Trente-sept ans séparent le voyage en Espagne du poète français Théophile Gautier et celui de Julian Kaliszewski, journaliste et écrivain polonais. Le premier a lieu en 1840, le second en 1877. Ces décennies sont marquées par de profonds bouleversements touchant à lâart, à la science et, surtout, aux moyens de transportâ¯: le chemin de fer et la navigation à vapeur commencent à concurrencer la traction hippomobile et les voiliers. Gautier et Kaliszewski suivent à peu près le même itinéraire, visitant notamment Irun, Burgos, Madrid, Tolède, Cordoue, Grenade, Séville et Cadix. Lâun et lâautre sâenthousiasment pour lâAndalousie, quâils considèrent comme une contrée historiquement et culturellement exceptionnelle. Il est dâailleurs possible que lâécrivain polonais ait connu Le Voyage en Espagne, puisquâil maîtrisait le français et que lâédition belge de lâouvrage, publiée en 1845 sous le titre Tra los montes, était disponible dans la librairie varsovienne de Franciszek Spiess1.
La perception de lâEspagne par les deux artistes présente certaines convergences évidentesâ¯: lâoptique sternienne2, lâattrait pour lâhéritage arabe en Andalousie et, plus largement, pour les cultures de lâOrient, etc. Néanmoins, il ne sâagit pas ici dâanalyser en détail le voyage de Gautier, déjà amplement étudié dans de nombreux ouvrages et articles3. Les traits caractéristiques du périple du poète français ne nous serviront que de toile de fond afin de mettre en relief les spécificités du parcours de Kaliszewski. Nous tenterons ainsi de répondre à la question suivanteâ¯: quel rôle lâexpérience espagnole a-t-elle joué dans lâautoreprésentation de Kaliszewski, en tant quâhomme et en tant que voyageurâ¯?
Notre réflexion sâinscrit dans lâapproche «â¯auto/bio/géographiqueâ¯Â», au sens quâElżbieta Rybicka donne à ce concept, quâelle définit comme «â¯une sorte de littérature de document personnel où lâhistoire de lâhomme se comprend à travers sa localisation géographiqueâ¯Â»4. Comme lâa justement observé Claudio Magris, «â¯[n]ous voyageons à travers le monde, et ses figures, sur lesquelles nous fixons notre regard, nous renvoient notre image comme un miroirâ¯Â»5. Lâindividu se construit donc en traversant le monde et en se confrontant à des espaces inconnus6. De nombreux chercheurs7 ont par ailleurs montré que la perception et les émotions du voyageur sont fortement conditionnées par les moyens de transport employés. Selon Rybicka, analyser la manière dont lâexpérience viatique se constitue à travers le mode de transport relève précisément des objectifs de la géopoétique8. Nous examinerons donc comment le choix du chemin de fer par Kaliszewski infléchit sa manière de voyager et distingue son expérience de celle de Gautier, qui se déplaçait encore grâce à la traction animale. En même temps, nous analyserons la dimension autobiogéographique du récit de voyage de lâécrivain polonais.
1 Julian Kaliszewski et ses voyages
Contrairement à Gautier, Kaliszewski (1845-1909), connu également sous les pseudonymes «â¯Klinâ¯Â», «â¯Ancien homme de lettresâ¯Â» ou «â¯Homme de lettres ratéâ¯Â»9, est un écrivain du xixe siècle qui ne connut guère le succès de son vivant. Humoriste impitoyable, misanthrope et dandy, il est aujourdâhui considéré comme un «â¯prédécadentâ¯Â» et un critique acharné du positivisme, courant qui occupait une place centrale dans la vie intellectuelle polonaise de la seconde moitié du xixe siècle10. Comme lâécrit Jan Tomkowskiâ¯: «â¯Quelques rares témoignages dâamis nous montrent un excentrique, [â¦] vêtu dâun fez turc et de pantoufles, collectionneur dâart érotique, spécialiste du latin et sceptique zéléâ¯Â»11.
Dans ses écrits, Kaliszewski recourt volontiers au grotesque, à lâhyperbole et au sarcasmeâ¯; il affectionne également lâaphorisme et le paradoxe. Son héritage littéraire demeure toutefois fort restreintâ¯: outre des articles de presse, il nâa publié que deux volumes dâesquisses littéraires, dont une large partie est consacrée aux récits de voyage (Szkice Klina [Esquisses de Klin], 1868, 1882), un essai philosophique (PamiÄtniki sceptyka [Mémoires dâun sceptique], 1872) ainsi quâun pamphlet sur les vices nationaux polonais (Moi kochani rodacy [Mes chers compatriotes], 1888).
