1 Introduction
Socrate soutient dans le Gorgias deux thèses qui visent le même objectif, mais dont il nâest pas évident, du moins à première vue, quâelles sont compatibles entre elles. Il soutient dâune part que câest par le moyen de lâelenchos que lâon se débarrasse du plus grand mal (voir 458a) et, dâautre part, que câest par le moyen du châtiment physique que lâon est débarrassé ou délivré du plus grand mal (voir 477a, 478d). Lâobjectif est donc le même, à savoir être débarrassé
2 Les recoupements entre lâelenchos et le châtiment
Si donc tu es toi-même de cette classe dâhommes dont je fais précisément partie, ce serait pour moi un plaisir de te poser toutes mes questions; dans le cas contraire, jâen resterais là ! Or quâest-ce que cette classe à laquelle jâappartiens? Câest celle des hommes qui prendront plaisir à être réfutés (Ïῶν ἡδÎÏÏ Î¼á½²Î½ á¼Î½ á¼Î»ÎµÎ³ÏθÎνÏÏν), si je dis quelque chose qui nâest pas vrai; mais qui prendront plaisir aussi à réfuter (ἡδÎÏÏ Î´á¾½ á¼Î½ á¼Î»ÎµÎ³Î¾Î¬Î½ÏÏν), si lâon dit quelque chose qui nâest pas vrai : de ceux qui, en vérité, ne trouveront pas, dâêtre réfutés, plus déplaisant que de réfuter (οá½Îº á¼Î·Î´ÎÏÏεÏον μενÏá¼Î½ á¼Î»ÎµÎ³ÏθÎνÏÏν á¼¢ á¼Î»ÎµÎ³Î¾Î¬Î½ÏÏν); car câest là , à mon jugement, un plus grand bien (μεá¿Î¶Î¿Î½ ⦠á¼Î³Î±Î¸Ïν), pour autant que câest un bien plus grand (μεá¿Î¶Î¿Î½ á¼Î³Î±Î¸Ïν) dâêtre débarrassé soi-même dâun mal, de celui qui est le plus grand, plutôt que dâen débarrasser un autre (á¼Ïαλλαγá¿Î½Î±Î¹ κακοῦ Ïοῦ μεγίÏÏÎ¿Ï á¼¢ á¼Î»Î»Î¿Î½ á¼Ïαλλάξαι) : je ne pense pas en effet que, pour un homme, il y ait un mal aussi grave (ÏοÏοῦÏον κακÏν) que de juger faux (δÏξα ÏÎµÏ Î´Î®Ï) sur les questions qui font précisément lâobjet de notre débat actuel! (458a1âb1)1
[LâÃtranger] les personnes interrogées se fâchent contre elles-mêmes, tandis quâelles sâadoucissent à lâégard dâautrui, et câest justement de cette
manière quâelles sont libérées (á¼ÏαλλάÏÏονÏαι) des opinions puissantes et solides dont leur propre esprit est investi : libération (á¼Ïαλλαγῶν) qui, de toutes, à la fois est la plus agréable pour lâassistant qui lâécoute, et celle dont les effets possèdent, pour celui qui en est lâobjet, la plus solide certitude. Câest que, mon cher enfant, la conviction de ceux qui, à leur égard, procèdent à cette purification (οἱ καθαίÏονÏεÏ) est tout à fait analogue à la conviction de ceux qui sont médecins du corps : à savoir quâun corps ne sera pas capable de profiter de lâalimentation qui lui est fournie, avant quâon ait expulsé de lui tout ce qui lâembarrasse (Ïá½° á¼Î¼ÏοδίζονÏα); à propos de lââme aussi, des réflexions identiques ont été faites par les gens dont il sâagit : à savoir quâelle ne recueillera aucune utilité des connaissances qui lui seront fournies, avant que, en le critiquant, on ait amené à avoir honte celui qui est lâobjet de cette critique; avant quâon lui ait enlevé les opinions qui lâembarrassent et font obstacle (Ïá½°Ï â¦ á¼Î¼ÏÎ¿Î´Î¯Î¿Ï Ï Î´ÏξαÏ) aux connaissances; et quâainsi on ait produit au jour lâhomme en état de pureté et croyant seulement savoir ce que précisément il sait, mais pas davantage! â [Théétète] Au moins est-ce entre nos manières dâêtre celle qui vaut le mieux et qui est la plus sage (ÏÏÏÏονεÏÏάÏη)! (230bâd)
Mille grâces alors rendrai-je à cet enfant! mais autant aussi à toi-même, si tu me réfutes et me libères de ma sottise (á¼Î¬Î½ με á¼Î»Îγξá¿Ï καὶ á¼Ïαλλάξá¿Ï ÏÎ»Ï Î±ÏίαÏ)! Allons! ne te lasse pas dâavoir de la bienfaisance pour un ami (Ïίλον á¼Î½Î´Ïα εá½ÎµÏγεÏῶν); réfute-le plutôt (á¼Î»Î»á¾½ á¼Î»ÎµÎ³Ïε)! (470c6â8)
Socrate serait reconnaissant quâon le débarrasse, en le réfutant, non pas du plus grand mal, mais dâune simple « sottise », comme si la thèse quâil soutient contre Polos, à savoir que lâinjustice nâest jamais profitable, était une simple sottise.
Nâest-ce donc pas, sâil [scil. le châtiment] est vraiment ce quâil y a de plus beau (κάλλιÏÏον), que, cette fois encore, il produit la plus grande quantité de plaisir, ou dâutilité, ou des deux à la fois (ἡδονὴν ÏλείÏÏην Ïοιεῠἢ á½ Ïελίαν á¼¢ á¼Î¼ÏÏÏεÏα)? (478b5â7)
Cette observation rappelle ce que Socrate disait plus tôt de lâelenchos, à savoir quâil est à la fois plaisant et avantageux dâêtre réfuté (458a). Ce nâest pas le seul rapprochement, loin de là , que lâon peut établir entre lâelenchos et le châtiment. Voyons-en quelques autres.
