à la demande du Musée du Louvre, Rocco Rante, archéologue au département des Arts de lâIslam du Musée depuis 2008 et chercheur associé au cnrs (équipe « Archéologie de lâAsie centrale » de lâUMR ArScAn â Archéologies et Sciences de lâAntiquité) depuis 2015, est responsable de la Mission archéologique franco-ouzbèke de lâoasis de Boukhara (mafoub). Outre celui du Louvre, la mission a bénéficié du soutien du ministère français de lâEurope et des Affaires étrangères. Dans ce cadre, les travaux conduits par Rocco Rante nourrissent une réflexion centrée sur lâarchéologie et lâhistoire du Grand Khorasan â vaste entité géoculturelle à cheval entre Iran oriental et Asie centrale occidentale (de Nichapour à Merv, Herat, Bactres et Boukhara). Cette réflexion, amorcée lors de travaux antérieurs en Iran, sâest développée autour de thématiques privilégiées : dynamiques de peuplement, processus dâurbanisation et urbanisme, modalités dâadaptation à un environnement en équilibre fragile, gestion des ressources en eau. Ayant franchi lâOxus pour élargir ses travaux iraniens à la portion de lâAsie centrale sâinscrivant dans cette zone dâinfluence du monde iranien, câest dans les sables du désert du Kyzyl Koum, dans la partie terminale du delta endoréique du Zerafshan, que R. Rante a initié en collaboration avec ses partenaires un programme dâétudes pluridisciplinaires consacré à lâoasis de Boukhara (Ouzbékistan), intéressant aussi bien les recherches sur lâAntiquité tardive et le haut Moyen Ãge que lâarchéologique islamique en Iran et en Asie centrale.
Consacré à lâétude des systèmes de peuplement sur la longue durée à travers celle des occupations humaines et de leur évolution, des derniers siècles avant J.-C. jusquâà lâépoque timouride (XVe siècle), le présent volume est le premier dâune série de trois ouvrages dédiés aux recherches menées dans lâoasis de Boukhara par lâauteur et son équipe depuis 2009. Dâun grand intérêt, tant pour la perception des dynamiques territoriales et spatiales et la constitution de réseaux que pour la compréhension de lâimpact des changements environnementaux (désertification) sur les occupations humaines et pour celle du fait urbain et des relations entre villes et territoires, il illustre aussi lâefficacité de lâapproche de R. Rante, clairement pluridisciplinaire et collaborative. Lâouvrage affine la vision des vastes aires chrono-culturelles considérées : étude géomorphologique et mise en évidence du réseau paléo-hydrographique, datation par osl des paléochenaux ; étude historiographique et analyse de cartes et des images satellitaires ; prospections archéologiques systématiques assorties de relevés topographiques, fouilles ciblées sur des sites diagnostics (Romitan, Paykend et Iskijkat, notamment), construction dâun système dâinformation géographique (sig). Ce volume apporte ainsi de manière convaincante des éléments de réponse à des questions majeures liées à la coévolution des ressources en eau et du mode dâimplantation des établissements humains. Il fournit en outre un corpus remarquable de données relatives à lâhistoire de lâoccupation humaine, aux dynamiques socio-culturelles et à la culture urbaine et matérielle dâune région couvrant près de 5000 km2. Plus de 1000 sites et une multitude de cours dâeau, naturels et artificiels ont été recensés ou découverts. Ils présentent des dynamiques de destructions et de reconstructions anciennes et actuelles, attestant la difficulté de la méthode adoptée et des interprétations. Lâouvrage a le grand intérêt dâen présenter une lecture globale sur le temps long : distribution, chronologie et transformation des occupations à lâintérieur de lâoasis, typologie et organisation territoriale des établissements étudiés à la fois dans leur complexité (contexte de fondation, conception structurelle, système défensif et cadre urbain, etc.) et dans une perspective comparative. Cette démarche féconde permet à R. Rante de proposer un nouveau cadre chronologique et de mettre en évidence une dynamique dâoccupation des territoires qui faisait jusquâici défaut. Grâce à lâampleur des travaux réalisés par la mission et au fructueux croisement des disciplines opéré, lâauteur et son équipe sont ainsi en mesure dâajouter de nouvelles pages à lâhistoire de Boukhara et de son oasis, fondées sur la synthèse des données archéologiques anciennes et celles de la mafoub. En comblant dâimportantes lacunes dans la connaissance de cette oasis majeure de lâancienne Sogdiane, ces données nouvelles permettent à R. Rante de réévaluer, voire corriger nombre dâinterprétations ou dâen proposer de nouvelles.
