1 Proust et le Rire
Ce dossier présente les actes du Colloque international du même titre qui a eu lieu à l’Université d’Anvers le 24-5-20191.
Ces actes sont ici complétés par quelques articles proposés par des auteurs invités.
Mais d’habitude il se contentait de chercher à nous amuser en racontant chaque fois une histoire nouvelle qui venait de lui arriver avec des gens choisis parmi ceux que nous connaissions, avec le pharmacien de Combray, avec notre cuisinière, avec notre cocher. Certes ces récits faisaient rire ma grand’tante, mais sans qu’elle distinguât bien si c’était à cause du rôle ridicule que s’y donnait toujours Swann ou de l’esprit qu’il mettait à les conter : “On peut dire que vous êtes un vrai type, monsieur Swann !”
Cette citation du début de Combray constitue la première occurrence du verbe ‘rire’ dans la Recherche. On a souvent comparé Swann et le narrateur, voire Swann et Proust ; c’est pour leur art commun de raconter que la ressemblance s’impose de façon primordiale. Toutes sortes de procédés rhétoriques, de multiples collusions avec le destinataire, un discours nourri de plaisir et d’intentions caustiques, donnent à cette dimension une place de première importance. Ironie raffinée qui subtilise les perspectives, satire mordante ou subreptice, burlesque caricatural et grotesque scabreux, humour bonhomme ou raillerie polissonne, moquerie ou sarcasme, toutes les nuances du rire, du plus léger au gros calibre, se rencontrent tout au long de l’apprentissage de ‘Marcel’.
Evidemment, en suivant les chemins du rire, ce ne sont pas seulement les objets qui le provoquent et les agents qui le lancent, mais encore et surtout celles et ceux qui rient que retiendra une lecture amusée. Ainsi, pour rester du côté de Swann, les problèmes de Madame Verdurin, quand elle s’esclaffe, symbolisent tout un milieu, toute une idéologie, alors qu’en même temps un comique contagieux envahit la lecture.
En éminent spécialiste des questions concernant le rire, Alain Vaillant propose une perspective globale et pose que le rire dans la Recherche ne présente nullement un comique facile, mais qu’il est « fait de fantaisie imaginative et de véritable émotion ». Des références à Baudelaire et à Lewis Carroll étayent cette affirmation.
Sabine van Wesemael montre que la dimension affective du rire n’empêche pas qu’à de multiples endroits de l’œuvre se manifeste la tendance à l’autodérision. C’est surtout au regard du ‘je’ que cet aspect se révèle, mais si le narrateur se déprécie ainsi d’une certaine manière, ce n’est pas sans provoquer l’émotion du lecteur qui continue à ‘sympathiser’ avec lui. D’autre part l’ironie caustique peut rappeler des procédés qu’on trouve dans Le Père Goriot de Balzac ou encore dans Madame Bovary de Flaubert.
Sjef Houppermans, quant à lui, distingue trois grandes catégories qui caractérisent le rire. Ainsi la description des visages et des attitudes des personnages qui s’amusent montre la nature des individus là où les signes extérieurs entrent dans des relations diverses avec la dimension psychologique. Ensuite la manifestation de la joie ou bien les rires moqueurs peuvent indiquer une position sociale, marque d’un groupe ou d’un clan. Pourtant au-delà de ces caractérisations les descriptions proustiennes servent comme tous les ingrédients du récit à montrer l’essence du littéraire, l’omniprésence de la métaphorisation.
Paul Aron a consacré des études importantes à l’histoire et à la phénoménologie des pastiches. Ici, il étudie la formation de l’éthos de Proust imitateur à partir de sa fréquentation du lycée Condorcet d’où sont issus de nombreux pasticheurs. Il rappelle ensuite que l’écrivain n’était pas le seul à pratiquer le pastiche dans les années 1906-1908, et il compare sa pratique du genre à celle de Paul Reboux et de Charles Müller. En analysant les justifications que ces auteurs donnent de leur intérêt pour l’imitation, il fait comprendre les positionnements différents des auteurs en faveur d’un pastiche comique ou d’un pastiche sérieux. Ces éléments contextuels indiquent combien il importe de comprendre les pastiches proustiens dans un cadre plus large que celui auquel les commentateurs de l’écrivain ont habituellement recours.
