1. Le désaccord
Plotin crée-t-il un problème de cohérence, lorsque, dâun côté, il conçoit la connaissance de soi, comme une intuition et fait comprendre, de lâautre, quâelle consiste à se connaître comme connaissant ? A cette question jâai répondu par lâaffirmative dans mon livre Quel savoir après le scepticisme ? (Paris, Vrin, 2009, p. 70-77) en arguant du fait que connaître X en tant quâY relève de la forme de la proposition, donc de la raison discursive et non de lâintuition, quâelle soit sensible ou intellectuelle. Car, tel était mon propos, lâordre des objets de lâintuition est celui de la juxtaposition qui sâexprime, au niveau de la pensée, par la conjonction « et » et non par le verbe « est ». Pour montrer que cette idée de lâintuition nâétait pas étrangère à Plotin, jâai invoqué deux passages des Ennéades : selon le premier, aussi bien les objets sensibles que leurs parties sont séparés les uns des autres par les lieux quâils occupent (IV 2 [4], 1, 15-17) ; quant à lâautre passage, il présente lâintuition comme une suite dâactes dont lâaltérité des uns par rapport aux autres rejaillit à chaque fois sur les objets, si bien que lâintellect nâa pas besoin du discours qui dit que ceci est ceci et cela est cela (VI 3 [44], 18, 7-15).
Dans son compte rendu, R. Chiaradonna résume mon développement de façon dâabord adéquate, puis simplificatrice voire réductrice. Il commence, en effet, par rapporter que la perception ne saurait lier lâune à lâautre les qualités dâun objet dâune manière plus spécifique que sur le mode de la conjonction (comme « rond et rouge ») et que lâintellect, à défaut de dire quelque chose de ses objets, ne permet pas de comprendre comment il pense une identité ou une attribution (p. 169 du c. r.). Mais ensuite, C. rend la pensée concernant la perception en disant que je semble défendre la thèse selon laquelle la perception est complètement non structurée et en suggérant que, selon moi, on ne saurait percevoir des ensembles complexes (p. 170). Pourtant, la juxtaposition ou le « X et Y » constitue tout à fait une structure, celle de lâespace selon Kant, qui se caractérise par « lâun à côté de lâautre et tous les deux en même temps », à la différence du temps ; du fait du « et » (ou du « en même temps »), cette structure implique aussi la représentation de lâensemble.
Finalement, C. affirme que ma thèse dâaprès laquelle les objets de lâintuition se rapportent selon lâordre de la juxtaposition manque de tout fondement textuel dans Plotin (ibid.). Pour faire valoir cette objection compte tenu aussi du passage de VI 3, 18, il me reproche de lâinvoquer â à tort â à lâappui de lâidée que lâintuition ne saisit pas lâidentité. En fait, pourtant, jâai constaté que ce nâest pas par le biais du discours que lâintuition est censée connaître lâaltérité. Câest seulement par la suite que je conclus à lâimpossibilité, pour lâintuition, de connaître un rapport dâidentité ou dâattribution. Comment ne pas tirer cette conclusion, si la connaissance de lâidentité et de lâinhérence passe par la proposition et que celle-ci se trouve écartée de lâintuition2 ? Ou bien faut-il considérer que cette dernière procède tantôt de façon propositionnelle tantôt de façon non propositionnelle ?
2. Le jugement de la perception
Ce qui ouvre un débat plus large est la thèse de C. selon laquelle Plotin assimile les perceptions à des jugements (p. 170). Le terme quâutilise Plotin dans les contextes afférents est κÏίÏÎ¹Ï qui se traduit soit par « jugement » soit par « discernement ». Lâenjeu de cette différence est la prémisse selon laquelle tout jugement tient dans une proposition. Câest ce quâE. Emilsson, cité par C., conclut du fait que, selon Alexandre dâAphrodise, tous les actes de jugement, y compris les perceptions, sont vrais ou faux3. Cependant, Alexandre précisera par la suite que vérité et fausseté ne se trouvent pas de façon similaire dans la perception (ou la représentation) et dans lâopinion ; il dit cela après avoir expliqué que lâopinion se fait dans la synthèse affirmative ou négative (ibid., p. 67, 20-23). Par contre, ce que représentation et opinion ont en commun, câest que leur vérité et leur fausseté consistent dans leurs relations dâaccord et de désaccord avec lâobjet, dâaprès ce que lâon apprendra quelques pages plus loin (p. 71, 2-5). Tout porte donc à croire que, si lâopinion et la perception se distinguent par leur façon de réaliser lâaccord et le désaccord avec lâobjet, câest grâce au fait que seule lâopinion sâopère à travers la proposition. Ce qui correspond parfaitement à la doctrine dâAristote4.