Ses voyages furent nombreux12, financé grâce à un héritage paternel â son père étant un architecte prospère. Kaliszewski entreprend dâabord de voyager afin de fuir le spleen13. Toutefois, échouant à atteindre cet objectif (K1, p. 37-38), il déclare être mû uniquement par la «â¯passion de mouvementâ¯Â» (K, p. 43)14.
Ses destinations se situent principalement en Europe du Sud, quâil juge infiniment plus propice à la vie et à la joie que le Nord, perçu comme gris, monotone, associé à lâexil et à la mort (K, p. 45-46, 104). Chaque retour vers le Sud lui procure le sentiment dâêtre un enfant retrouvant sa mère adorée (K, p. 114). Il considère cette partie de lâEurope comme le berceau de la civilisation, où il peut contempler les cultures antiques. Câest pourquoi, en Espagne, il sâintéresse surtout aux vestiges de la culture et de lâart arabes, tandis quâen Italie, la Rome préchrétienne le séduit davantage que le Vatican15. Enfin, lâimportance de la «â¯Terre Sainte du Sudâ¯Â» (K, p. 114)16 â ainsi nomme-t-il lâensemble des pays méditerranéens â découle pour lui dâun besoin purement physiologique de soleil et de la nécessité dâéviter le froid et lâobscurité hivernale (K, p. 45). Ce trait le rapproche de Gautier qui, dans Loin de Paris, écrit que les saisons pluvieuses provoquent chez lâindividu la «â¯maladie du bleuâ¯Â» et que câest le désir de contempler «â¯des dentelures de villes éblouissantes de blancheurâ¯Â» qui lâincite à voyager17.
Kaliszewski parcourt également lâEurope pour échapper à la société polonaise, quâil qualifie de «â¯provincialeâ¯Â» et «â¯pétrifiéeâ¯Â» (K, p. 46)18. Cosmopolite et homme de grande culture, il prend ses distances avec les Polonais moyens, quâil accuse, entre autres, de paresse, dâirréflexion, de mégalomanie nationale et de passivité historique19. Il trouve également les paysages polonais monotones et, même sâil aime se promener dans les rues de sa ville natale, Varsovie (K1, p. 170), il décrit cette ville comme «â¯honteusement ennuyeuse, remplie de poussière, de miasmes, de misérables potins et dâune foule dâorgueilleuxâ¯Â» (K, p. 46)20. Il nâest véritablement à lâaise que dans son appartement, peuplé dâÅuvres des classiques et dâobjets excentriques21. Certes, il tente de se régénérer à lâétranger, mais la mélancolie lâaccompagne toujours et empoisonne ses expériences du «â¯venin du désespoirâ¯Â»22. Ainsi, comme lâa bien montré Agnieszka Zgraja, quel que soit lâendroit où il se trouve, Kaliszewski reste solitaire, incapable de nouer des relations, pessimiste et critique23.
2 Le moyen du transport adopté et ses conséquences
Selon Jacqueline Berben, le voyage en Espagne de Gautier prend la forme dâun véritable rite de passageâ¯: le pays occupe une place particulière dans la biographie de lâartiste et exerce sur lui un effet transformateur. Bien que lâécrivain ait effectué dâautres séjours en Espagne, en 1846 et en 1859, ceux-ci ne lâont pas marqué autant que le premier24. Le voyage de Kaliszewski en Espagne25, en revanche, ne possède pas ce statut singulierâ¯: il nâest quâun parmi les nombreux périples quâil entreprit au cours de sa vie. Une autre différence essentielle réside dans le moyen de transport choisiâ¯: Kaliszewski voyage en train, les chemins de fer étant déjà largement développés à lâépoque. Gautier, en revanche, ne pouvait en profiter, les lignes ferroviaires espagnoles ne commençant à se développer quâà partir des années 185026. Il recourt donc à des véhicules traditionnels, caractéristiques du voyage prémoderne, qui influencent inévitablement son image du pays et du voyage dans son ensemble.
Ce type de déplacement demeure imprévisible, car il dépend du relief, des conditions météorologiques ou encore de lâhumeur des animaux de trait27. Il est également exposé aux attaques des brigands28. Lâauteur du Voyage en Espagne, qui finance son périple grâce à la publication de feuilletons dans le quotidien La Presse29, le présente ainsi comme riche en aventures inattendues. Dans son récit, câest la route elle-même qui engendre les événements, souvent périlleux. Il ne faut toutefois pas oublier que Gautier exagère volontairement les dangers. Certes, les voitures étaient délabrées, les passagers dupés par des aubergistes cupides, les brigands rôdaient dans les environs, et la diligence se perdit une nuit dans un désert aux abords de Cordoue (G, p. 362-363)â¯; mais aucune de ces péripéties ne mit réellement en danger la vie de Gautier ni celle de son compagnon de route, Eugène Piot.