[Socrate] Cette utilité est-elle précisément celle que je suppose? Ne devient-on pas meilleur quant à son âme, à condition dâêtre châtié justement (βελÏίÏν Ïὴν ÏÏ Ïὴν γίγνεÏαι, εἴÏÎµÏ Î´Î¹ÎºÎ±Î¯ÏÏ ÎºÎ¿Î»Î¬Î¶ÎµÏαι;)?â[Polos] Câest au moins probable.âNâest-ce pas alors dâun mal de son âme quâest débarrassé (ÎÎ±ÎºÎ¯Î±Ï á¼Ïα ÏÏ Ïá¿Ï á¼ÏαλλάÏÏεÏαι) celui qui paie la peine de sa faute (ὠδίκην διδοÏÏ)?âOui.âOr, nâest-ce pas du mal le plus grand quâil est débarrassé (Ïοῦ μεγίÏÏÎ¿Ï á¼ÏαλλάÏÏεÏαι κακοῦ)? (477a5âb1)
Lâobjectif poursuivi par le châtiment est donc identique à celui recherché par lâelenchos et il sâexprime exactement dans les mêmes termes : être délivré du plus grand mal (á¼Ïαλλαγá¿Î½Î±Î¹ κακοῦ Ïοῦ μεγίÏÏÎ¿Ï , 458a7; Ïοῦ μεγίÏÏÎ¿Ï á¼ÏαλλάÏÏεÏαι κακοῦ, 477a8âb1). Dans ce qui suit immédiatement 477a, Socrate établit que le plus grand des maux, pour lââme, est lâinjustice et, plus généralement, toute forme de vice (477c). Le plus grand mal dont délivre le châtiment est à mes yeux identique au plus grand mal dont lâelenchos délivre lââme, puisque lâinjustice et toute autre forme de vice de lââme consistent nécessairement en des opinions fausses.
b) Lâelenchos et la punition ont également en commun de sâadresser à lââme et de contribuer à la délivrer de lâinjustice. Certes, si lâon sâen tient au texte du Gorgias, il nây a aucun passage qui établisse expressément un lien entre lâelenchos et lââme, mais ce lien peut être confirmé par le détour dâun autre lexique, en lâoccurrence celui de lâexamen et de la mise à lâépreuve (βάÏανοÏ, βαÏανίζειν). Ãtant donné que lââme ne peut pas se soumettre elle-même à lâelenchos, elle a besoin du secours et de la médiation dâautrui pour y parvenir
c) Socrate affirme, en 478d, que la justice, lorsquâelle est administrée sous forme de châtiment, a pour effet dâassagir (ÏÏÏÏÏνιζει, 478d6), câest-à -dire de rendre plus modéré. Lâhomme qui est puni est délivré de son injustice et son âme devient ainsi plus sage, plus modérée. Platon nâaffirme pas expressément, dans le Gorgias, que lââme soumise à la réfutation devient plus modérée, mais il lâaffirme ailleurs à au moins trois reprises.8
Ainsi donc, sois bon! ne te refuse pas à être le médecin de mon âme (ἰάÏαÏθαι Ïὴν ÏÏ Ïήν Î¼Î¿Ï ); car câest assurément un bien plus grand service que tu me rendras en me débarrassant lââme de lâignorance, que si câétait mon corps, dâune maladie. Sans doute, si câest ton intention de prononcer un long discours, je tâen préviens : ce nâest pas de cette façon que tu pourras me guérir (οá½Îº á¼Î½ με ἰάÏαιο), car je ne te suivrais pas! (372eâ373a)
Tu entreprends en effet, bienheureux, Pôlos, de me réfuter par des méthodes oratoires (ῥηÏοÏÎ¹Îºá¿¶Ï Î³Î¬Ï Î¼Îµ á¼ÏιÏειÏεá¿Ï á¼Î»ÎγÏειν), à la façon de ceux qui, devant les tribunaux, estiment produire une preuve (á½¥ÏÏÎµÏ Î¿á¼± á¼Î½ Ïοá¿Ï δικαÏÏηÏÎ¯Î¿Î¹Ï á¼¡Î³Î¿Ïμενοι á¼Î»ÎγÏειν). Effectivement, dans ces endroits-là , les parties croient se réfuter lâune lâautre (δοκοῦÏιν á¼Î»ÎγÏειν), quand, à lâappui des allégations quâéventuellement elles présentent, elle produisent des témoins nombreux et de bonne réputation (μάÏÏÏ ÏÎ±Ï ÏÎ¿Î»Î»Î¿á½ºÏ â¦ ÎºÎ±á½¶ εá½Î´Î¿ÎºÎ¯Î¼Î¿Ï Ï), tandis que, à lâappui de ses allégations, la partie adverse nâen produit quâun seul ou même point du tout. Or, au regard de la vérité, cette sorte de preuve (οá½ÏÎ¿Ï Î´á½² á½ á¼Î»ÎµÎ³ÏοÏ) nâa absolument aucune valeur. On peut en effet parfois être écrasé sous les faux témoignages, émis par nombre de gens et qui passent pour nâêtre pas peu de chose (á½Ïὸ Ïολλῶν καὶ δοκοÏνÏÏν)! (471e2â472a2)
Voilà un homme qui ne supporte pas quâon lui soit utile (οá½Îº á½ÏομÎνει á½ ÏελοÏμενοÏ) et quâil subisse cela même qui est lâobjet de notre conversation, je veux dire dâêtre corrigé (κολαζÏμενοÏ)!14 (505c3â4)
[Socrate] Sois pourtant prêt à me servir de second, dans le cas où Ménexène entreprendrait de me réfuter : ne sais-tu pas quel disputeur il est?â[Lysis] Ah! oui, fit-il, et terriblement, par Zeus! Et câest bien aussi pour cela que je souhaite tâentendre converser avec luiâ¦âPour que je prête à rire à mes dépens! répliquai-je.âNon, par Zeus! dit-il, mais pour que tu le corriges (á¼Î»Î»á¾½ ἵνα αá½Ïὸν κολάÏá¿Ï).16 (211bâc)
Lysis attend donc de Socrate quâil « corrige » son ami Ménexène, câest-à -dire quâil lui administre une correction, une leçon. Le verbe quâemploie Lysis (κολάÏá¿Ï, 211c3) est celui-là même que Socrate emploie à de nombreuses reprises dans le Gorgias17 pour exprimer le châtiment salvateur. Et il ne fait aucun doute, au vu de la discussion qui sâensuit entre Socrate et Ménexène (211câ213d), qui a la réputation dâêtre un redoutable éristique (211b), que le châtiment attendu consiste précisément en une réfutation. Le lien entre elenchos et punition nâest pas exclusif à Platon, puisquâon le trouve également dans un passage des Mémorables (I 4, 1) où Xénophon semble considérer que la finalité de lâelenchos nâest rien dâautre que dâadministrer une correction.18
3 Divergences et articulation entre lâelenchos et le châtiment
[â¦] au lieu de dissimuler lâacte injuste quâil a commis, on doit plutôt amener celui-ci au grand jour, afin que le coupable paie la peine de sa faute (ἵνα δῷ δίκην) et quâil revienne à la santé; que lâon doit aussi bien se contraindre soi-même que contraindre les autres à ne point avoir peur, mais à se présenter, les yeux fermés, courageusement, ainsi quâà un médecin pour quâil nous brûle ou taille la chair; être en quête du bien et du beau, sans mettre en ligne de compte la douleur; sâoffrir à être battu (ÏÏÏÏειν ÏαÏÎÏονÏα),
si ce sont des coups (Ïληγῶν) que mérite lâinjustice dont on sâest rendu coupable, à être emprisonné, si câest la prison quâon a méritée, si câest à lâamende, à la payer, à sâexiler si câest lâexil, et à mourir enfin (á¼Ïοθνá¿ÏκονÏα), si câest la mort (á¼á½°Î½ δὲ θανάÏÎ¿Ï ); être, soi, le premier à accuser soi-même et lâensemble de ses proches, employer lâart oratoire à cet usage, en vue, une fois mises en lumière les injustices commises, dâêtre débarrassé de ce qui est le pire des maux : lâinjustice (á¼ÏαλλάÏÏνÏαι Ïοῦ μεγίÏÏÎ¿Ï ÎºÎ±ÎºÎ¿á¿¦, á¼Î´Î¹ÎºÎ¯Î±Ï)! (480câd)
Socrate évoque dans ce passage une variété de peines, dont plusieurs sont des châtiments corporels (coups, emprisonnement, mise à mort). Dâaucuns ont prétendu, sous prétexte quâil sâagit de peines conditionnelles à une injustice commise, que ce passage nâest pas une confirmation de lâapprobation, par Socrate, des châtiments corporels.22 Or je ne vois pas en quoi le fait dâenvisager les peines que lâon pourrait encourir, en cas dâinjustice, nâaurait pas valeur, de la part de Socrate, dâapprobation des différents châtiments corporels qui sont mentionnés dans ce passage et dont la sévérité serait fonction de la gravité de lâinjustice commise. De plus, la fin de ce passage, qui nâest pas cité par Shaw, où Socrate établit un lien entre ces châtiments et le but poursuivi, à savoir être délivré de lâinjustice, atteste à mes yeux, pace Shaw, que ce sont des châtiments justes et appropriés.23 Comment pourraient-ils ne pas être justes sâils contribuent, de lâaveu même de Socrate, à délivrer le coupable de son injustice?