Karen Haddad se demande si le rire est lié à la séduction dans la Recherche. Elle constate que si ce n’est pas le cas pour la plupart des personnages, Albertine fait exception à la règle. Mais l’interprétation du narrateur, qui voit dans le rire de la jeune fille le signe même de la sensualité, voire du lesbianisme, n’est-elle pas restreinte ou trompeuse ? Le narrateur n’est-il pas coupable d’avoir tué le rire d’Albertine ?
L’exercice que Franc Schuerewegen nous propose consiste en une sorte d’extrapolation, à partir d’une boutade attribuée à Albertine (l’été à Balbec est une vaste blague), où le régime de la blague est considéré comme représentatif du régime d’écriture dans la Recherche. Suivent alors quelques considérations sur la différence entre ironie et humour, où l’on essaie de définir le régime très spécifique, non axiologique de l’humour proustien.
La contribution de Bérengère Moricheau-Airaud veut démontrer que dans À la recherche du temps perdu l’ironie naît de la représentation de discours, particulièrement de systèmes de couplage de paroles rapportées qu’une contradiction met sous tension, selon le patron stylistique de la mention-écho. Le feuilletage énonciatif qui résulte de cette association en binôme fait jouer la discordance entre divers plans discursifs. La variété énonciative de ces configurations est accrue par la multiplicité des causes de divergence sémantique, ce qui constitue ces couplages en système globalisé de la mention-écho. Leurs effets ironiques s’inscrivent au cœur de l’œuvre tant ils cristallisent des tensions symboliques de ses enjeux socio-historiques, philosophiques et poétiques.
Anne-Aël Ropars se penche plus spécifiquement sur le cas de Charlus, personnage dont la complexité et la dualité tragi-comique profitent de l’ambiguïté même de son rire. Par là, Proust exerce son regard de clinicien nourri tant par la représentation traditionnelle de la folie que par les récents travaux des aliénistes sur la névrose. L’observation de ce symptôme qu’est le rire pathologique du baron instaure un jeu de miroir entre l’auteur et son personnage, éclairant ainsi un aspect du processus créatif à l’œuvre dans la Recherche.
Thanh-Vân Ton That cherche à prouver que parcourant toute la Recherche, le rire traverse les espaces, le temps et décloisonne la société. Tous les personnages rient, chacun à leur façon. Le rire rassemble et exclut en tant qu’indice dévoilant l’homosexualité ; il semble surtout caractériser la féminité, oscillant entre sensualité et cruauté.
Par le moyen d’un intermezzo proposant avec un clin d’œil rieur des variantes de la phrase princeps de la Recherche, Ruud Verwaal permet de passer légèrement la frontière du comique.
2 Mélanges
La deuxième partie de ce numéro de la revue offre à la lecture quatre analyses diverses mais aussi dans un sens complémentaires. Didier Hurson développe finement le propos intriguant du titre de son article « Le pouvoir et ses emblèmes : ordre totémique et ordre des castes dans la société selon Marcel Proust ». L’auteur de la Recherche semble, en dépit d’une sévérité égale, accorder un reste de dilection à l’un de ces deux fonctionnements de la pensée.
Philippe Willemart essaie de saisir les conséquences de la nouvelle vision de l’espace-temps inaugurée par Einstein dans l’étude du manuscrit ; dans un deuxième moment il propose de percevoir combien le narrateur de A la recherche du temps perdu prévoit sans le savoir une conception de l’espace où le temps est presque aboli, conception très proche de celle de l’astrophysicien Carlo Rovelli.
L’article de Dominique Defer propose une comparaison entre les œuvres de Julien Gracq et celles de Proust. La thématique du paysage, commune aux deux auteurs, met en évidence de nombreuses convergences. Mais là où Proust inclut le paysage dans sa quête globale de sens et sa théorie du souvenir, en fait un rouage de son système, Gracq en prône une approche plus sensitive et immédiate qui donne libre cours à son écriture poétique, sur fond d’attente et de départs toujours renouvelés.