Le voyage ferroviaire est, lui, dâune nature totalement différente. Pour reprendre la formule célèbre de Wolfgang Schivelbusch, avec lâessor du chemin de fer, le voyage «â¯sâest industrialiséâ¯Â»30â¯: la route a cessé dâêtre physiquement ressentie, empêchant le voyageur de percevoir la distance parcourue. Dans le texte de Kaliszewski, lâ«â¯espace intermédiaireâ¯Â», entre les destinations, disparaît presque totalement. Seules subsistent les villes qui se succèdent, que lâauteur visite en détail ou traverse rapidement. Lâarrivée à ces étapes nâest signalée que par de brèves remarquesâ¯:
Je traverse les Pyrénées, puis la chaîne de montagnes Cantabrique. Je franchis ensuite les anciennes Idubedes et, à 11 heures, je mâarrête à Burgos, lâancienne capitale de la vieille Castille. (K, p. 108)31
De même, lâespace entre Cordoue et Grenade se réduit à deux points caractéristiques, mentionnés en passantâ¯: le rocher de la Peña de los Enamorados et la cascade Infiernos de Loja (K, p. 116).
La voie ferrée neutralise aussi les irrégularités naturelles du terrain, qui obligeaient les véhicules traditionnels à ralentir ou à faire des détours. Le voyage se transforme alors en un «â¯théâtre monotone du mouvementâ¯Â»32 et modifie la relation du voyageur avec le paysageâ¯: ce qui sâoffre à sa vue nâest plus quâun ensemble de contours flous et fugitifs33. La perspective ferroviaire équivaut au regard rapide jeté par un client dans un grand magasin34. Enfermé dans son compartiment, Kaliszewski perçoit le monde qui défile derrière la vitre comme une succession dâimages à consommer, son regard ne faisant que glisser sur la surface de lâespace traverséâ¯:
Nous passons Jérès, célèbre pour la bataille et le vin. Au-delà de Puerto de Sainta Maria, lâocéan apparaît. Nous traversons un marécage, apercevons les pyramides blanches de sel et franchissons ensuite une longue digue, avec la mer des deux côtés. Enfin surgit une colline rocheuse au milieu des vagues grondantes. (K, p. 122)35
Ainsi, la seule émotion que ces voyages suscitent chez Kaliszewski est lâennui, dû notamment à la monotonie des arrêts successifs, à la déception suscitée par les lieux visités et à sa propre mélancolie. Il avoue en un passageâ¯: «â¯Lâennui [â¦] même à lâétranger, dès que ma première curiosité fut satisfaite, revenait sans cesseâ¯Â» (K1, p. 23)36. Bien que Kaliszewski voyage mû par le «â¯désir de nouveautéâ¯Â» (K1, p. 46)37, le monde lui apparaît comme une simple répétition, conséquence en grande partie des spécificités du voyage en train. Lâaliénation dâun espace traversé à toute vitesse fait que le déplacement dâune ville à lâautre nâest constitué que de moments vides et insignifiants (K, p. 113). Le seul instant où le voyage ferroviaire devient véritablement enthousiasmant est celui où Kaliszewski aperçoit lâAndalousie et sâabandonne à ses rêves dâun Sud idéalisé (K, p. 114-115). Pour le reste, contrairement à Gautier, pour qui lâespace traversé, réel ou mis en scène, possède une valeur intrinsèque38, Kaliszewski juge le parcours plat et ennuyeux (K, p. 109). Il aspire donc toujours à aller plus loin, vers de nouveaux lieux (K, p. 116), qui, malheureusement, se révèlent le plus souvent décevants (K, p. 119, 121). à cause de cette monotonie et de ces désillusions, lâécrivain se dit très fatigué par son périple, malgré des conditions relativement confortables (K, p. 128). Son récit de voyage en Espagne et au Portugal sâachève ainsi par ces motsâ¯: «â¯Jâen ai fini avec lâEuropeâ¦â¯Â» (K, p. 136)39. En exprimant son dégoût pour le Vieux Continent, il annonce ses prochains projets de voyage, cette fois vers lâÃgypte et lâInde (K, p. 136), qui ne verront pourtant jamais le jour.
3 Voyager et rêver
Lâincapacité de Kaliszewski à surmonter lâennui au cours de son voyage en Espagne tient à un autre facteur encoreâ¯: sa participation paradoxale au tourisme moderne. Ce phénomène est étroitement lié au chemin de fer dès ses débuts, puisque câest en train que Thomas Cook organisa ses premières excursions au début des années 184040. Dans la seconde moitié du xixáµ siècle, les voyages ferroviaires devinrent meilleur marché et se diffusèrent comme moyen de transport auprès de toutes les classes sociales. Câest ainsi que des centaines dâEuropéens partirent à la découverte du sud et de lâouest du continent.