Voyons maintenant les divergences qui empêchent que lâon assimile le châtiment à une forme dâelenchos. La mise en lumière de ces divergences nous permettra sans doute de mieux comprendre lâarticulation, et peut-être même lâincompatibilité, entre lâelenchos et le châtiment.
Dâautre part, ceux pour qui il y a profit à avoir payé la peine que leur ont infligée les Dieux ou les hommes, ce sont ceux dont les fautes ont été des fautes qui ne sont pas incurables (οá½Ïοι οἳ á¼Î½ ἰάÏιμα á¼Î¼Î±ÏÏήμαÏα á¼Î¼Î¬ÏÏÏÏιν); ce nâen est pas moins par le moyen de la souffrance et de douleurs (δι᾽ á¼Î»Î³Î·Î´ÏνÏν καὶ á½Î´Ï νῶν) que leur vient ce profit, ici-bas
comme dans lâHadès (καὶ á¼Î½Î¸Î¬Î´Îµ καὶ á¼Î½ á¼Î¹Î´Î¿Ï ); car il nâest pas possible dâêtre, autrement, débarrassé de lâinjustice (Î¿á½ Î³á½°Ï Î¿á¼·Ïν Ïε á¼Î»Î»ÏÏ á¼Î´Î¹ÎºÎ¯Î±Ï á¼ÏαλλάÏÏεÏθαι). (525b4âc1)
Socrate nâexplique pas pourquoi la douleur et la souffrance sont indispensables pour être délivré de lâinjustice (á¼Î´Î¹ÎºÎ¯Î±Ï á¼ÏαλλάÏÏεÏθαι, 525b4).24 En outre, le caractère nécessaire de la souffrance et de la douleur ne laisse pas dâétonner car Socrate a plus tôt affirmé, dans un passage (478b) que nous avons examiné à la section précédente, que le châtiment procure beaucoup de plaisir, ou de lâutilité, ou encore les deux. Lâon ne voit pas très bien comment lâon peut concilier ces deux passages. On sâétonne également que Socrate affirme, à la fin de lâextrait cité, quâil nâest pas possible dâêtre délivré de lâinjustice autrement (Î¿á½ Î³á½°Ï Î¿á¼·Ïν Ïε á¼Î»Î»ÏÏ, 525b4) que par la souffrance et les douleurs. Lâelenchos nâest-il pas, au même titre que le châtiment, un moyen de débarrasser lââme de son injustice? Ãtant donné que nous sommes en présence de fautes « guérissables » (ἰάÏιμα) et que lâelenchos a précisément pour fonction de « guérir » lââme de son ignorance, pourquoi ne pourrait-il pas délivrer ces hommes de leur injustice? Si Socrate faisait exclusivement référence au moyen dâêtre débarrassé de lâinjustice dans lâHadès, on pourrait à la rigueur admettre que lâelenchos nâest pas, dans lâHadès, un moyen approprié pour débarrasser lââme de son injustice. Or Socrate précise que câest ici et dans lâHadès (καὶ á¼Î½Î¸Î¬Î´Îµ καὶ á¼Î½ á¼Î¹Î´Î¿Ï , 525b8) que le châtiment, par le moyen de la souffrance et des douleurs, sâavère utile, de sorte que Socrate fait complètement lâimpasse sur le rôle de lâelenchos ici-bas. Comme nous le verrons sous peu, ce nâest pas le seul passage du Gorgias où Socrate semble « oublier » lâelenchos et lui préférer tacitement le châtiment. Quoi quâil en soit, la douleur nâest pas du tout indispensable pour que lâelenchos parvienne à son résultat, qui est également de délivrer de lâinjustice. Non seulement lâelenchos ne sâaccompagne pas de douleur et de souffrance pour celui qui le subit, mais il sâaccompagne même de plaisir comme nous lâavons vu plus tôt (voir 458a).
Or, il convient à quiconque est sujet à être puni, et puni à bon droit par un autre, soit dâêtre amélioré par cette punition et dây gagner (á¼¢ βελÏίονι γίγνεÏθαι καὶ á½Î½Î¯Î½Î±Ïθαι), soit de servir dâexemple aux autres (á¼¢ ÏαÏαδείγμαÏι Ïοá¿Ï á¼Î»Î»Î¿Î¹Ï γίγνεÏθαι),
afin que ceux-ci, lui voyant subir les peines quâil peut avoir à subir, soient pris de peur et sâaméliorent (ÏοβοÏμενοι βελÏÎ¯Î¿Ï Ï Î³Î¯Î³Î½ÏνÏαι). (525b1â4)
Je vois dans ce passage deux autres divergences avec lâelenchos. La première concerne la première branche de lâalternative (á¼¢ ⦠ἢ), où Socrate rapporte que le châtiment permet à celui qui le subit de devenir meilleur. Ce nâest pas le seul passage où Socrate affirme ainsi que lâhomme qui a subi un châtiment mérité devient meilleur par le fait même dâavoir été châtié.25 Sauf erreur de ma part, il ne me semble pas que lâindividu soumis à lâelenchos devient meilleur du seul fait dâavoir été réfuté. La vertu consiste en effet en une connaissance et lâelenchos nâen transmet aucune. Dans la mesure où lâelenchos débarrasse lââme de ses fausses opinions, il est une étape préalable à la transmission de la connaissance qui permet de devenir meilleur. Certes, Platon affirme parfois que lâelenchos a pour effet dâ« assagir » celui qui lui est soumis,26 de sorte que lâon pourrait croire que lâelenchos rend meilleur, mais cet assagissement résulte essentiellement de la prise de conscience de son ignorance, et non pas de lâacquisition de nouvelles connaissances propres à rendre vertueux.
