Lââ¯enquête a commencé par hasard. Lorsque je cherchais les sources africaines de lââ¯historien Yves Person, jââ¯eus la surprise de trouver non pas seulement des cahiers de notes de ses âsources oralesâ qui ont fait sa renommée, mais également plusieurs sources écrites africaines. Cette découverte dans les archives de son ancienne université â à la Bibliothèque de Recherches Africaines de Paris 1, rue Malher1 â est étonnante à plus dââ¯un titre. Dââ¯abord, il existait dans les années 1950 plusieurs récits écrits africains de lââ¯histoire de Samori Touré, et nulle part Yves Person ne souligne lââ¯importance de cette littérature endogène rédigée par des âlettrés locaux.â2 En outre, lââ¯une dââ¯entre elles se détache du lot: il sââ¯agit du texte de 110 pages dââ¯un certain Djiguiba Camara, intitulé âEssai dââ¯histoire locale.â Cââ¯est ce texte que nous éditons ici. Il raconte (comme son titre lââ¯indique) lââ¯histoire de sa région, autour du petit village de Damaro en Haute Guinée, sur les contreforts des monts Simandougou. Il dépeint les migrations mythiques des Camara, les guerres de Samori Touré, les guerres de conquête coloniale, jusquââ¯Ã aboutir à lââ¯Ã©poque de la rédaction du document, en 1955. Jââ¯Ã©tais convaincue que cette source était intéressante mais jââ¯Ã©tais bien en peine de reconstituer les circonstances de production dââ¯un tel texte. Le patronyme de lââ¯auteur, extrêmement commun en Guinée, rendait lââ¯identification des descendants délicate. Un sondage aux archives dââ¯Aix-en-Provence ne donnait rien de très concluant sur cet auteur.
Travaillant de conserve avec Marie Rodet, je commence à annoter le texte pour le rendre compréhensible en vue dââ¯une édition. Lââ¯argumentation est en effet parfois obscure et nécessite dââ¯Ãªtre explicitée. Jââ¯entame une relecture systématique de Samori Touré, une révolution dioula dââ¯Yves Person pour mettre en avant les passages du tapuscrit qui ont servi à lââ¯historien français. Je me rends compte à cette occasion que Djiguiba Camara est certainement lââ¯une des sources africaines les plus régulièrement citées dans des épisodes stratégiques de la conquête coloniale. Il fournit également de précieux renseignements sur la période précoloniale, notamment pour les premières années du règne de Samori Touré au moment de son expansion en Haute Guinée. Ce patient travail philologique, certes ingrat mais permettant néanmoins de prouver plusieurs de nos intuitions sur lââ¯usage des sources africaines en regard des sources européennes, sââ¯arrête brutalement à la réception dââ¯un email.
Le 30 juin 2015, El Hadj Daouda Damaro Camara et le Commandant NâFaly Camara cosignent un courrier nous intimant de cesser tout travail dââ¯Ã©dition et nous menaçant de procès si nous âsubtilisons même une ligne de ce manuscrit,â nous rappelant à cette occasion que âles lois guinéennes et françaises protègent les Åuvres et leurs auteurs.â Le ton et lââ¯agressivité de la lettre nous laissent un moment sans voix, Marie et moi. Nous répondons bien sûr en nous excusant, sentant bien que nous avions touché des susceptibilités que nous ne pouvions deviner.
Il semblait que le document ait eu une vie postérieure à lââ¯usage quââ¯en avait fait Yves Person, puisque El Hadj Daouda Damaro Camara, le fils de Djiguiba, affirmait quââ¯il avait abondamment retravaillé le texte de son père. Cela, nous ne le savions pas, et cââ¯Ã©tait la première mention du devenir de cet étrange manuscrit quââ¯est âEssai dââ¯histoire locale.â Les réponses abruptes des descendants à la suite de cet email nous dissuadent de continuer plus avant notre travail dââ¯Ã©dition et dââ¯annotation. Je continue ma thèse consacrée à Samori Touré; les mois passent. Nous nous faisons à lââ¯idée que cette édition ne se fera pas.
En décembre 2015, par un autre jeu de hasard, le député Mohamed Touré, fils de Sékou Touré lââ¯ancien président de la Guinée, rencontre Marie Rodet et promet de jouer les intermédiaires avec la famille Camara. Dans lââ¯Ã©chiquier politique de la Guinée contemporaine, il est à lââ¯exact opposé de la famille Camara, dont lââ¯un de ses membres est lââ¯Ã©minent Ahmadou Damaro Camara, que lââ¯on appelle âlââ¯Honorableâ comme il se doit au pays, et qui nââ¯est rien de moins que le président de la majorité présidentielle à lââ¯Assemblée Nationale et le conseiller spécial du Président Alpha Condé. Pourtant, malgré ces différents politiques, Mohamed Touré intervient en notre faveur, et lââ¯Honorable est particulièrement sensible à cette intercession peu orthodoxe: nous sommes officiellement invitées à rencontrer la famille Camara à Conakry.