Lâécrivain, observant avec inquiétude le développement de la «â¯religionâ¯Â» des guides, notamment ceux de Karl Baedeker (K1, p. 56, K, p. 82), se méfie profondément de lâindustrie touristique. Il évite donc sciemment de présenter des lieux déjà décrits à satiété (K, p. 118). Ainsi, à Grenade, contrairement à Gautier qui répond à la soif dâexotisme de son lecteur, le voyageur polonais renonce à toute description de lâAlhambra et de ses jardins, bien quâils lâaient fortement impressionné, ce que lâon sait par le témoignage de son compagnon de route Henryk Bartsch41. Au lieu de décrire des détails pittoresques, il se concentre sur les émotions suscitées par la visiteâ¯: lâadmiration pour lâart arabe, le regret de sa disparition et lâantipathie envers les Espagnols (K, p. 117). Cet aspect confère à son voyage une dimension résolument auto/bio/géographique, où lâespace parcouru devient une occasion de réflexion sur soi. Grâce à Grenade, Kaliszewski parvient à mieux saisir sa propre prédilection pour une attitude épicurienne, même si celle-ci représente, selon lui, lâanimalité de lâhomme42â¯:
Et dans la vie de tous les jours, il nây a aucune personne raisonnable qui nâapprécierait hautement les principes de lâhygiène et leurs effets bénisâ¯; mais il faut parfois se saouler, serrer contre les seins blancs un peu plus longtemps que nécessaire⦠que les diables emportent lâhygiène et la vie entièreâ¯! Un tel moment nous semble, pour lâinstant, valoir davantage que lâennuyeuse éternelle sobriété et la maîtrise de soi. (K, p. 118)43
Il est néanmoins paradoxal que, malgré ses stratégies rhétoriques, Kaliszewski ne recherche jamais dâimpressions hors des métropoles ni en dehors des lieux dotés du statut dâattractions touristiques (les lieux quâ«â¯il faut voirâ¯Â»). Même si ces derniers ne répondent presque jamais à ses attentes, il nâimagine pas dâautres modalités de voyage plus atypiques. Cela résulte sans doute aussi du moyen de transport adoptéâ¯: le chemin de fer réduit lâespace aux seuls endroits pourvus de gares. Ainsi, tout en prenant ses distances à lâégard des pratiques touristiques et de la nécessité de voyager comme pratique culturelle convenue, Kaliszewski demeure un touriste moderne par excellence.
Se pose alors la question de ce qui rend son expérience viatique si différente de celles, nombreuses, présentées dans la littérature polonaise du xixáµ siècle. Tout dâabord, comme lâa montré Agnieszka Zgraja, son récit est davantage «â¯celui dâun voyage intérieur, dâun mouvement entre opinion, croyance et émotion, que la description dâun voyage réelâ¯Â»44. La dimension intérieure de ses périples, éminemment auto/bio/géographique, apparaît clairement dans le passage décrivant son arrivée en Grèce, lorsquâil rêve des anciens Hellènes et imagine les dieux se promenant dans les prés (K, p. 62). Cette vision lui tient dâautant plus à cÅur quâelle lui donne lâimpression de retourner dans «â¯[s]a petite chambre à Varsovieâ¯Â», où il avait découvert les Åuvres dâHomère (K, p. 62). La Grèce contemporaine sâavère toutefois incompatible avec lâimaginaire littéraire45â¯: Athènes est pour lui la ville la plus désagréable parmi celles quâil ait visitées, les Grecs modernes nâont rien conservé de poétique, et la langue grecque contemporaine nâa rien de commun avec celle des Anciens (K, p. 62-75).
La confrontation entre rêve et réalité se reproduit lorsquâil franchit la Sierra Morena pour entrer en Andalousie. à ce moment du récit, il oppose la chaleur fabuleuse du Sud aux froides nuits polonaises où il rêvait dâEspagne (K, p. 114). Cela montre quâil voyage sur les traces de ses propres songes, lâEspagne réelle possédant pour lui un équivalent imaginaire. LâEspagne rêvée de Kaliszewski, tout comme celle de Gautier (G, p. 43), est issue de la littératureâ¯: de Don Quichotte46, du Pèlerinage de Childe Harold de Byron (K, p. 110, 122), et bien dâautres encore. Mais, contrairement à Gautier47, il ne parvient pas à la retrouver au cours de son voyage. à lâexception de Grenade, pour laquelle, écrit-il, tout le voyage valait la peine dâêtre entrepris (K, p. 119), le voyageur polonais se limite à une description mélancolique des vestiges du glorieux passé andalou (K, p. 115-116). Câest pourquoi, au fil de son périple, il replonge dans ses rêves qui le ramènent mentalement à son appartement varsovien (K, p. 62). Son voyage est donc auto/bio/géographique, dans la mesure où la géographie nâest souvent quâun prétexte pour «â¯entrer en soiâ¯Â» et construire un espace alternatif dans et par le rêve.