La deuxième branche de lâalternative concerne lâexemplarité du châtiment et lâon y trouve une autre divergence avec lâelenchos. Ceux qui ont commis les plus grands crimes sont devenus incurables, de sorte quâils ne tirent aucun profit du châtiment. Il faut néanmoins les châtier car ils servent dâexemples négatifs et ceux qui assistent à leur châtiment peuvent eux-mêmes devenir meilleurs (βελÏίοÏ
Ï Î³Î¯Î³Î½ÏνÏαι, 525b4), non pas parce quâils ont été châtiés, mais parce que la peur de lâêtre suffit à les rendre meilleurs. Or lâelenchos ne comporte aucune exemplarité de cette nature. Lâelenchos ne peut être profitable que si lâon reconnaît, à la suite dâune réfutation, que lâon ne possède pas la connaissance que lâon croyait détenir. Or lâhomme complètement mauvais ne peut pas le reconnaître. Il ne sert donc à rien de le soumettre à lâelenchos car il nâen tirera aucun profit pour lui-même et, le réfuterait-on, sa réfutation nâa pas non plus dâexemplarité, câest-à -dire que la réfutation dâun tel homme ne permettrait pas à ceux qui y assisteraient de devenir meilleurs, comme si la crainte dâêtre réfuté permettait à elle seule de devenir meilleur! Quel profit peut-on
Une autre divergence significative entre le châtiment et lâelenchos est lâaffirmation répétée, de la part de Socrate, que celui qui subit un châtiment mérité paie ainsi sa faute (δίκην διδÏναι).27 Le châtiment est ainsi conçu comme la contrepartie justifiée dâune faute commise. Or lâelenchos ne peut en aucun cas être conçu comme un châtiment qui sanctionnerait une faute commise par le répondant. Si lâignorance est involontaire, elle ne peut pas être une « faute » quâil reviendrait à lâelenchos de sanctionner. Lâignorance est certes un mal, voire le plus grand mal, mais elle nâest pas pour autant une faute dont lâelenchos serait le juste châtiment. Le châtiment punit un acte commis par un homme coupable dâune injustice, alors que lâelenchos porte sur des opinions dont lâincompatibilité révèle lâignorance de celui qui y adhère, et sans même quâil ait commis quoi que ce soit de répréhensible.
Alors que je me suis efforcé de montrer que lâelenchos et le châtiment sont, dâun bout à lâautre du dialogue, deux moyens concurrents, et irréductibles lâun à lâautre, de délivrer lââme du plus grand mal, R. G. Edmonds III conçoit le châtiment, tel quâil est décrit dans le mythe, comme une illustration de lâelenchos,28 de sorte quâil nây aurait pas dâopposition entre lâelenchos et le châtiment, puisque celui-ci serait une représentation imagée de celui-là . Cette interprétation me paraît erronée pour de nombreuses raisons. Premièrement, Edmonds III ne traite pas du tout du rapport entre lâelenchos et le châtiment
Lâun de ces procédés, héritage de nos pères et que son ancienneté rend vénérable, consistait principalement de leur part (et câest ainsi quâen usent bien des gens encore aujourdâhui), lorsque leurs fils avaient, à leur avis, commis quelque faute, tantôt à les traiter rudement et tantôt à mettre dans les avertissements quâils leur donnaient une mollesse excessive (Ïá½° μὲν ÏαλεÏαίνονÏεÏ, Ïá½° δὲ μαλθακÏÏÎÏÏÏ ÏαÏÎ±Î¼Ï Î¸Î¿Ïμενοι). Quoi quâil en soit, le nom le plus juste à donner à cela dans son ensemble, serait celui dâ« art dâadmonestation » (Î½Î¿Ï Î¸ÎµÏηÏικήν). [Théétète] Câest exact.â[LâÃtranger] Passons maintenant à lâautre procédé. Il a inversement paru bon à certains, une fois quâils sâen sont expliqués avec eux-mêmes, de juger que toute incompréhension est involontaire et que celui qui se croira du talent en quelque chose ne consentira jamais à sâinstruire de ce quâil croit savoir; que du reste, après sâêtre donné beaucoup de peine, la forme admonestative de lâéducation obtient un bien mince résultat (μεÏá½° δὲ Ïολλοῦ ÏÏÎ½Î¿Ï Ïὸ Î½Î¿Ï Î¸ÎµÏηÏικὸν Îµá¼¶Î´Î¿Ï Ïá¿Ï ÏÎ±Î¹Î´ÎµÎ¯Î±Ï ÏμικÏὸν á¼Î½ÏÏειν).â[Théétète] Oui, ils ont raison dâen juger ainsi!â[LâÃtranger] Le fait certain, câest quâils sây prennent dâune autre manière, celle qui vise à expulser lâopinion dont il sâagit (ÏαÏÏÎ·Ï Ïá¿Ï δÏÎ¾Î·Ï á¼Ïá½¶ á¼ÎºÎ²Î¿Î»Î®Î½). (229eâ230b)
Lâadmonestation (Î½Î¿Ï Î¸ÎµÏηÏικήν, 230a3; Ïὸ Î½Î¿Ï Î¸ÎµÏηÏικὸν εἶδοÏ, 230a8â9), ou remontrance, est lâancienne méthode qui se révèle inefficace lorsquâil sâagit dâexpulser lâopinion (ÏαÏÏÎ·Ï Ïá¿Ï δÏÎ¾Î·Ï á¼Ïá½¶ á¼ÎºÎ²Î¿Î»Î®Î½, 230b1), enracinée en lââme, qui fait croire à cette dernière quâelle sait ce quâen réalité elle ne sait pas. Le but recherché est exactement le même que dans le Gorgias, à savoir débarrasser lââme des fausses opinions qui font obstacle à la vertu. La nouvelle méthode préconisée par lâÃtranger est lâelenchos, qui se révèle beaucoup plus efficace pour expulser les fausses opinions et en délivrer celui qui les abrite. Il sâensuit, selon ce passage du Sophiste, et contrairement à ce que Socrate affirme dans le Gorgias, que la remontrance est impuissante à délivrer un homme du mal.