Mathieu Jung, de sa part, présente Proust, Joyce, Kafka et Bousquet en tant que « veilleurs de toutes les nuits du monde ». Cette étude pose la question de l’écriture insomniaque, de ses effets de veille et de somnolence dans une sorte d’éternel matin, de nuit qui répugne à finir.
3 Comptes rendus
Dans la troisième partie du volume, on peut trouver nos comptes rendus des revues proustiennes sœurs et des livres suivants : L’Évolution de l’univers floral chez Proust – De La Bible d’Amiens à La Recherche du temps perdu, par Yasué Kato ; Marcel Proust et Reynaldo Hahn. Une création à quatre mains, par Philippe Blay, Jean-Christophe Branger et Luc Fraisse et Marcel Proust, Adaptation et dessin de Stéphane Heuet, À la recherche du temps perdu, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Autour de Mme Swann 1-2.
4 Qui rira le dernier
Pour revenir brièvement au plateau des francs rieurs et des jolies rieuses, écoutons Baudelaire qui proclame dans les Curiosités esthétiques que « le comique, la puissance du rire est dans le rieur, nullement dans l’objet du rire. » Et si l’on admet que c’est la langue richissime de Proust qui donne toutes ses couleurs à la Recherche, l’arc-en-ciel du rire sera pleinement la manifestation de sa joie à lui. Ce genre d’approche se reconnaît dans la relation complexe et subtile qu’a pu avoir Roland Barthes avec l’un de ses auteurs préférés. On annonce aux Éditions du Seuil dans la collection Fiction & Cie un Marcel Proust par Roland Barthes. Comme Tiphaine Samoyault le montre dans sa monumentale biographie de Barthes, Proust est le principal soutien littéraire en instance de deuil, mais aussi une constante source de joie. Il touche au désir de l’auteur des Fragments d’un discours amoureux : désir d’écrire (son roman), désir d’images, désir de désirer, désir de rire.
D’autre part on nous annonce que « l’acteur, scénariste et réalisateur Guillaume Gallienne a choisi, pour sa première série, d’adapter l’œuvre-fleuve de Marcel Proust, À la recherche du temps perdu. Trois saisons de 8 épisodes, affichant une durée de 52 minutes chacun, sont d’ores et déjà confirmées, assurent les coproducteurs Cinéfrance Studios, Federation Entertainment et la société Don’t Be Shy. » « Autant pour sortir l’œuvre de son musée que pour me l’approprier, j’ai décidé de situer La recherche … dans les années 1970-80-90. Ces années-là précèdent l’accélération du temps, les téléphones avaient encore des fils, les aristocrates des domestiques et ma grand-mère vivait encore. Ces années-là, c’est notre monde d’hier, et si pour certains c’était encore l’après-guerre, il s’agit déjà pour nous de notre avant-guerre », affirme Guillaume Gallienne dans un communiqué2. Le lien avec le rire est sans doute indécidable pour le moment.
Terminons toutefois en citant une belle analyse de Luc Fraisse (qu’on devine lui-même tout en sourire) : « Le comique sans doute le plus constant, sous la plume de Proust, ressortit à ce que la classification traditionnelle appelle l’héroï-comique – le contraire du burlesque –, consistant à porter aux nues des détails insignifiants. Le romancier s’attache souvent à de minuscules circonstances pour les porter aux nues ; l’amplification lyrique est sa spécialité. Mais au-delà des catégories, ce qui compte le plus, c’est cette exceptionnelle vis comica, aurait-on dit à l’époque de Plaute ou de Térence, dont il est capable. On se tord souvent de rire en lisant Proust.3»
Barokzaal Lange Sint-Annastraat 7 Antwerpen. Le Département de français de l’Université d’Anvers et La Marcel Proust Vereniging ont subventionné l’événement. Qu’ils en soient chaleureusement remerciés.
https://www.actualitte.com/article/culture-arts-lettres/guillaume-gallienne-avec-proust-a-la-recherche-du-temps-perdu/94047. Page consultée le premier mai 2020.
https://philitt.fr/2016/01/27/luc-fraisse-on-se-tord-souvent-de-rire-en-lisant-proust/ Page consultée le premier mai 2020.