à lâoppose du dandy typique qui, à lâinstar de Jean des Esseintes «â¯installé âanywhere out of the worldââ¯Â»48, se contente de voyager en imagination, Kaliszewski ressent la nécessité de parcourir effectivement lâespace. Ainsi, tous ses périples, y compris celui en Espagne, deviennent un élément indispensable de la dialectique du rêve et de la réalité qui structure son existence. Par exemple, à son retour de la Péninsule Ibérique, bien que globalement déçu, il commence à se remémorer le voyage récent et oppose les boulevards haussmanniens de Paris, honnis et perçus comme la «â¯nouvelle Babyloneâ¯Â» à la «â¯vallée de Genil, dans laquelle sâépanouit si merveilleusement la fleur de Grenadeâ¯Â» (K, p. 131)49. Lâespace parcouru revit alors dans son esprit, sans doute transformé par le rêve. Il se remet à désirer les «â¯temps lointains, dâautres âges, des mondes inconnusâ¯Â» (K, p. 138)50. Un lieu suscite en lui le besoin dâen découvrir un autre encore. Câest pour cette raison quâaprès avoir admiré lâAlhambra splendide, il envisage de partir au pays des pharaons et dans lâInde mystique. Toutefois, il serait illusoire de croire quâun tel voyage, jamais entrepris, «â¯aux pyramides, aux grottes dâEllorâ et dâÃléphantaâ¯Â» (K, p. 136)51, pourrait guérir ce rêveur perpétuellement ailleurs, dissimulé derrière le masque dâun penseur blasé.
â¦
En définitive, il apparaît que la déception du voyageur polonais à lâégard de lâEspagne (Grenade exceptée) ne diffère en rien de ses autres expériencesâ¯: à chaque fois que Kaliszewski parcourt le monde, il constate que la réalité ne satisfait pas ses attentes. Cela tient non seulement à sa personnalité, mais aussi aux spécificités du voyage ferroviaire et aux caractéristiques du tourisme au xixáµ siècle. Mais, à la différence des périples des touristes ordinaires de lâépoque, les voyages de lâauteur, tels quâil les décrit, vivent des rêves nés de la littérature et de lâart. Les désillusions qui en résultent ne découragent pas Kaliszewskiâ¯; elles lâincitent au contraire à rêver dâautres lieux et, par conséquent, à vouloir les visiter. En ce sens, ses voyages constituent une quête mélancolique et interminable dâun idéal, ce qui leur confère un caractère profondément personnel, donc auto/bio/géographique.
The Railway Spleen and the âflower of Granadaââ¯: Julian Kaliszewski in the Footsteps of Théophile Gautier in Spain
En témoigne lâex-libris figurant dans un exemplaire conservé à la Bibliothèque nationale de Pologneâ¯: Théophile Gautier, Tra los montes, t. 1, Bruxelles, Société belge de Librairie Hauman et Cie, 1845,
Nikol Dziub, «â¯Sur la route de Gautier en Andalousieâ¯: fantaisies et fragments de capricesâ¯Â», Missile, nº 3, 2015, p. 25â¯; DobrosÅawa ÅwierczyÅska, «â¯Julian Kaliszewski â pisarz zapomnianyâ¯Â» [Kaliszewskiâ¯: lâécrivain oublié], PamiÄtnik Literacki, nº 4, 1986, p. 178.
Voir par exempleâ¯: Nikol Dziub, Voyages en Andalousie au xixe siècle, Genève, Droz, 2018â¯; Alain Guyot, «â¯Gautier et le miroir ironiqueâ¯: les avatars de la description du Voyage en Espagne à Militonaâ¯Â», dans Miroirs de textes. Récits de voyage et intertextualité, dir. Sophie Linon-Chipon, Véronique Magri-Mourgues, Sarga Moussa, Nice, Presses Universitaires de Nice, 1998, p. 87-106.â¯; Roland Le Huenen, Le Récit de voyage au prisme de la littérature, Paris, PUPS, 2015, chap. XVIâ¯; Sarga Moussa, «â¯Les Orients de Théophile Gautierâ¯: peintres orientalistes et récits de voyage (Espagne, Turquie, Ãgypte)â¯Â», 48/14 La revue du musée dâOrsay, nº 5, 1997, p. 65-73.