Lâinjustice, dâautre part, est-elle commise (á¼á½°Î½ δΠγε á¼Î´Î¹ÎºÎ®Ïá¿), que ce soit par nous-même, que ce soit par quelquâun dâautre qui soit lâobjet de notre sollicitude, alors on doit volontairement (á¼ÎºÏνÏα) aller où, le plus vite possible, on paiera la peine (δÏÏει δίκην) de sa faute, chez le juge comme on irait chez le médecin, sâappliquant ainsi à éviter que ne sâinvétère la maladie de lâinjustice et que lââme, gangrenée sous la cicatrice, ne soit par là rendue incurable (á¼Î½Î¯Î±Ïον). (480a6âb2)
Mais pourquoi Socrate ne recommande-t-il pas plutôt à cet homme de se rendre chez le dialecticien pour se soumettre à lâelenchos qui le guérira de son injustice? Comme nous lâavons vu plus tôt, lâelenchos nâa pas moins, à lâendroit de lââme, de vertu thérapeutique ou curative que le châtiment. Le fait même que Socrate nâévoque pas la possibilité que cet homme puisse être « guéri » par les soins de lâelenchos semble indiquer une préférence tacite pour le châtiment.
⦠câest une fois morts, en effet, quâils devront être jugés, et le juge devra, lui aussi, avoir été mis à nu et être un mort, qui, avec sa seule âme, est spectateur dâune âme pareillement seule (αá½Ïá¿ Ïá¿ ÏÏ Ïῠαá½Ïὴν Ïὴν ÏÏ Ïὴν θεÏÏοῦνÏα), celle de chacun, à lâinstant où il vient de mourir : un mort qui est isolé de toute sa parenté et qui a laissé sur la terre tout ce dont il se parait; condition indispensable de la justice de sa décision. (523e2â6)
Ce face-à -face entre lââme du juge et celle du défunt est éminemment propice à un examen dialectique qui permettrait à lââme du juge, telle la pierre de touche évoquée par Socrate en 486d, de révéler la véritable nature de lââme du défunt et de la débarrasser, le cas échéant, de lâinjustice qui corrompt son âme. Le récit du mythe nâévoque cependant jamais une forme dâéchange entre lââme du défunt et celle du juge. Tout se passe en fait comme sâil suffisait à cette dernière
Mais le plus intéressant, câest que je pourrais, en conversant avec eux, soumettre les gens de là -bas à mon examen (ÏÎ¿á½ºÏ á¼ÎºÎµá¿ á¼Î¾ÎµÏάζονÏα) et à mon enquête, tout comme avec ceux dâici (á½¥ÏÏÎµÏ ÏÎ¿á½ºÏ á¼Î½Ïαῦθα), pour savoir qui dâentre eux est sage, et qui se figure quâil lâest, sans lâêtre réellement. Or, à quel prix ne voudrait-on pas, vous, Citoyens qui êtes juges, pouvoir soumettre à lâexamen (á¼Î¾ÎµÏάÏαι) celui qui a conduit devant Troie lâimmense armée, ou bien Ulysse, ou encore Sisyphe, des milliers dâautres aussi, femmes et hommes, que lâon pourrait nommer; avec qui ce serait le comble du bonheur là -bas, et de sâentretenir (Î¿á¼·Ï á¼ÎºÎµá¿ διαλÎγεÏθαι), et de faire société, et de procéder à un examen (á¼Î¾ÎµÏάζειν)? (41bâc)
Les trois occurrences du verbe á¼Î¾ÎµÏάζειν, dans ce passage, confirment hors de tout doute que Socrate songe à un contexte dialectique où il appliquerait lâelenchos aux âmes des défunts. Il nây a donc rien dâétrange à imaginer que lâon puisse, après la mort, soumettre une âme à lâelenchos et lâon assiste en fait, entre lâApologie et le Gorgias, à un véritable renversement : alors que Socrate, dans lâApologie, évoque une pratique de lâelenchos qui sâadresse aussi bien à ceux dâici (ÏÎ¿á½ºÏ á¼Î½Ïαῦθα) quâà ceux dans lâHadès (á¼ÎºÎµá¿), mais sans jamais évoquer la possibilité dâun châtiment, le même (?) Socrate, dans le Gorgias, fait lâimpasse sur la pratique de lâelenchos après la mort et réserve au châtiment seul, ici-bas et dans lâHadès (καὶ á¼Î½Î¸Î¬Î´Îµ καὶ á¼Î½ á¼Î¹Î´Î¿Ï , 525b8), le soin de débarrasser lââme de son injustice.
On peut proposer deux explications pour rendre compte de la présence, dans le Gorgias, de deux moyens concurrents, et également approuvés par Socrate, pour se délivrer du mal. Premièrement, lâemploi de lâun plutôt que de lâautre dépendrait en fait des circonstances. Dans un contexte privé, où lâon discute avec un homme qui est manifestement ignorant de la justice, on peut avoir recours à lâelenchos pour le délivrer de son ignorance et éviter ainsi quâil ne commette dâautres injustices. Dans un contexte public, un homme qui a commis une injustice et qui a été reconnu coupable ne peut éviter la sanction qui est prévue par la loi et qui consiste souvent en une forme de punition
4 Conclusion
Or, câest avec les yeux fixés sur ces qualités de lââme que lâorateur en question (ὠῥήÏÏÏ á¼ÎºÎµá¿Î½Î¿Ï), celui qui a compétence et moralité (á½ ÏεÏνικÏÏ Ïε καὶ á¼Î³Î±Î¸ÏÏ), appliquera aux âmes, et les discours quâil tiendra, et absolument toutes les actions quâil accomplira; sâil fait à ses concitoyens quelque présent ou quâil leur impose quelque sacrifice, en leur faisant ce présent, en leur demandant ce sacrifice (καὶ δῶÏον á¼Î¬Î½ Ïι διδῷ, δÏÏει, καὶ á¼Î¬Î½ Ïι á¼ÏαιÏá¿Ïαι, á¼ÏαιÏήÏεÏαι), sa pensée visera toujours à produire la justice en leurs âmes et à débarrasser celles-ci de lâinjustice (δικαιοÏÏνη μὲν á¼Î½ Ïαá¿Ï ÏÏ Ïαá¿Ï γίγηÏαι, á¼Î´Î¹ÎºÎ¯Î± δὲ á¼ÏαλλάÏÏηÏαι), à y faire naître la tempérance et à les débarrasser de lâincontinence (καὶ ÏÏÏÏοÏÏνη μὲν á¼Î³Î³Î¯Î³Î½Î·Ïαι, á¼ÎºÎ¿Î»Î±Ïία δὲ á¼ÏαλλάÏÏηÏαι), à y faire naître toute autre excellence et sâéloigner lâimmoralité (καὶ ἡ á¼Î»Î»Î· á¼ÏεÏá½´ á¼Î³Î³Î¯Î³Î½Î·Ïαι, κακία δὲ á¼Ïίá¿). (504d5âe3)
Cet important passage mérite plusieurs observations :
