Toucher par la vue : Platon, Aristote, Plotin sur la lumière et le sensible

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La lumière est là, mais en elle-même qui la voit ? Conditionnelle pour tout ce que la lumière n’est pas—le visible, l’être, la vie, la pensée—sa phénoménalité s’avère immanente à la saisie sensible, tandis que la lumière elle-même demeure étrangère à tout ce qu’elle dévoile. La connaître exige de saisir son effet, à la fois unique et multiple, à travers le rendu infini du visible et de l’animé. Cette pierre m’est lumière (lapis iste … mihi lumen est), disait un philosophe irlandais à la croisée de l’Antiquité tardive et du Moyen Âge. C’est en regardant que l’œil recouvre la puissance du fiat lux : il engendre la visibilité comme expression universelle de l’être, en laissant se révéler en même temps la lumière comme condition transcendante de l’apparaissant.
Platon, Aristote et Plotin évoquent la lumière en parlant du toucher qui définit la vue. C’est l’expérience sensible la plus directe qui conduit à saisir la lumière en tant que principe du vivant et condition de l’intellection. À l’aube de l’histoire prémoderne, deux de leurs héritiers tardifs, Dante et Marsile Ficin, décrivent la lumière comme ce qui se tient au-delà des aspects tout en les déterminant. Avant Kepler et Newton, la lumière est irréductible au phénomène physique. Pour saisir les enjeux de ce statut aporétique aux conséquences fondatrices pour la philosophie, relisons le Timée, la République, le Phèdre, le Banquet, le De anima aristotélicien, ainsi que certains traités de Plotin.

Light is present, yet who sees it in itself? It is the condition for everything it is not—for the visible, for being, for life, for thought. Luminous phenomena are immanent to sensible apprehension while light remains wholly foreign to everything that it reveals. Knowing it requires that one grasp its effect, at once singular and manifold, through the infinite unfolding of the visible and the living. “This stone is light to me” (lapis iste … mihi lumen est), said an Irish philosopher situated at the crossroads of Late Antiquity and the Middle Ages. It is by seeing that the eye recovers the power of the fiat lux: the eye constitutes visibility as the universal expression of being, while at the same time allowing light to be disclosed as the transcendent condition of appearing.
Plato, Aristotle, and Plotinus evoke light by speaking of the kind of touch that defines sight. It is the most immediate sensible experience that leads to the apprehension of light as a principle of life and a condition of knowledge. At the dawn of premodern history, two of their later heirs, Dante and Marsilio Ficino, describe light as that which stands beyond appearances, and yet determine them. Prior to Kepler and Newton, light is irreducible to a merely physical phenomenon. To grasp the stakes of this aporetic status, whose consequences are foundational for philosophy, let us read once again the Timaeus, the Republic, the Phaedrus, the Symposium, Aristotle’s De anima, as well as some of Plotinus’ treatises.

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Anca Vasiliu, Ph.D. (1996), est directrice de recherche émérite au Centre Léon-Robin de recherches sur la pensée antique (CNRS, Sorbonne Université), auteure d’une dizaine de livres sur la philosophie ancienne (le dernier : Démiurge du réel. Le langage de l’être dans le Sophiste de Platon, Paris, P.U.F., 2024) et directrice de la revue Chôra de philosophie antique et médiévale (fondée en 2003). En 2022 elle a reçu le Grand Prix de philosophie de l’Académie Française.

Anca Vasiliu, Ph.D. (1996), is Research Director Emerita of Ancient Philosophy at Centre Léon-Robin (CNRS, Sorbonne University), author of ten monographs dedicated to classical and late ancient philosophy (most recently: Démiurge du réel. Le langage de l’être dans le Sophiste de Platon, Paris, P.U.F., 2024) and editorial director of the scientific journal Chôra for ancient and medieval philosophy (2003). In 2022 she was awarded with the Grand Prix de philosophie de l’Académie Française.
Table des matières
Avant-propos

Prélude : La main, le visible et la lumière
 1 Accompli par le retour. Un exercice de dialectique appliquée
 2 Les liens invisibles
 3 Donner à voir. La prévalence du geste sur la forme
 4 L’image comme parole de la main
 5 L’âme qui tourne, touche, parle et donne à voir
 6 Lumière dans le creux du visible

1 Qui voit la lumière ? La condition aporétique de la vue et du visible selon Platon et selon Aristote
 1 L’aphénoménalité de la lumière
 2 Lumineux essentiellement (expressis verbis). Timée et République

2 Le regard comme lien. Trois scénarios platoniciens et une version tardive gréco-latine
 1 Le rôle topique et noétique du regard. Lexique et enjeux
 2 La détermination du lien. Quelques scénarios
 3 La concurrence du regard avec le langage
 3 Y a-t-il quelque chose au-delà ? Lieu et temps à l’épreuve de la vue selon Platon
 1 Limite et au-delà de la vue ou de l’étant ?
 2 Repères visuels et lexicaux de l’au-delà du visible
 3 La périphérie comme limite et l’eidos de l’illimité
 4 Lumière-temps : limite et mesure

4 Toucher par la vue. Plotin en dialogue avec Aristote sur la sensorialité de l’incorporel
 1 Affection et lumière, les conditions plotiniennes de la vue
 2 Avec qui sympathise l’œil ? Sympathie et similitude
 3 La rencontre des deux lumières

5 L’intellect se voit-il en se connaissant ? Lumière et réflexivité des réalités premières selon Plotin
 1 Penser comme voir. Partage et devenir d’une condition
 2 Le concours des deux lumières dans la pensée. Rencontre, distinction, union

Épilogue: Paroles de lumière. Approche indirecte et saisie
 1 Perspective. Résurgences
 2 Être-là, être-en-soi et un troisième genre. Vue finale
Bibliographie
Index
Ce livre s’adresse aux universités et aux centres de recherches en sciences humaines ; spécialistes en histoire de la philosophie et de la littérature (Antiquité, Renaissance), historiens de l’art et des études visuelles ; doctorants et post-doctorants en philosophie et arts.
This book is of interest to academic institutes and libraries; specialists in history of philosophy and literature (Antiquity, Renaissance); art historians and scholars interested by visual studies; graduated and post-graduated students in philosophy and arts.
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