Lâapproche multiscalaire (site, oasis de Boukhara, delta du Zerafshan) montre ici son potentiel heuristique. Le croisement des données archéologiques et paléo-environnementales permet à R. Rante de faire remonter les premières occupations de lâoasis au IIIe siècle avant J.-C., le long du chenal principal du Zerafshan et dans les zones occidentales de lâoasis, et dâexclure la possibilité dâune occupation antérieure. Lâaccroissement progressif de la population sâaccompagne par la suite du déplacement des zones occupées au sein de lâoasis et de la transformation du mode de peuplement dont on suit lâévolution, des occupations de type villages ouverts à la superficie réduite du Ier siècle de notre ère jusquâà lâapparition de centres â comme Romitan, doté dâune résidence royale, ou Boukhara â puis dâétablissements structurés autour dâune forteresse et enfin de villes, associées à des banlieues (rabad). Cette étude nous en donne à suivre non seulement lâévolution de la distribution dans lâoasis mise en lien avec celle du réseau hydrographique, mais aussi celle de la structuration interne des établissements (sites « tripartites », sites « bipartites » et tepe uniques), jusquâà leur déclin, voire leur abandon. Il en souligne aussi les transformations du fonctionnement socio-économique, en partie liées à celles des grands axes routiers et commerciaux après la chute des Kouchans : déclin de la route de Bactres et ouverture du bras nord-est de la route de la Soie reliant directement Merv à Boukhara qui favorisa les liens entre le Khorasan partho-sassanide et lâoasis. Un autre intérêt de cette approche régionale est la mise en lumière de regroupements ou dâécarts au sein de lâoasis, dont témoigne par exemple le mobilier céramique. Les disparités culturelles relevées entre Boukhara, au sud/sud-est, et Romitan, KakiÅ¡tuvan et Iskijkat, à lâouest/nord-ouest, durant les premiers siècles de notre ère suggèrent ainsi, notamment, lâexistence de deux entités politiques séparées par le cours principal du Zerafshan. La méthode favorisée par R. Rante permet aussi dâévaluer lâimpact territorial des invasions ou des arrivées de populations extérieures dans lâoasis de Boukhara, et notamment celui de la conquête islamique au début du VIIIe siècle, qui se traduisit par le contrôle militaire des villes, une restructuration sociopolitique et une nouvelle organisation des zones péri-urbaines, sans affecter ni le tracé, ni lâorientation des bâtiments, exception faite des mosquées. Cette vision globale, sur la longue durée, permet enfin de mesurer lâimportance relative des différents centres urbains de lâoasis et la manière dont le dépeuplement progressif de zones rurales généra, à partir du Xe siècle, lâapparition de nouvelles entités urbaines, contribuant à faire de Boukhara la « métropole » de lâoasis, capitale du vaste royaume samanide où se concentrèrent la production, le commerce â et, par conséquent, une large partie de la population au détriment des autres villes â, jusquâà ce quâune reprise démographique, à lâépoque timouride (fin XIVeâXVe s.), se manifeste dans les sites principaux et les plus anciens de lâoasis.
Corinne Debaine-Francfort
Directeur de recherche cnrs, Directeur de lâéquipe Asie Centrale, mae, umr 7041
Pourquoi mâéchappes-tu quand je désire te saisir? Ne pourrions-nous pas, ô ma mère, dans les demeures de Pluton, nous entourer de nos bras et soulager nos cÅurs par les larmes? La divine Proserpine ne mâaurait-elle offert quâun vain fantôme pour accroître encore mes chagrins et mes gémissements?
homÃre, Odyssée, livre xi, trad. E. Bareste 1842.
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