Lâexpression καὶ δῶÏον á¼Î¬Î½ Ïι διδῷ, δÏÏει, καὶ á¼Î¬Î½ Ïι á¼ÏαιÏá¿Ïαι, á¼ÏαιÏήÏεÏαι (504d7â8) est ainsi comprise par Dodds41 : « Socrates is presumably thinking on the one hand of payment for various forms of public service (cf. on 515e4â7), on the other of taxation and λειÏÎ¿Ï Ïγίαι, and is saying that fiscal policy should be governed by social policy and should not be treated as a vote-catching expedient. » Ce détour historique et ces références à la fiscalité athénienne me paraissent inutiles car Socrate fait en réalité référence, en 504d7â8, à ce qui suit immédiatement. Ce que lâorateur « donne » (δῶÏον ⦠διδῷ, δÏÏει) au peuple, ce sont en effet les vertus qui sont mentionnées dans les lignes suivantes (δικαιοÏÏνη, 504e1; ÏÏÏÏοÏÏνη, e2; ἡ á¼Î»Î»Î· á¼ÏεÏá½´, e3) et ce quâil leur « enlève » (καὶ á¼Î¬Î½ Ïι á¼ÏαιÏá¿Ïαι, á¼ÏαιÏήÏεÏαι), ce sont les vices qui sont également mentionnés dans les lignes suivantes (á¼Î´Î¹ÎºÎ¯Î±, 504e1; á¼ÎºÎ¿Î»Î±Ïία, e2; κακία, e3).42
Lorsque Socrate décrit lâopération par laquelle le bon orateur « enlève » (á¼ÏαιÏá¿Ïαι, á¼ÏαιÏήÏεÏαι) les vices logés dans lââme des citoyens, il emploie deux fois le verbe á¼ÏαλλάÏÏομαι (á¼ÏαλλάÏÏηÏαι, 504e1, e3) et une fois le verbe á¼Ïειμι (á¼Ïίá¿, 504e3). Les deux occurrences du verbe á¼ÏαλλάÏÏομαι sont évidemment du plus grand intérêt, dâautant plus que les vices qui sont lâobjet de ce verbe, soit lâinjustice (á¼Î´Î¹ÎºÎ¯Î±, 504e1) et le dérèglement
(á¼ÎºÎ¿Î»Î±Ïία, 504e2) ont déjà été associés au même verbe plus tôt dans le dialogue.43 Et par quel moyen le bon orateur débarrasse-t-il de lâinjustice et du dérèglement lââme de ses concitoyens? Est-ce par le châtiment? Câest peu probable, car il nâappartient pas à lâorateur dâadministrer les châtiments et lâon ne voit pas comment il pourrait, à lui seul, châtier tous ses concitoyens qui doivent être délivrés du mal. Est-ce alors par lâelenchos? Pas davantage, car lâelenchos sâadresse forcément à un homme seul et il est donc impossible que lâorateur puisse réfuter un à un tous ses concitoyens pour les débarrasser à tour de rôle de lâinjustice, du dérèglement et de toute autre forme de vice. Il sâagit donc, semble-t-il, dâune autre forme de discours, qui sâadresse collectivement à lâensemble des citoyens, et dont lâefficacité semble supérieure à celle de lâelenchos et du châtiment, puisque le discours de cet orateur a une double vertu : non seulement il débarrasse les âmes de lâinjustice, du dérèglement et de toute autre forme de vice, mais il fait également naître dans les âmes la justice, la modération et les autres vertus. Le discours de lâorateur véritable est donc supérieur à lâelenchos, en ce que celui-ci ne peut que délivrer du mal, et supérieur également au châtiment, puisque ce dernier peut difficilement, à lui seul, transmettre la vertu.
Enfin, faut-il considérer, à la suite de Dodds,44 que « cet orateur » (ὠῥήÏÏÏ á¼ÎºÎµá¿Î½Î¿Ï, 504d5) compétent et bon correspond en fait à Socrate lui-même? Si Socrate soutenait, dans ce passage, que le bon orateur implante réellement la justice, la modération et toute autre forme de vertu dans les âmes de ses concitoyens, on pourrait immédiatement objecter que Socrate en est incapable puisquâil se déclare ignorant de ce en quoi consistent ces différentes vertus. Autrement dit, il faudrait que Socrate se soit émancipé de son ignorance pour être en mesure dâaccomplir cette tâche. Mais si on lit attentivement le texte, Socrate nâaffirme pas que cet orateur implante ces vertus dans les âmes de ses concitoyens, mais plutôt quâil nâa de cesse de réfléchir à la façon (ÏÏá½¸Ï ÏοῦÏο á¼Îµá½¶ Ïὸν νοῦν á¼ÏÏν, á½ ÏÏÏ â¦, 504d9) dont on peut faire naître ces différentes vertus. Or une telle tâche est non seulement parfaitement compatible avec la déclaration dâignorance de Socrate, mais elle correspond également à sa préoccupation constante
dans les dialogues.45 Mais ce qui demeure néanmoins indéterminé et incertain, en 504dâe, câest le moyen par lequel le bon orateur parviendra à débarrasser les âmes de ses concitoyens des différents vices qui constituent, pour lâhomme, le plus grand mal.
Bibliographie
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Toutes les citations du Gorgias et des autres dialogues de Platon sont empruntées à la traduction de L. Robin, Platon : Oeuvres complètes (Paris : Gallimard, 1950). Je cite le texte grec établi par Eric R. Dodds, Plato : Gorgias, Revised Text with Introduction and Commentary (Oxford : Clarendon Press, 1959).
En plus de 458a7, voir 469b8, 476a4, 477a8, e4, e6, 478d5, e1, 479c2, c8, d6, 480d6, 509b1, 511a1.
Voir 477a8, 478d5, 478e1.
Voir 469b8, 477e6, 479c8, 480d6.
Voir 479d6, 509b1.
Le verbe á¼ÏαλλάÏÏομαι nâa pas retenu lâattention des commentateurs jusquâà maintenant. Il est en effet absent de lâindex des termes grecs de Dodds (cet index compte pourtant plus de 200 termes!) et du riche index dâIrwin. Dodds, Gorgias, 404â406; T. Irwin, Plato: Gorgias, Translated with Notes (Oxford: Clarendon Press, 1979), 261â268. Les auteurs plus récents dâétudes sur le châtiment dans le Gorgias ne prêtent non plus aucune attention au verbe á¼ÏαλλάÏÏομαι. Voir T. C. Brickhouse et N. D. Smith, Socratic Moral Psychology (Cambridge : Cambridge University Press, 2010); T. C. Brickhouse et N. D. Smith, « Incurable souls in Socratic psychology, » Ancient Philosophy 22 (2002); T. C. Brickhouse et N. D. Smith, « The problem of punishment in Socratic philosophy, » Apeiron 30 (1997); Ch. Rowe, « A problem in the Gorgias : how is punishment supposed to help intellectual error? » dans Akrasia in Greek Philosophy, from Socrates to Plotinus, éd. Ch. Bobonich et P. Destrée (Leiden : Brill, 2007); J. C. Shaw, « Punishment and psychology in Platoâs Gorgias, » Polis. The journal for ancient Greek political thought 32 (2015).