«â¯rodzaj literatury dokumentu osobistego, w którym historia czÅowieka rozumiana jest poprzez miejsce geograficzneâ¯Â»â¯: Elżbieta Rybicka, Geopoetyka. PrzestrzeÅ i miejsce we wspóÅczesnych teoriach i praktykach literackich [Géopoétique. Lâespace et le lieu dans les théories et pratiques littéraires contemporaines], Kraków, Universitas, 2014, p. 282. Toutes les traductions sont de lâauteur de lâarticle.
«â¯Si attraversa il mondo e le sue figure, sulle quali si fissa lo sguardo, ci rimandano come uno specchio la nostra immagineâ¯Â». Claudio Magris, «â¯Prefazioneâ¯Â», dansâ¯: Walter Benjamin, Immagini di città , trad. Giorgio Backhaus et al., Torino, Einaudi, 2007, p. V.
Agnieszka Czyżak, «â¯Nuda podróżowaniaâ¯Â» [LâEnnui du voyage], dans Nuda w kulturze [LâEnnui dans la culture], dir. PrzemysÅaw CzapliÅski et Piotr ÅliwiÅski, PoznaÅ, Rebis, 1999, p. 216.
Voir par exemple Wolfgang Schivelbusch, The Railway Journey. The Industrialization of Time and Space in the Nineteenth Century, with new Preface, trad. Anselm Hollo, Berkeley, University of California Press, 2014, p. 23-34, 30, 52-69â¯; Jonathan Stafford, «â¯A sea viewâ¯: perceptions of maritime space and landscape in accounts of nineteenth-century colonial steamship travelâ¯Â», Journal of Historical Geography, nº 55, 2017, p. 69-81â¯; Anna P.H. Geurts, «â¯Trains, bodies, landscapes. Experiencing distance in the long nineteenth centuryâ¯Â», The Journal of Transport History, nº 2, 2019, p. 165-188.
En employant ce terme, Rybicka ne se réfère pas aux propositions méthodologiques de Kenneth White et ne lâintègre pas davantage dans la géocritique de lâÃcole de Limoges. La géopoétique, telle quâelle la conçoit, accorde une valeur égale aux deux volets de son appellationâ¯: «â¯lâexpérience des lieuxâ¯Â» et «â¯leur création poïétiqueâ¯Â» [«â¯doÅwiadczenie miejscâ¯Â», «â¯ich pojetyczne tworzenieâ¯Â»]. Voir Rybicka, Geopoetyka, op. cit., 93. Voir aussiâ¯: ibid., 99.
«â¯Ex-literatâ¯Â», «â¯NiedoszÅy literatâ¯Â».
ÅwierczyÅska, «â¯Julian Kaliszewski â pisarz zapomnianyâ¯Â», op. cit., p. 183.
«â¯Nieliczne Åwiadectwa znajomych i przyjacióŠpokazujÄ nam ekscentryka, [â¦] ubranego w turecki fez i tureckie pantofle, kolekcjonera sztuki erotycznej, znawcÄ Åaciny i programowego sceptykaâ¯Â». Jan Tomkowski, «â¯Cena niezależnoÅci. O eseistyce Juliana Kaliszewskiegoâ¯Â» [Prix de lâindépendance. Sur les essais de Julian Kaliszewski], Studia Medioznawcze, nº 2, 2013, p. 134.
Il visita lâAllemagne, lâAngleterre, lâAutriche-Hongrie, la Belgique, le Danemark, lâEspagne, la France, la Grèce, lâItalie, les Pays-Bas, le Portugal et le Suède. Il se rendit également à Constantinople.
Julian Kaliszewski, Szkice Klina [Esquisses de Klin], CzÄÅÄ pierwsza, Varsovie, W drukarni CzerwiÅskiego i spóÅki, 1868, p. 37-38. Désormais, les références à cette Åuvre seront indiquées par le sigle K1, suivi du numéro de la page, et placées entre parenthèses dans le texte. Le sigle K sera réservé à la deuxième partie de ce texteâ¯: Julian Kaliszewski, Szkice Klina [Esquisses de Klin], CzÄÅÄ druga, Varsovie, W drukarni CzerwiÅskiego i Niemiery, 1882. Dans notre article nous utilisons également un autre sigleâ¯: G â Théophile Gautier, Voyage en Espagne, suivi de España, éd. Patrick Berthier, Paris, Gallimard, 1981.
«â¯namiÄtnoÅÄ ruchuâ¯Â».
Voir ÅwierczyÅska, «â¯Julian Kaliszewski â pisarz zapomnianyâ¯Â», op. cit., p. 186.
«â¯ÅwiÄta ziemio poÅudniaâ¯Â».
