ¡im a dînéâ : il a fait bouillir trois pommes de terre, il les a épluchées, les a écrasées dans une grande assiette, pressé un demi citron, versé un peu dâhuile dâolive, ajouté un peu de sel et a tout mélangé. Il a mis deux grandes cuillères dâolive dans une petite assiette, épluché un oignon et lâa partagé en deux, lâa mis également dans une petite assiette. Il a préparé le pain et a tout transporté dans son bureauâ »44. On remarque clairement dans ce passage, la description précise et très détaillée de la préparation du dîner. Le narrateur, sur le même rythme et avec la même précision, décrit la scène où le protagoniste mange le dîner quâil a préparé. Nous revenons plus loin sur la fonction de cette description.
La scène la plus longue dans le roman45 est celle où le protagoniste est au téléphone avec sa fiancée Maryam et en même temps, il prépare pour la première fois le plat de MÄaddara, «â lâune des préparations les plus populaires du Proche-Orient, connue déjà à lâépoque classiqueâ »46. En même temps quâils discutent de la crise que traverse le pays et de lâavenir de leur relation â (ils se sont fiancés depuis trois ans) â, le narrateur décrit tous les ingrédients ainsi que toutes les étapes de la préparation de ce plat. Il va sans dire donc, que les plats et les mets mentionnés pour les trois repas du jour, révèlent la crise financière que traverse le protagoniste alors quâil est enseignant au lycée. Il se contente de la nourriture populaire de base connue dans tous les villages libanais.
Å awqÄ«, un ami de HÄÅ¡im a promis à ce dernier un second emploi afin de faire face à la situation économique. Pour discuter des détails ils ont convenu de déjeuner ensemble dans le restaurant. La nourriture commandée est dâune autre nature que les menus précédents et joue, par conséquent, un autre rôle dans le romanâ : Une assiette de ḥummuá¹£ (pois chiches), une assiette de fève (fÅ«l), une assiette de tabbÅ«li, une salade, foie cru (sawda), kafta (viande hachée avec persil et oignon), une assiette de viande coupée en morceau et cuite (Å¡iqaf) et une bouteille dâarak.
Cette commande festive est incohérente avec la situation de HÄÅ¡im et à lâantipode des menus déjà soulignés. Surtout que ce dernier, en attendant son ami Å awqÄ«, avait regardé le menu et a bien vu quâavec les 4000 livres libanaises qui sont dans sa poche, il peut à peine payer la moitié de la commande. Il est vrai que câest Å awqÄ« qui a fait la commande. Il a commandé une demie- bouteille dâarak, mais HÄÅ¡im a rectifié en précisant une bouteille au lieu dâune demie, ce qui va augmenter la facture. Ce paradoxe, difficilement compréhensible, répond, à notre avis, à un code social en deux voletsâ : le premier câest quâun déjeuner au restaurant sort habituellement de lâordinaireâ ; le second, câest «â un déjeuner dâaffairesâ » où lâéventuel travail complémentaire de HÄÅ¡im sera discuté. Cela impose un riche menu. Résultatâ : chacun a payé 4000 livres libanaises, et la facture nâétait pas entièrement réglée. Là aussi, lâaction de manger était décrite et observée avec les moindres détails.
La description de la nourriture, de sa préparation et de sa consommation joue également un rôle narratif dans le roman. La description précise et détaillée de chaque mouvement dans la préparation des plats et pendant leurs consommations contribue à un mouvement narratif extrêmement lent dans le récit. Cette ambiance créée correspond parfaitement au rythme de la vie du protagoniste. Il passe la grande partie de ses journées à la maison en raison de la fermeture des écoles. Le temps de la narration est presque lâéquivalent du temps de lâaction.
En revanche, dans le second roman-autofiction qui marque la fin de la guerre, la nourriture est en phase avec le milieu urbain. Le narrateur qui sâappelle Rašīd, le même nom que lâauteur, va faire plaisir à sa femme, il prépare lui-même un festin et puis il commande un poisson pimenté à un restaurant de Beyrouth. Le fait même de passer une commande est tout à fait lié à une tradition urbaineâ : «â mon épouse aime manger épicé et tout particulièrement du «â poisson au pimentâ », jâen ai donc commandé un dans le plus beau restaurant spécialisé sur la corniche au bord de la mer à Ayn el-Mraysséâ »47.