Certes, Aristote évoque lui aussi la vérité et la fausseté des perceptions, ce qui signifie quâil ne réserve pas les valeurs de vérité aux énoncés de la raison. Mais, dâune part, on peut expliquer, avec Bodéüs dans son commentaire du De anima, la vérité de la perception des sensibles propres par le fait que ces objets sont simples et considérer comme de pures associations les perceptions éventuellement fausses des sensibles communs et des substrats ; ainsi évite-t-on dâattribuer des énoncés à la perception5. Dâautre part, Aristote confirme cette démarche exégétique dans le De anima même, lorsquâil dit que là où il y a vérité et fausseté, il sâagit de synthèses quâopère lâintellect (III 6, 430 a 26-b 6). Là , lâexemple « Cléon est blanc » est à lâopposé de ce quâEmilsson considère comme étant la doctrine de Plotin, câest-à -dire que les jugements, à savoir les énoncés, qui correspondent à une impression sensible immédiate appartiennent à la perception et les autres à la raison (voir Plotinus on Sense-Perception, p. 123). Selon Aristote donc, ce nâest pas le contenu dâun énoncé qui lâassigne soit à la perception soit à la raison, mais, indépendamment du fait que vérité et fausseté sont aussi attribuées à la perception, câest la synthèse par la proposition qui reste réservée à la raison6.
La tradition péripatéticienne connaît donc le principe selon lequel la raison se distingue par la forme propositionnelle, mais à défaut de respecter ce principe de façon rigoureuse, Aristote et Alexandre prêtent ici ou là à la perception des propositions qui expriment la différence entre ses objets. Est-ce que Plotin sâécarte de la tradition péripatéticienne à ce sujet, comme C. est obligé de le supposer ? Je nâen trouve pas signe, mais plutôt des indices du contraire.
(1) Ainsi, pour critiquer lâidentification de lâaffection quâest le plaisir avec la vie bonne, Plotin suggère que la vie bonne devrait résider dans la connaissance que le plaisir est le bien â pour constater ensuite que cette connaissance quâil décrit par le terme κÏίνειν est lâÅuvre non pas de la perception, mais de la raison ou de lâintellect (I 4 [46], 2, 15-26). Que signifie le fait que la perception soit incapable de cette connaissance (qui nâen nâest pas une) ? Est-ce parce quâil faut utiliser le prédicat « le bien » qui est hors de la portée des sens, ou bien parce que la « connaissance » sâarticule par la forme de la proposition ou bien est-ce pour les deux raisons que la perception nâest pas compétente ?
(2) Dans un autre contexte, Plotin distingue le jugement (κÏίÏιÏ) de son évocation langagière et observe que les différents sens, tout en jugeant leurs objets, ne se communiquent pas leurs jugements, mais que câest le raisonnement, autre que les sens, qui en parle (VI 4 [22], 6, 15-18).
(3) Finalement, lorsque Plotin caractérise la perception par le fait de ne donner que des indications différentes (µηνÏÏειÏ, VI 3 [44], 18, 11), il semble reprendre lâidée dâAlexandre selon laquelle la faculté perceptive a pour fonction â modeste â dâindiquer à la raison les différences entre les objets sensibles (µηνÏá¿, De an., p. 76, 12-14 Bruns)7.