Théophile Gautier, Loin de Paris, Paris, Michel Lévy frères, 1865, p. 1-2. Sur cette question, voir Alain Guyot (dir.), «â¯âLa maladie du bleuâ. Art de voyager et art dâécrire chez Théophile Gautierâ¯Â» (nº 29 du Bulletin de la Société Théophile Gautier, 2007).
«â¯zaÅciankowyâ¯Â», «â¯nieruchawyâ¯Â».
Voir Julian Kaliszewski, Moi kochani rodacy [Mes chers compatriotes], Warszawa, NakÅadem autora, 1888, p. 26-103.
«â¯wpoÅród haniebnie nudnej, przepeÅnionej kurzem, wyziewami, nÄdznemi plotkami i kupÄ zarozumialców Warszawyâ¯Â».
Juliusz Wiktor Gomulicki, «â¯Klinâ¯Â», Stolica, nº 13, 1960, p. 16.
«â¯jadem zwÄ tpieniaâ¯Â»â¯: Walery Przyborowski, Stara i mÅoda prasa [Presse ancienne et nouvelle], Petersburg, KsiÄgarnia K. GrendyszyÅskiego, 1897, p. 39.
Voir Agnieszka Zgraja, «â¯Podróż âdoÅÄ nudnaâ. UdrÄka nowoczesnego podróżowania w âSzkicachâ Juliana Kaliszewskiegoâ¯Â» [Le voyage «â¯assez ennuyeuxâ¯Â». La peine du voyage moderne dans les «â¯Esquissesâ¯Â» de Julian Kaliszewski], Wiek XIX, nº XVII (LIX), 2024, p. 356-366.
Jacqueline Berben, «â¯The Romantic Traveler as Questing Heroâ¯: Théophile Gautierâs âVoyage en Espagneââ¯Â», Texas Studies in Literature and Language, nº 3 (25), 1983, p. 368-369.
Il sây rend en compagnie du pasteur protestant Henryk Bartsch (1832-1899), quâil avait rencontré dans le train lors dâun voyage en Grèce. Bartsch a décrit ce périple dans son ouvrage Z teki podróżnika. Szkice dawne i nowe, oryginalne i tÅumaczone [Du dossier du voyageur. Esquisses anciennes et nouvelles, originales et traduites], Warszawa, W ksiÄgarni E. Wende i SpóÅki, 1883.
Antonio Gomez Mendoza, «â¯La modernisation des transports dans la Péninsule Ibérique au xixe siècleâ¯Â». Histoire, économie et société, 1992, 11áµ année, nº 1, p. 145.
Les voyageurs, Gautier y compris, entretenaient souvent des relations avec les animaux de trait (G, p. 89-91).
Voir MaÅgorzata Nitka, Railway Defamiliarisation. The Rise of Passengerhood in the Nineteenth Century, Katowice, Wydawnictwo Uniwersytetu ÅlÄ skiego, 2006, p. 46.
Marie-Claude Schapira, «â¯LâAventure espagnole de Théophile Gautierâ¯Â», dans LâAventure dans la littérature populaire au xixe siècle, dir. Roger Bellet, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2019, p. 21-39, disponible en ligneâ¯:
Schivelbusch, The Railway Journey, op. cit., p. 14.
«â¯Przerzynam siÄ tedy miÄdzy Pirenejami i ich dalszym biegam zwanym kantabryjskiemi góramiâ¯; dalej przez starożytne Idubedy, i o 11 w nocy stajÄ w Burgos, dawnej stolicy starej Kastyljiâ¯Â».
«â¯monotonous theatre of motionâ¯Â»â¯: Nitka, Railway Defamiliarisation, op. cit., p. 24.
Tadeusz SÅawek, «â¯Demon GrabiÅskiego. Próba fenomenologii kolei żelaznejâ¯Â» [Le Démon de GrabiÅski. Essai de phénoménologie du chemin de fer], dans Z problemów literatury i kultury xx wieku. Prace ofiarowane Tadeuszowi KÅakowi [Des problèmes de la littérature et de la culture du xxe siècle. Mélanges offerts à Tadeusz KÅak], dir. Stefan Zabierowski, Katowice, Wydawnictwo Uniwersytetu ÅlÄ skiego, 2000, p. 152.
Voir Schivelbusch, The Railway Journey, op. cit., p. 191.
«â¯Mijamy Jerez sÅynny bitwÄ i winkiemâ¯; za Puerto de s. Maria ukazuje siÄ nam oceanâ¯; przesuwamy siÄ wpoÅród bÅotâ¯; przypatrujemy biaÅym piramidkom z soliâ¯; przebiegamy nastÄpnie jakÄ Å dÅugÄ groblÄ majÄ cÄ po obiech stronach morze i wreszcie ukazuje siÄ nam skaliste wzgórze w poÅrodku fal szumiÄ cychâ¯Â».