Par opposition au plat populaire MÄaddara, déjà mentionné dans le roman précédent, se présente la mulūḫiyya, dont le nom est probablement une dérivation de mulÅ«kiyya (royale48 ). Ce plat élaboré se pose comme signe du retour de Beyrouth dâavant la guerre. Lâauteur lâexploite comme une occasion pour oublier et effacer quinze ans dâhostilité. Le narrateur avait lâhabitude, avant la guerre, de rencontrer ses amis autour dâun plat de mulūḫiyya le premier jeudi du mois dans lâun des restaurants situés autour de lâUniversité américaine à Beyrouth. Ce rituel est repris «â au lendemain dâune longue guerre meurtrièreâ », dans le restaurant «â Blue noteâ »â :
Depuis longtemps, avant le mariage bien sûr, jâavais lâhabitude avec quelques-uns de mes amis appartenant aux différentes communautés qui font lâunité de la famille libanaise dâaller manger une mulūḫiyya, le premier jeudi du mois, au restaurant Blue note ⦠Parmi les cinq que nous étions quatre buvaient, dont moi. Nous buvions du vin rouge fabriqué au Liban ⦠Le repas nous donnait lâoccasion de magnifier la patrie, le Liban, le pays du pluralisme et de la tolérance. Nous étions assis à une table unique, entre amis, les uns buvaient, les autres pas49 â¦.
La fonction politique de la nourriture est indéniable dans cette scène festive qui essaie de dissimuler quinze ans dâhorreur et dâintolérance. Les libanais, voire lâélite libanaise, est aveuglée par les apparences et refuse dâaffronter la réalité en face. Le ton cynique utilisé par le narrateur met en exergue la naïveté des libanais qui croient que la mémoire dâune longue guerre destructrice, matériellement et humainement, sera dépassée grâce à un bon vin rouge et à un plat de mulūḫiyya.
3 Conclusion
Au terme de cette étude qui portait sur les romans de deux écrivains libanaisâ : une romancière et un romancier, nous pouvons nous interroger sur dâéventuelles particularités, dans leur rapport à la nourriture, dues, au genreâ : homme / femme.
En effet, chez les deux auteurs, la cuisine reste essentiellement le domaine de la femme. Certes, lâhomme dans les romans de RÄšīd al-á¸aʿīf, fait la cuisine, mais quand il est seul, et la femme est présente pendant la préparation ne serait-ce quâau téléphone. Dâautre part, et contrairement aux personnages féminins dans les romans de Ê¿Alawiyya á¹¢ubḥ, lâhomme nâavait aucune prétention dans ce domaine. Dans les romans AlwÄḥ et Ê¿AzÄ«zÄ« as-sayyid KawabÄtÄ, la cuisine est un domaine réservé à la femme â la mère. Dans les romans de Ê¿Alawiyya á¹¢ubḥ, la cuisine est toujours liée à la femme.
Quant au rapport à la nourriture, nous pouvons conclure quâaucune différence nâémerge entre homme et femme. Si lâon a tendance à souligner le penchant de la femme vers les douceurs, curieusement ces dernières sont pratiquement absentes dans les romans des deux auteurs.
La nourriture nâest pas perçue comme moyen de subsistance chez les deux auteurs. Elle est un élément stylistique dans le récit et un réseau de signes sur les différents plansâ : culturel, social et politique.
Bibliographie
BaÄ¡dÄdÄ« (-al), Muḥammad b. al-Ḥasan, KitÄb aá¹-á¹abīḫ wa-muÊ¿Äam al-maʾÄkil ad- dimaÅ¡qÄ«ya, Le Caire, Muʾassasat al-HindÄwÄ«, éd. 2018.
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Garine, «â Anthropologie de lâalimentationâ », p. 30.
Didier, «â La nourriture dans les romans dâIsabelle de Charrièreâ », p. 191.