Pour la quasi-synonymie, dans un contexte dialectique, entre á¼Î»ÎγÏειν et βαÏανίζειν, voir Phil. 23a : « [Socrate] Mais quoi? ne vaut-il pas mieux lui laisser maintenant la paix et éviter de lui faire de la peine en le soumettant à lâépreuve la plus rigoureusement exacte et en le confondant (Ïὴν á¼ÎºÏιβεÏÏάÏην αá½Ïá¿ ÏÏοÏÏÎÏονÏα βάÏανον καὶ á¼Î¾ÎµÎ»ÎγÏονÏα)? » (trad. Robin) Sur lâemploi des termes βάÏανοÏ, βαÏανίζειν, á¼Î»ÎµÎ³ÏÎ¿Ï et á¼Î»ÎγÏειν dans le contexte de lâinterrogation judiciaire, voir L.-A. Dorion, « La subversion de lâelenchos juridique dans lâApologie de Socrate, » Revue philosophique de Louvain 88 (1990) : 326.
Voir Charm. 167a, Tht. 210bâc, Soph. 230d (cité supra, 118â119).
Voir 478c1 (ÎÎµÎ³Î¬Î»Î¿Ï Î³á½°Ï ÎºÎ±ÎºÎ¿á¿¦ á¼ÏαλλάÏÏεÏαι), c6 (κακοῦ á¼Ïαλλαγή), 495e8â9 (οá½Î´á½² ἠμα á¼ÏαλλάÏÏεÏαι á½Î³Î¹ÎµÎ¯Î±Ï Ïε καὶ νÏÏÎ¿Ï ), 496a4â5, a6, 514d7 (á¼Ïηλλάγη νÏÏÎ¿Ï ).
Voir toutefois 521e, où Socrate se compare à un médecin.
Voir aussi Resp. II 366b. Le fondement de lâelenchos rhétorique â le nombre et la réputation des témoins â rappelle les deux critères qui servent, dâaprès Aristote, à identifier une « opinion autorisée » (á¼Î½Î´Î¿Î¾Î¿Î½), à savoir le nombre des hommes qui soutiennent une opinion et/ou leur réputation de sagesse (voir Top. I 1, 100b21â23).
Voir 473d, 474a, 475eâ476a, 523c, 523e.
Sur lâinutilité des témoins et des témoignages dans un contexte dialectique, voir Dorion « Elenchos dialectique et elenchos rhétorique dans la défense de Socrate, » Antiquorum philosophia 1 (2007) : 78â81.
Trad. Robin légèrement modifiée.
Voir Rowe, « A problem in the Gorgias, » 32 ; Radcliffe G. Edmonds III, « Whip scars on the naked soul : myth and elenchos in Platoâs Gorgias, » dans Plato and Myth. Studies on the Use and Status of Platonic Myths, éd. C. Collobert, P. Destrée et F. J. Gonzalez (Leiden : Brill, 2012), 176. Voir aussi Shaw, « Punishment and psychology, » 86.
Trad. Robin légèrement modifiée.
Voir 476a7, d8, e1, e2, e5, 477a6, 478a7, 479a1, 491e9, 505b9, 505b11, c4, 507d3, 527c1.
« Mais si certains croient, en le conjecturant dâaprès ce que dâaucuns écrivent et disent à son sujet, que Socrate fut excellent pour exhorter les hommes à la vertu, mais quâil nâétait pas en mesure de les y conduire, quâils examinent, après avoir considéré non seulement les questions et les réfutations (ἤλεγÏεν) auxquelles il soumettait, pour les corriger (κολαÏÏηÏá½·Î¿Ï á¼Î½ÎµÎºÎ±), ceux qui sâimaginaient tout connaître, mais aussi les propos quâil tenait jour après jour à ceux qui partageaient sa vie, sâil était en mesure de rendre ses compagnons meilleurs. »
Voir surtout Rowe, « A problem in the Gorgias, » 32â36 et Shaw, « Psychology and punishment, » 75â87, qui reconnaît toutefois que Socrate admet la pertinence de lâexil et de la peine de mort.
Pour le point de vue opposé, voir T.C. Brickhouse et N. D. Smith, « The problem of punishment in Socratic philosophy, » Apeiron 30 (1997) : 95â107.
Jâemprunte cette expression (« discursive punishment ») à J. C. Shaw. « Punishment and psychology, » 85.
« The claims are all conditional; Socrates does not here affirm that any of these are ever correct, just punishments. » (Shaw, « Punishment and psychology, » 79).
Concernant 480câd, je souscris entièrement à cette observation de Brickhouse et Smith : « If he (sc. Socrate) really supposed, as Penner has put it on behalf of the standard view, that âonly philosophical dialogue can improve oneâs fellow citizens,â Socratesâ recognition of such an impressive array of other forms of appropriate discipline would be simply inexplicable. » Socratic Moral Psychology, 113â114.
Selon Brickhouse et Smith, celui qui a fait lâexpérience de plaisirs intenses (« violent pleasures ») et qui considère quâils sont bons « needs punishment, for only the pain of punishment for a specific act of wrongdoing will free her from pleasureâs control. » Brickhouse et Smith, « The problem of punishment, » 104.
Voir 477a5âb1 : « [Socrate] Ne devient-on pas meilleur quant à son âme (βελÏίÏν Ïὴν ÏÏ Ïὴν γίγνεÏαι), à condition dâêtre châtié justement (εἴÏÎµÏ Î´Î¹ÎºÎ±Î¯ÏÏ ÎºÎ¿Î»Î¬Î¶ÎµÏαι) ?â[Polos] : Câest au moins probable.âNâest-ce pas alors dâun mal de son âme quâest débarrassé (ÎºÎ±ÎºÎ¯Î±Ï á¼Ïα ÏÏ Ïá¿Ï á¼ÏαλλάÏÏεÏαι) celui qui paie la peine de sa faute ?âOui.âOr, nâest-ce pas du mal le plus grand quâil est débarrassé (Ïοῦ μεγίÏÏÎ¿Ï á¼ÏαλλάÏÏεÏαι κακοῦ) ? »
Voir Charm. 167a, Tht. 210bâc, Soph. 230d (cité supra, section 1).