Grâce à un financement de la British Academy, nous arrivons, sans trop savoir à quoi nous attendre, à Conakry en décembre 2016. Nous sommes reçues avec curiosité par plusieurs représentants de la famille Camara. Ceux issus directement du village de Damaro accolent ce nom à leur patronyme â ce même Damaro qui était présent dans le document âEssai dââ¯histoire locale.â Lors dââ¯une visite de courtoisie à lââ¯Honorable, nous apprenons que nous sommes attendues au village, à 800 kilomètres dââ¯ici. Les voitures nécessaires à notre déplacement sont déjà réservées, El Hadj Daouda Damaro Camara viendra avec nous, ainsi que plusieurs autres membres de la famille qui souhaitent se joindre à lââ¯Ã©quipée. Puisque tout semble décidé, nous nous plions au programme qui a été établi pour nous et, après deux jours pleins de voyage, nous arrivons enfin au village. Nous sommes surprises de constater que la concession de Djiguiba Camara a été repeinte pour lââ¯occasion: en lettres bleues et rouges se détachent, éclatantes, son nom et la durée de son mandat à la tête de la chefferie du canton. Nous sommes venues avec une caméra pour enregistrer les entretiens: elle servira autant à filmer les réceptions organisées pour célébrer notre venue que les témoignages émouvants de ceux qui ont connu Djiguiba Camara. Mawa Koné, lââ¯une de ses anciennes femmes, pleure de joie à notre arrivée. Il semble que la caméra soit un gage de notre engagement dans la mise en valeur du patrimoine culturel du village. Contrairement à ce que je redoutais, elle sert à délier les langues et les souvenirs. Lââ¯on retrouve pour nous deux vieilles machines à écrire, sorties de larges cantines en fer. Dans les étagères de la concession se côtoient des papiers jaunis du temps de lââ¯administration françaises, des lampes tempêtes et des affiches électorales. Des généalogies, des listes dââ¯habitants des villages environnants, des collections du Bulletin de lââ¯Afrique française sont entassés pêle-mêle. El Hadj Daouda Damaro Camara, qui était dans la même voiture que nous tout au long du trajet, nous accorde sa confiance petit à petit et nous raconte lââ¯histoire de son père.
Djiguiba Camara avait écrit âEssai dââ¯histoire localeâ avec pour ambition de le faire publier. El Hadj Daouda Damaro Camara accuse Yves Person de lui avoir soutiré son Åuvre en échange dââ¯une promesse fallacieuse de publication en France. Il accuse par ailleurs lââ¯historien français dââ¯avoir plagié son père.3 Toute sa vie, El Hadj Daouda Damaro Camara a eu à cÅur de compléter le document de son père, reprenant de nombreuses fois, pour nous expliquer cette entreprise encyclopédique,4 la métaphore de la construction: son père a jeté les fondations dââ¯une maison, tandis que lui sââ¯est chargé du reste du chantier, embellissant les murs, ajoutant des carreaux aux fenêtres, finissant la toiture. Aujourdââ¯hui, son texte compte plus de deux mille pages et cette Åuvre immense est tout à la fois composite et fascinante: elle englobe lââ¯histoire de la traite transatlantique, lââ¯histoire des mythes de fondation des villes alentours, lââ¯histoire de la colonisation, elle intègre aussi des listes de patronymes malinké, des listes de proverbes⦠Toujours à lââ¯occasion de notre venue, El Hadj Daouda Damaro Camara trouve les financements pour faire imprimer et relier son Åuvre gigantesque. Cââ¯est la première fois quââ¯il lââ¯emmène au village et les deux volumes élégamment reliés trôneront au milieu de la concession tout au long de notre séjour à Damaro. Petits et grands sââ¯approprient le texte, en lisent quelques lignes, parcourent des yeux les nombreuses illustrations, commentent à plusieurs certains passages.
Au retour à Conakry, un conseil de famille se réunit pendant que nous récupérons des fatigues du trajet. El Hadj Daouda et Mamadi Damaro Camara viennent nous retrouver à lââ¯issue de la réunion, dont on mentionne avec euphémisme quââ¯elle fut âun peu longue.â La famille nous donne solennellement le droit dââ¯Ã©diter en Europe le manuscrit de leur aïeul, et nous demande de tout faire pour promouvoir son Åuvre.5 El Hadj Daouda et Mamadi Damaro Camara sont chargés de suivre pour le compte de la famille élargie lââ¯avancée des opérations. Il est important de mentionner ici que Djiguiba Camara avait seize femmes: Daouda est, de ses fils, celui qui est chargé de lââ¯héritage spirituel du père parce quââ¯il connaît le mieux ses textes et lââ¯ensemble de son travail de collecte des récits de la région, et Mamadi Damaro Camara est le plus âgé des petits-enfants. à eux deux, ils représentent les intérêts de la famille Damaro Camara. Cet accord nous permet de penser à nouveau au chantier de publication, en laissant présager des pistes dââ¯analyses multiples que nous nââ¯aurions jamais imaginées avant cet étrange voyage de terrain.