Lévi-Strauss, «â Le triangle culinaireâ », p. 19.
Lafon, «â Du thème alimentaire dans le romanâ », p. 170.
Ṣubḥ, Maryam, 2002. Traduit en français sous le titre Maryam ou le passé décomposé, par Rachida Damahi Haidoux et Batoul Jalabi Welnitz, 2007.
Les traductions des citations sont prises à la version française.
Maryam, p. 36.
Lévi-Strauss, «â Le triangle culinaireâ », p. 17.
Maryam, p. 37.
Mardam Bey, La Cuisine de ZiryÄb, p. 21.
Lévi-Strauss, «â Le triangle culinaireâ », p. 10.
Maryam, p. 38.
Ṣubḥ, An taʿšaq, 2020.
An taʿšaq, p. 108.
Maryam, p. 38.
Ibidem.
Ibid., p. 39.
Ibidem.
Ibidem.
Ibid., p. 36.
Ṣubḥ, Ismuhu, 2009.
An taʿšaq, p. 290. La dernière phrase est un proverbe arabeâ : «â qalb ar-raÄul fÄ« baá¹nihâ ».
Les auteurs classiques des livres de cuisine ont souvent mis le plaisir de la nourriture au même niveau que le plaisir sexuel. Muḥammad b. al-Ḥasan al-BaÄ¡dÄdÄ« (m. 1239) écrit dans lâIntroduction de son livre KitÄb aá¹-á¹abīḫ wa-muÊ¿Äam al-maʾÄkil ad-dimaÅ¡qÄ«ya (Livre de cuisine et dictionnaire de la cuisine damascène)â : «â Les gens sont différents vis-à -vis des plaisirs. Il y en a qui préfèrent le plaisir de la nourriture, dâautres préfèrent le plaisir vestimentaire ou la beuverie ou le plaisir sexuel ou le plaisir auditif. Quant à moi je préfère le plaisir de la nourriture aux autres plaisirsâ », p. 12.
Ismuhu, p. 115.
á¸aʿīf, Ê¿AzÄ«zÄ«, 1995. Traduit en français par Yves Gonzalez-Quijano, 1998.
Azīzī, p. 26. La traduction des citations dans ce roman est prise à sa version française.
Ibid., p. 218. Voir Boustani, «â Le Héros chez Rašīd aá¸-á¸aʿīfâ », p. 43-57.
Azīzī, p. 48.
Ibidem.
Bonnet et Fink, «â Présentationâ », p. 6.
á¸aʿīf, Insay, 2002.
Insay, p. 59.
á¸aʿīf, AlwÄḥ, 2016.
AlwÄḥ, p. 35.
Ibid., p. 34.
Ibidem.
Ibidem.
Ibidem.
á¸aʿīf, TaqaniyyÄt, 1989.
á¸aʿīf, Tuá¹£á¹ufil, 2001. Traduit par Edgard Weber, 2004.
Lafon, «â Du thème alimentaire dans le romanâ », p. 170.
TaqaniyyÄt, p. 8.
Didier, «â La nourriture dans les romans dâIsabelle de Charrièreâ », p. 188.
TaqaniyyÄt, p. 105.
TaqaniyyÄt, p. 15-24.
Mardam Bey, La Cuisine de Ziryâb, p. 93.
Tuá¹£á¹ufil, p. 24. La traduction des citations dans cet ouvrage est prise de la version française du roman.
Farouk Mardam Bey écrit dans La Cuisine de ZiryÄb au sujet de mulūḫiyyaâ : «â Les populations qui en mangent aujourdâhui sont celles qui ont été dominées par les Fatimides. Et la raison, si lâon en croit certains auteurs arabes, quâAl-MuÊ¿izz (m. 985), le fondateur du Caire, en fit grand usage, quand le lui avaient recommandé ses médecins à son arrivée de Tunisie. Guéri, il la nomma mulÅ«kiyya, câest-à -dire «â royaleâ », et elle devint de la sorte un des mets favoris de la courâ », p. 143.
Tuá¹£á¹ufil, p. 30.