Il y a de nombreuses occurrences de cette expression dans le Gorgias (voir 472e6, e7, 473b4, b7, d9, 474b4, 476a4, a7, d5, e2, 477a2, a7, 478a6, d4, e3, 479a1, a7, c1, d2, d5, e1, e3, e5, 480a8, 481a1, a3, 482b3, 486c3, 509b3, 510e8, 525b5, 527c1). Il est remarquable que toutes les occurrences de cette expression, à lâexception dâune seule (486c3), sont placées dans la bouche de Socrate. Est-ce vraiment pour se faire comprendre de ses interlocuteurs, ainsi que Rowe le suggère (« A problem in the Gorgias, » 34), que Socrate emploie le vocabulaire du châtiment alors même quâil traite en réalité de lâelenchos? Il est permis dâen douter. Si Socrate nâhésite pas à expliquer longuement à Polos en quoi lâelenchos quâil pratique se distingue de lâelenchos rhétorique (voir 471dâ472c), pourquoi camouflerait-il la fonction correctrice de lâelenchos sous le lexique du châtiment?
Voir Edmonds III, « Whip scars, » 166 : « Plato carefully manipulates the traditional mythic details in his tale of an afterlife judgement to provide an illustration, in vivid and graphic terms, of the working of the Socratic elenchos. » Sur le mythe comme « illustration » de lâelenchos, voir aussi 168, 171, 173, 174, 183â184. Voir aussi Shaw, « Punishment and psychology, » 94 : « The pain involved in post-mortem punishment, then, is much the same as the pain experienced in Socratic refutation or rebuke. » Shaw ne fait cependant aucune référence à lâétude dâEdmonds III. La même interprétation est également esquissée par Rowe, « A problem in the Gorgias, » 35.
Edmonds III, « Whip scars, » 184. Voir aussi 171, 172â173.
Edmonds III, « Whip scars, » 184. Voir aussi 166 : « the afterlife punishments prescribed for the wrong-doers depict the suffering that the shame of the elenchos inflicts. » Selon Edmonds III (ibid. 174), lâelenchos est une « bitter medicine, painful and unpleasant to swallow ». Voir aussi ibid. 177.
Dans lâEuthydème, Socrate reconnaît à nouveau que lâelenchos est une source de plaisir pour celui qui en fait lâobjet : « Mais certainement, repartis-je, rien ne me sera plus agréable que dâ être réfuté (á¼Î»Î»á½° μήν, ἦν δ᾽ á¼Î³Ï, ἥδιÏÏα ÏαῦÏα á¼Î¾ÎµÎ»ÎγÏομαι). » (295a6 ; trad. Robin légèrement modifiée).
Dans le Lachès, Nicias reconnaît quâil nâéprouve aucun déplaisir lorsquâil est mis à lâépreuve par Socrate : « Pour moi donc, il nây a rien de déplacé ni même de déplaisant (οá½Î´á½²Î½ á¼Î·Î¸ÎµÏ οá½Î´á¾½ á¼Î·Î´á½²Ï) à être mis à lâépreuve par Socrate (á½Ïὸ ΣÏκÏάÏÎ¿Ï Ï Î²Î±ÏανίζεÏθαι). » (188b). Voir aussi Ménon 84aâc.
Edmonds III, « Whip scars, » 178 : « The elenchos cannot cure those who refuse to accept the treatment and to adapt their lives to the conclusions of the argument, but the spectacle of their suffering may nevertheless induce others reform themselves. » Voir aussi ibid. 179, 184.
Lorsque Platon décrit lâeffet de lâelenchos sur les auditeurs, il mentionne le plaisir quâils éprouvent à voir lâinterlocuteur être réfuté (voir Apol. 23c, Soph. 230c, cité supra, 118â119). Dans lâApologie (23c), les jeunes gens qui assistent aux réfutations conduites par Socrate sâempressent ensuite de réfuter à leur tour, mais rien ne permet de conclure quâils sont devenus meilleurs du seul fait dâassister à un elenchos.
Voir Mem. I 2, 29â30; I 3, 8â9; II 5, 1â2 ; III 14, 2â4; IV 2, 1â7.
Les remontrances sont également mises sur le même pied que le châtiment dans le passage suivant : « [Socrate] Donc celui qui a la pire existence, câest celui qui a en lui de lâinjustice et qui nâen a point été débarrassé (μὴ á¼ÏαλλαÏÏÏμενοÏ).â[Polos] Ãvidemment.â[Socrate] Mais cette condition nâest-elle pas justement celle de lâhomme dont lâexistence se passerait à commettre les pires injustices, à pratiquer une injustice consommée, de façon à nâencourir ni remontrances (μήÏε Î½Î¿Ï Î¸ÎµÏεá¿Ïθαι), ni châtiments (μήÏε κολάζεÏθαι), et à ne pas payer la peine de ses crimes (μήÏε δίκην διδÏναι) [â¦] ? » (478eâ479a).
Câest exactement la position de Shaw, qui associe souvent le reproche et la réfutation (« rebuke and refutation »), comme sâils étaient deux formes équivalentes de « châtiment discursif ». « Punishment and psychology, » 76, 77, 87, 94, 95).
Le terme θεÏÏοῦνÏα (523e4) est par la suite repris par plusieurs termes qui font également référence à la vue qui permet au juge de jauger exactement lââme du défunt (voir θεᾶÏαι, 524e2; καÏεá¿Î´ÎµÎ½, 524e4; ἰδÏν, 525a6; εἰÏιδÏν, 526c1).
Sur la bipartition de lââme dans le Gorgias, voir L.-A. Dorion, « Enkrateia and the partition of the soul in the Gorgias, » dans Plato and the Divided Self, éd. R. Barney, T. Brennan et Ch. Brittain (Cambridge : Cambridge University Press, 2012) : 38â50.
Câest la position défendue par Brickhouse and Smith, « Incurable souls, » 35.
Gorgias, 330 ad 504d8.
Pour une autre lecture de 504d7â8, voir Jamie Dow dans ce volume (pages 66â68).
Voir 478a8âb1 : « La chrématistique délivre donc de la pauvreté, la médecine de la maladie, et le châtiment du dérèglement (ΧÏημαÏιÏÏικὴ μὲν á¼Ïα ÏÎµÎ½Î¯Î±Ï á¼ÏαλλάÏÏει ἰαÏÏικὴ δὲ νÏÏÎ¿Ï , δίκη δὲ á¼ÎºÎ¿Î»Î±ÏÎ¯Î±Ï ÎºÎ±á½¶ á¼Î´Î¹ÎºÎ¯Î±Ï) »; 480d5â6 : « ils délivrent du plus grand mal, lâinjustice (á¼ÏαλλάÏÏνÏαι Ïοῦ μεγίÏÏÎ¿Ï ÎºÎ±ÎºÎ¿á¿¦, á¼Î´Î¹ÎºÎ¯Î±Ï) ».
Gorgias, 330 ad 504d5.
Contrairement à J. Dow, je considère que la description du « bon orateur », en 504dâe, est un auto-portrait de Socrate.