Les Mille et une nuits sont un ouvrage d’une exceptionnelle ouverture sur le monde, sur les lettres, les sciences et les arts. Au début de l’année 2017, en parcourant la presse en ligne, on pouvait lire sur le site <http://bibliobs.nouvelobs.com> un article intitulé « Les surfers de Malibu méritent-ils le revenu universel ? » (Pascal Riché, 2 janvier 2017)<sup>1</sup>. Le titre semble amusant et provocateur : est-il concevable de rémunérer quelqu’un à faire du surf, du matin au soir, pour le plaisir ? Mais l’article, comme son auteur l’indique, appartient à une discipline très sérieuse : la philosophie politique. De manière intuitive, il m’a semblé qu’il y avait là quelque chose de commun, un rapport intéressant à établir, avec les Mille et une nuits. Comment l’expliquer ?
Un premier lien existe, simplement du point de vue de l’interdisciplinarité : le regretté Muhsin Mahdi, qui a participé par ses propres publications comme par celles qu’il a suscitées autour de lui, à la dynamique de la recherche sur les Nuits, ne s’occupait-il pas principalement de philosophie politique ? N’avait-il pas lui-même, avant son édition critique du manuscrit Galland des Nuits en 1984, franchi le pas et publié un brillant article en 1973, bien documenté, en philosophie politique, où il avait pris comme corpus de référence les Nuits <sup>2</sup> ? Le bénéfice d’une approche croisée est notable. Les frontières entre les disciplines ont probablement du sens mais sont souvent exagérées et, dans certains cas, préjudiciables à une approche globale. Il faut savoir passer d’une discipline à l’autre afin de les éclairer mutuellement. C’est très précieux. Le présent livre, parfaitement bien conçu par Ibrahim Akel et William Granara, en est un excellent exemple.
Il faut savoir aussi, dans ce grand brassage, fort utile, entre disciplines et aires culturelles, appeler les choses par leur nom. Les Nuits ne sont pas un livre de philosophie politique, mais un ouvrage de littérature de fiction ; un ouvrage arabe, aux origines indiennes et surtout persanes, créé avec ce titre nouveau au plus tard au IX<sup>e</sup> siècle, que l’on lisait et qu’on lit encore aujourd’hui principalement pour se distraire. Appelons donc un chat un chat. Ce sont les Mille et une nuits ! Conçues pour l’immense plaisir des lecteurs, comme les ont célébrées par exemple les auteurs français fin de siècle<sup>3</sup>, pour le plaisir et au profit aussi d’autres arts, de la peinture, de la musique, du théâtre ou du cinéma. N’importe quelle personne au monde pourra vous le dire. Ce sont des djinns et de la magie, des histoires d’amour légitimes et illégitimes, des marchands qui se ruinent et s’enrichissent, des califes qui se font tyrans ou justiciers, des villes orientales dangereuses et resplendissantes, des contrées et des créatures imaginaires. Tout cela est consigné dans une centaine de manuscrits arabes des Nuits et quelques dizaines de manuscrits turcs, une littérature médiane, plutôt citadine et « bourgeoise », qui peut encore nous apporter des surprises ; l’essentiel de cette matière a été traduit sur tous les continents, non sans apporter là encore une matière nouvelle, des imitations et des influences, élargissant de plus en plus le corpus, le territoire des Nuits, jusqu’à poser de sérieuses difficultés aux chercheurs qui tentent d’en reconnaître les limites.
À la racine de leur succès, une rhétorique qui leur est propre : la mise en abyme, où l’art de raconter est au service de la vie, et en harmonie intime avec elle. Les Nuits octroient en effet à la littérature une importance égale à la chose la plus précieuse qui puisse exister. Elles mettent en place, via l’enchâssement, une équation radicale. Un récit des Nuits dispose de la même valeur qu’une vie humaine et s’y échange exactement contre une vie humaine. La valorisation de la création littéraire y atteint des sommets inaccessibles au commun des récits, et nombre d’auteurs modernes se pensent en conteurs négociant des vies, comme Schéhérazade<sup>4</sup>. Les Mille et une nuits peuvent aider, comme l’une des productions les plus originales et les plus stimulantes de la littérature de fiction, à mieux comprendre les hommes et les sociétés du monde, mais restent néanmoins, sur terre, dans les rayonnages des bibliothèques, une fiction plaisante, du domaine des rêves. Le présent ouvrage traite précisément ces deux aspects des Nuits, à la fois leur « humanité » et leur « irréalité », de manière lumineuse.
Et là, au passage, se dégage un lien plus subtil avec l’article cité (les surfeurs méritent-ils le revenu universel ?), non pas au niveau du corpus d’application, un corpus parmi d’autres, potentiellement profitable à la science qui réfléchit sur la pertinence politique d’une telle législation, mais à un niveau plus profond. Ce niveau est celui du rêve positif, qui se structure en utopie et s’impose, du point de vue pragmatique, comme un dépassement de la réalité et, en fin de compte, comme la recherche légitime du bonheur. Dans cette perspective, la littérature de fiction, ainsi d’ailleurs que n’importe quelle création humaine et n’importe quel jeu humain libre, partagé et conçu pour le plaisir, interrogent le politique sur son objectif ultime : où mène-t-il la société ? Les travaux d’Aristote<sup>5</sup>, centrés sur une politique du bonheur, ont apporté une solide réponse qui va dans le même sens que la réponse apportée par les Mille et une nuits sur l’importance positive d’une belle fiction inventée de toutes pièces pour notre grand plaisir : c’est ce qui motive la vie et la sauvegarde, nuit après nuit, c’est le tissu même du temps qui s’écoule, se traduit en parole, en acte, en écriture, en récit, et fournit ce moment de bonheur dont même les textes les plus rigoureux et les plus austères reconnaissent la nécessité.
Ce livre est le fruit d’une très belle coopération entre L’Institut National des Langues et Civilisations Orientales et Harvard University et, plus précisément, entre l’équipe de recherche de l’Inalco, le Cermom (Centre de recherche Moyen-Orient Méditerranée), représenté ici par Ibrahim Akel, et le CMES (Center for Middle Eastern Studies) que représente le Professeur William Granara. Il a été rendu possible grâce aux financements du CMES et de l’Agence Nationale de la Recherche du projet Inalco/Msfima (Les Mille et une nuits : sources et fonctions dans l’islam médiéval).
Aboubakr Chraïbi
Inalco, Paris
Notes
1. <http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20170102.OBS3284/les-surfers-de-malibu-meritent-ils-le-revenu-universel.html>.
2. Muhsin Mahdi, « Remarks on the 1001 Nights », in Interpretation, a Journal of Political Philosophy, vol. 3/2–3, winter 1973, pp. 157–168.
3. Voir la préface de Joseph C. Mardrus à sa traduction des Nuits et la lettre écrite par André Gide et citée par Marc Fumaroli : Le Livre des Mille et une nuits, traduit par le Dr. J.C. Mardrus, présentation de Marc Fumaroli, 2 vols, Paris : Robert Laffont, 1985, vol. I, p. 1–2 et p. 5.
4. Voir par exemple La Mille et Deuxième Nuit de Théophile Gautier (Paris : Omnibus, 2011) ainsi que le livre d’Evanghelia Stead, Contes de la mille et deuxième nuit, Grenoble : Million, 2011.
5. Aristote, Éthique de Nicomaque, traduction, préface et notes par Jean Voilquin, Paris : GF-Flammarion, 1992, p. 21 et suiv.