3. Lâintuition intellectuelle â simple ou complexe ?
Câest par ce biais que lâon retrouve lâargument de VI 3 [44], 18, 8-15, qui fait lâun des objets du désaccord entre C. et moi-même. Si Plotin y évoque la perception et lâintellection, câest pour proposer une réponse à la question de savoir sâil convient dâappliquer la méthode de la division conceptuelle (διαίÏεÏιÏ) aux qualités qui, au titre de différences, servent de leur côté à diviser les essences et les quantités. En effet, Plotin sâoppose à lâidée que des différences qualitatives soient utilisées pour distinguer des qualités comme des couleurs. Pour montrer que cette opération est inutile, il indique que la perception et lâintellect constatent la différence entre qualités sans justification, comme elle résulterait de lâinvocation de différences. Quant à la perception, Plotin explique lâabsence de justification par le fait que la perception ne connaît pas le raisonnement (λÏγοÏ), en se bornant à donner des indications différentes.
En ce qui concerne lâintellect, Plotin dit quâil « . . . se trouve dans ses intuitions simples et ne se sert en aucun cas de raisonnements (λÏγοιÏ), ce qui lui ferait dire de chaque chose que ceci est ceci et que cela est cela. »8 Ce passage se distingue en explicitant ce qui compose le raisonnement par la formule λÎγειν á¼ÎºÎ±ÏÏον ÏÏδε ÏÏδε, ÏÏδε ÏÏδε. Plotin soutient donc que lâintellect ne procède pas, à propos de chaque objet, en prédicant quelque chose de quelque chose, câest-à -dire en formulant des propositions dans le but de distinguer les objets les uns des autres.
Pour expliquer le fait que lâintellect ne justifie pas les différences, Plotin évoque, dans la phrase citée, trois conditions qui lui sont propres : sa connaissance consiste en des intuitions simples, il ne se sert pas de raisonnements, il ne prononce pas de propositions. Pourquoi Plotin évoque-t-il les propositions, étant donné que, dans un autre contexte, il a déjà défendu la thèse selon laquelle lâintellect connaît les raisons dâêtre de toutes les formes du simple fait de connaître ces formes, si bien quâil nâa pas besoin de justifications (voir VI 7 [38], 2, 23-27) ? Plotin pourrait donc se borner à rappeler que lâintellect se passe de toute justification, de tout raisonnement. Si, au lieu de cela, il ajoute la remarque sur les propositions, il suggère que lâincompatibilité de leur structure avec la connaissance de lâintellect représente un argument important. Et cela se comprend compte tenu de lâopposition entre la complexité de la proposition, bien mise en relief, et la simplicité par laquelle Plotin caractérise les intuitions de lâintellect.
Comme dans la plupart des cas, cette thèse, bien que généralement valide telle quâelle est formulée, est due au contexte spécifique qui semble la suggérer à Plotin. Or, si ce quâil dit à propos de la perception et de lâintellect était peu plausible, jâhésiterais à accorder à cela une signification certaine â même limitée â qui autorise la comparaison avec lâargument contenu en V 3 [49], 5, 10-15. Mais la thèse à propos des cognitions sensible et intellectuelle revient tout simplement à réserver la proposition et le raisonnement à la raison discursive, ce qui est loin dâêtre une sensation â vu la tradition péripatéticienne et dâautres textes des Ennéades. Lâoriginalité du passage contenu dans VI 3, 18, réside dans le fait de prononcer ce qui en découle pour la perception et pour lâintellect, câest-à -dire quâils ne disposent pas des articulations de signifiés, qui se font par le biais de la proposition et du raisonnement (sujet et prédicat, prémisses et conséquence). Dans le contexte présent, où il sâagit de repérer une cognition immédiate de simples différences, lâabsence de ces articulations ne constitue pas un manque.