Non seulement Djiguiba Camara avait rencontré Yves Person et avait été lââ¯une de ses meilleures sources africaines, mais surtout il se voulait historien, et la publication devait confirmer ce statut de âlettré.â Il a tout mis en Åuvre pour accéder à cette légitimité symbolique, qui lui a été refusée de son vivant et dont la famille garde un souvenir amer. Notre propre entreprise dââ¯Ã©dition, que nous pensions être une mise en valeur des intermédiaires coloniaux, ravivait en réalité des peurs postcoloniales et nous venions reproduire, soixante-dix ans après le passage dââ¯Yves Person, une douloureuse expérience ressentie comme un pillage. Lââ¯on nââ¯est pas chercheuses blanches en Afrique impunément.
Plus formidable encore, peut-être, ce texte de Djiguiba Camara a eu une vie tout à fait romanesque après le passage dââ¯Yves Person: il a été repris par son fils Daouda, il fut emmené en Côte dââ¯Ivoire lorsque celui-ci décida de fuir le régime de Sékou Touré en 1972, il fut amplifié patiemment pendant tout ce temps jusquââ¯Ã aujourdââ¯hui, et il est revenu avec lui en Guinée. Depuis la fin des années 1960, El Hadj Daouda Damaro Camara reprend même contact avec Yves Person pour retrouver des photographies de son père et solliciter de nouveau un soutien à la publication;6 il entretient également une correspondance avec Denise Bouche, Ibrahima Baba Kaké, Ahmadou Hampaté Bâ.7 En un mot: ce texte est lââ¯Åuvre de sa vie.
Ce dialogue commencé véritablement à lââ¯occasion de notre venue nââ¯a depuis jamais cessé. Nous communiquons régulièrement par mails ou par téléphone. Je suis revenue à Conakry puis à Damaro, avec Jan Jansen, en janvier et février 2018, grâce à une subvention britannique.8 Puis de nouveau rapidement en avril 2018. à chaque fois, El Hadj Daouda Damaro Camara nous accompagne et nous raconte avec un enthousiasme toujours égal le parcours de son père, mille anecdotes sur la période coloniale et le souvenir de ses réalisations dans la région.



Ill. 2
Djiguiba Camara, photographie familiale conservée à Damaro / Djiguiba Camara, family photo kept in Damaro
Lââ¯Åuvre de référence dâYves Person, qui lââ¯a occupé toute sa vie, est la somme Samori, une révolution dyula (Person 1968-1975). Archives personnelles âYves Person,â BRA (Bibliothèque de Recherches Africaines), Paris 1. Jââ¯ai assisté Michèle Raffutin, lââ¯archiviste et la directrice de la bibliothèque, dans le premier état des lieux de ce fonds et dans lââ¯entreprise de classement et de référencement sur le site Calames. à lââ¯Ã©poque, les archives dââ¯Yves Person étaient sur des étagères non verrouillées, ce qui les rendaient disponibles au tout venant. Désormais, elles sont consultables sur demande et entièrement référencées. Le catalogue est en ligne sur le site Calames:
Je retranscris deux de ces sources écrites africaines en annexe de ma thèse: Bertho 2016: 609-635 (âEntretiensâ de Babou Kondé et âNotes historiquesâ de Tidiane Dem).
Il ne sââ¯agit pas dans cette édition de porter des accusations contre lââ¯une ou lââ¯autre des parties: présentant les dessous de la recherche africaniste, nous nous attachons surtout à mettre en lumière le statut dââ¯un savant guinéen méconnu, dââ¯analyser son rapport à un historien et administrateur français (en lââ¯occurrence, Yves Person), tout en décrivant le souvenir douloureux pour la famille Camara de cet âéchangeâ intellectuel. Les deux versants du souvenir et de lââ¯Ã©criture de lââ¯histoire sont ici considérés.
Sur la notion de âtentation encyclopédique,â voir la thèse de Chavoz 2018.
Suite à lââ¯accord conclu avec la famille Camara concernant de la présente publication, Jan Jansen sââ¯est également engagé à aider la famille Camara à publier la volumineuse version retravaillée par El Hadj Daouda Damaro Camara, en collaboration avec le African Studies Center Leiden, Pays-Bas.
Lettre de Yves Person à Daouda Camara, datée de mars 1968, Université de Dakar, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, département dââ¯histoire. Lettre de Yves Person à Daouda Camara, datée de 14 avril 1972, Université de Paris, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Centre de recherches africaines. Archives personnelles de El Hadj Daouda Damaro Camara, Conakry.
Entretien avec El Hadj Daouda Damaro Camara, 23 décembre 2016, Conakry.
ESRC âResilience in West African Frontier Communitiesâ (ES/R002800/1) dirigé par Marie Rodet et mené en collaboration avec Friederike Lüpke, Bakary Camara et Elara Bertho et lââ¯ONG malienne Donkosira.