La figure de Madeleine ici reproduite est exposée par Delacroix au Salon de 1845, et Baudelaire lui consacre les toutes premières lignes de sa carrière de critique dâart. Dâemblée, le jeune poète est subjugué par la mélancolie et le silence du tableau, qui le confronte aux limites du langage devant lâimage. «â Nul, à moins de la voir, ne peut imaginer ce que lâartiste a mis de poésie intime, mystérieuse et romantique dans cette simple têteâ », écrit Baudelaire1. Ce tableau emblématique de la beauté de lâart «â moderneâ », tel quâil la définit, orientera toute sa critique dâart ultérieure.
Quâaurait écrit, quâaurait «â imaginéâ » Diderot devant ce tableau, sâil avait pu le voir ? Il se trouve que, comme Baudelaire au début de son activité de critique dâart, Diderot vit une Madeleine, et aura comme par une intuition géniale décrit le tableau de Delacroix. En effet, en 1761, le Premier Peintre du Roi, Carle Van Loo, expose au Louvre une Madeleine dans le désert, très appréciée par le public. Le tableau correspond au canon de lâart classique : harmonie, sobriété, bienséances, accord des couleurs. Tous les éléments des préceptes de lâart sont observés. Diderot, qui en est à son deuxième Salon, juge néanmoins quâil ne sâagit là «â queâ » dâun tableau «â très agréableâ », et que lâartiste aurait pu «â avec peu de chose le rendre sublimeâ ».
à quoi tient ce « peu de choseâ » ? Les suggestions de Diderot créent imaginairement un tableau qui coïncide étrangement avec celui que fera Delacroix 84 ans plus tard :
Combien la sainte nâen serait-elle pas devenue plus intéressante et plus pathétique, si la solitude, le silence, et lâhorreur du désert avaient été dans le local. Cette pelouse est trop verte. Cette herbe trop molle. Cette caverne est plutôt lâasile de deux amants heureux que la retraite dâune femme affligée et pénitente. [â¦] Sa tête ne se détache pas assez du fond [â¦] Si on eût rendu la caverne sauvage, si on lâeût couverte dâarbustes, vous conviendrez quâon nâaurait pas eu besoin de ces deux mauvaises têtes de chérubins qui empêchent que la Madeleine ne soit seule.2
Il aurait donc fallu que la tête «â se détacheâ » plus «â du fondâ », et dans lâensemble une scène plus dépouillée, plus de «â silenceâ », de «â solitudeâ », de mélancolie (indiqué par le terme de «â pathétiqueâ ») dans le tableau. Il aurait fallu que la Madeleine soit seule, sans chérubins et sans pelouse verte, dans un décor désert et effacé : celui que peindra Delacroix, où la nature sauvage est devenue une tache indiscernable («â quelque chose de bleuâ », écrit Baudelaire), et la caverne «â un petit bout de ciel ou de rocherâ » imperceptible, permettant de mieux faire ressortir le «â mystèreâ » de la figure.
Peu importe de savoir si Delacroix sâest effectivement inspiré de ces lignes de Diderot, qui par ailleurs restent allusives. Lâhypothèse nâest pas improbable, car le peintre avait lu les Salons du philosophe et sâen était imprégné au point dâen reprendre parfois littéralement des pensées dans son Journal. Mais lâexemple révèle surtout à quel point Diderot a pu être un visionnaire de la peinture moderne3, dans son intuition incomparable de ce quâest lâessence de la beauté de lâart.
Et le tableau réalisé de Delacroix montre alors, avant tout, quâavec «â peu de choseâ » la peinture réussit ou échoue, atteint au sublime ou tombe dans lâoubli. Dans la toile de la Madeleine reproduite ici, les lignes des cheveux de la figure féminine sont alors emblématiques de cette fragilité de la réussite de lâart, en tant que lignes fluides, ondoyantes, traversantes, discontinues, brisées, allant jusquâà se mélanger aux craquelures de la matière du tableau. Car, après tout, comme lâécrivait Diderot dans ses Essais sur la peinture : «â Un trait déplacé de lâépaisseur dâun cheveu, embellit ou dépareâ »4 â¦
Charles Baudelaire, Salon de 1845, in : Critique dâart, suivi de Critique musicale, éd. par Claude Pichois, Paris, Gallimard, «â Folio Essaisâ », 1992, p. 14. Sauf mention contraire, toutes nos références aux Salons et aux autres écrits sur lâart de Baudelaire renvoient à cette édition.
Denis Diderot, Salon de 1761, in : Åuvres IV, éd. par Laurent Versini, Paris, Robert Laffont, «â Bouquinsâ », 1996, p. 203. Sauf mention contraire, toutes nos références aux Salons et aux autres écrits sur lâart de Diderot renvoient à cette édition.
Cf. Nathalie Kremer, Diderot devant Kandinsky. Pour une lecture anachronique de la critique dâart, Guern, Passage dâencres, coll. «â Trace(s)â », déc. 2013.
Diderot, Essais sur la peinture, p. 490.