«â¯Nuda [â¦] nawet za granicÄ , zaraz po zaspokojeniu pierwszej ciekawoÅci uporczywie do mnie wracaÅaâ¯Â».
«â¯chÄÄ nowoÅciâ¯Â».
«â¯le plaisir du voyage est dâaller et non dâarriverâ¯Â» (G, 371).
«â¯Z EuropÄ już skoÅczyÅemâ¦â¯Â».
Voir John Urry, The Tourist Gaze, London, Sage Publications Inc., 2005, p. 23.
Les voyageurs visitèrent lâAlhambra pendant plusieurs heures, «â¯ne rompant le silence solennel que par quelques signes dâadoration coupésâ¯Â» [«â¯przerywajÄ c uroczyste milczenie zaledwie kilkoma urywanemi oznakami zachwytuâ¯Â»]. Bartsch, Z teki podróżnika, op. cit., 1883, p. 242.
Kaliszewski cherche à échapper au spleen non seulement par les voyages, mais aussi par dâautres moyens. Il les présente en latin dans Mémoires dâun sceptiqueâ¯: «â¯I Bubulam edito, II Vinum bibito, III Nicotianam fumato, IV Puellam molito, V Naturam spectato, VI Sese contemplatoâ¯Â». J. Kaliszewski, PamiÄtniki sceptyka [Mémoires dâun scéptique], Kraków, Drukarnia Uniwersytetu JagielloÅskiego, 1872, p. 1. Parmi ses Åuvres perdues figurait en outre une autobiographie scandaleuse, composée notamment de portraits impudiques de filles de joie avec lesquelles il entretenait des relations intimes. Voir Gomulicki, «â¯Klinâ¯Â», op. cit., p. 16.
«â¯Wszakżeż i w życiu powszedniem nie masz rozsÄ dnego czÅowieka któryby nie ceniÅ wysoko zasad higieny i bÅogosÅawionych jej skutków, a jednak czasem⦠podchmieliÄ sobie, przytuliÄ siÄ do biaÅego Åona nieco dÅużej niż tego potrzeba⦠niech djabli wezmÄ i higienÄ i życie caÅeâ¯! taka chwila na razie zdaje siÄ nam wiÄcej byÄ wartÄ , niż nudna [â¦] wieczna trzeźwoÅÄ i panowanie nad sobÄ â¯Â».
«â¯Jest to bardziej relacja z podróży wewnÄtrznej, ruchu miÄdzy opiniÄ , przekonaniem i emocjÄ , niż opis rzeczywistego wyjazduâ¯Â». Zgraja, «â¯Podróż âdoÅÄ nudnaââ¯Â», op. cit, p. 366.
Ibid., 370.
Par exemple, à Séville, il se plaint ironiquement de ne pas avoir assisté à une rencontre romantique de deux amants, de ne pas avoir vu «â¯un homme debout devant la fenêtre et baisant une main blanche, qui se penche par la grilleâ¯Â» (K, 121) [«â¯który stojÄ
c przy oknie calowaÅby biaÅej ÅnieżnoÅci rÄ
czkÄ wysuniÄtÄ
spoza kratyâ¯Â»], allusion directe à lâépisode de Don Quichotte concernant le chevalier errant et la princesse amoureuse de lui. Miguel de Cervantès Saavedra, LâIngénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche, traduction et notes Louis Viardot, La Bibliothèque électronique du Québec, coll. «â¯Ã tous les ventsâ¯Â», vol. 294, p. 399-400, disponible en ligneâ¯:
Gautier, pour sa part, réussit à découvrir lâEspagne et à lâinventer par sa capacité à lâesthétiser, tout en affirmant être une sorte de «â¯daguerréotype littéraireâ¯Â» (G, 193). Voir Sarga Moussa, «â¯La double vue. Sur le voyage en Ãgypte (1869) de Théophile Gautierâ¯Â», Le Temps des médias, nº 8â¯: «â¯Le Tour du monde. Médias et voyagesâ¯Â», 2007, p. 34-35. Voir aussi, Alain Guyot, «â¯LâArt de voyager de Théophile Gautierâ¯Â», Viatica, nº 3, 2016, p. 7-9,
Françoise Carmignani-Dupont, «â¯Fonction romanesque du récit de rêveâ¯: lâexemple dââ¯âà reboursââ¯Â», Littérature, nº 43, 1981, p. 59.
«â¯rozkosznej doliny Xenilu, w której siÄ kwiat Granady tak wspaniale rozpuklaâ¯Â».
«â¯dalekie czasy, inne wieki, nieznane Åwiatyâ¯Â».
«â¯do piramid, do grot Ellory i Elefantyâ¯Â».
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