Mais si, ne serait-ce quâà titre dâessai, on prend au sérieux la formulation générale de la thèse à propos de lâintellect, elle incite à la réflexion suivante : les articulations propres à la raison discursive consistant à tirer des conséquences et à formuler des propositions, on peut prendre pour acquis que lâintellect nâa pas à raisonner en faisant dériver les conséquences des prémisses appropriées. Mais quâen est-il des articulations que comporte la proposition, comme les opposés « assertion â question », « affirmation â négation », « attribution â identification » ? Sâil veut être cohérent, Plotin semble être obligé dâen priver la connaissance intellectuelle. Et que dire de la forme générale de la proposition qui est de penser quelque chose en tant que quelque chose (« X est Y ») ? Evidemment, Plotin prête cette forme à lâintuition de lâintellect, lorsquâil dit que, par hypothèse, lâintellect « a vu < un intellect > comme contemplé » (V 3 [49], 5, 14). Mais si lâintuition est censée avoir cette forme dans ce contexte, celui de lâanalyse de la connaissance de soi, comment peut-elle être appelée « simple », à lâopposé de la proposition qui « dit que ceci est ceci », lorsquâil sâagit dâexpliquer la connaissance des différences en VI 3, 18 ?
1) Voir son compte rendu dans The International Journal of the Platonic Tradition 5 (2011), p. 165-171.
2) A la différence de ce que laisse entendre le compte rendu, je me suis gardé de généraliser cette conclusion. Au contraire, jâai bien indiqué le contexte spécifique qui amène Plotin à caractériser lâintuition comme connaissance de lâaltérité, câest-à -dire la question de savoir par quel moyen on peut distinguer les qualités sensibles. Et jâai prévenu le lecteur contre le malentendu qui consiste à prêter à Plotin la doctrine systématique selon laquelle les objets de lâintuition ne sont que juxtaposés les uns à côté des autres (Quel savoir . . ., p. 73-74).
3) Plotinus on Sense-Perception, Cambridge 2007, p. 122, Ã propos dâAlexandre dâAphrodise, De anima, p. 66, 9-10 Bruns.
4) A une étape antérieure de son développement, Alexandre distingue tout de même la faculté perceptive de ses organes en lui attribuant des énoncés (ibid., p. 63, 28-64, 20, notamment 14-17). Or, il procède ainsi pour résoudre le problème suivant : comment le fait quâune seule instance, à savoir la faculté perceptive, reçoive les qualités contraires quâelle discerne, comment ce fait est-il compatible avec la règle logique selon laquelle des qualités contraires ne sauraient appartenir simultanément au même substrat ? Alexandre répond en proposant une définition particulière de la contrariété des qualités, qui concerne le discernement de la faculté perceptive : cette contrariété consiste à prédiquer deux attributs contraires du même sujet et non à dire que les contraires sont contraires. Recourir à cette différence que seule la forme de la proposition permet dâexprimer est évidemment pour Alexandre lâunique moyen permettant dâappliquer à la faculté perceptive la règle des contraires et de sauvegarder ainsi la validité universelle de cette règle. Le fait quâAlexandre se serve de ce moyen signifie-t-il que lâauteur soutient au titre de doctrine que la perception sâopère par le biais de la proposition ? Le passage cité de la p. 67 me semble interdire la réponse par lâaffirmative.
5) Voir Aristote, De lââme, trad. par R. Bodéüs, Paris 1993, p. 165, n. 4, à propos de 418 a 11-12 ; cf. R. Polansky, Aristotleâs De anima, Cambridge 2007, p. 255, à propos de 418 a 14. En ce qui concerne les perceptions des sensibles propres, Bodéüs ne fait que suivre Aristote qui compare deux cognitions toujours vraies : la connaissance intellectuelle, mais non propositionnelle de lâobjet simple quâest lâessence et la perception sensible (De an. III 6, 430 b 27-29, et chap. 7, 431 a 8). Pour lâintellection non propositionnelle, voir Met. IX 10, 1051 b 17-33.
6) Cf. Eth. à Nic. VI 2, 1139 a 21. Est-ce que cette disposition se trouve remise en question, lorsquâAristote fait dire au sens qui distingue les objets de différents sens que, par exemple, le sucré est autre chose que le blanc (De an. III 2, 426 b 17-23) ? Je crois que non, car, comme le montre la fin du passage, il ne sâagit que dâexprimer lâacte de la distinction (κÏίνειν) entre les deux qualités sensibles, et Aristote le fait en transférant le discours au sens, ce qui ne reflète pas une intention doctrinale de principe (cf. Polansky, l. c. n. 5, p. 396).
