En mémoire de Jean-Pierre Bertrand
âµ
Quelque chose dâétrange et de lumineux, dâindéfinissable et pourtant intimement palpable, traverse lâimaginaire poétique du symbolisme. Comme une lueur vacillante qui, dans les chuchotements dâun poème ou les modulations dâune mélodie, éclaire et voile tout à la fois les contours dâune vérité occulte, le sacré sâinsinue dans les écritures symbolistes sous la forme de présences multiples, obscures et fuyantes, qui affleurent aux marges du langage. Par la suggestion plutôt que par lâénoncé, par lâévocation plutôt que par la démonstration, le symbolisme, loin dâériger une théologie poétique, inscrit le sacré dans un perpétuel frémissement du sens où chaque image semble en convoquer une autre, invitant sans cesse à franchir le seuil des apparences pour rejoindre le mystère.
Câest précisément à lâélucidation de ces énigmatiques manifestations du sacré que sâattachent les contributions de ce volume. Prenant la mesure de ce défi heuristique, les articles réunis ici se proposent dâinterroger les «â présencesâ » symbolistes du sacré afin dâexaminer leurs modes dâapparition, leurs enjeux poétiques et leur portée spéculative. En explorant les paysages dâun imaginaire poétique où le sacré et le profane, la tradition et lâinnovation, le dicible et lâindicible se rejoignent et dialoguent subtilement, ils révèlent lâéventail riche et nuancé dâun imaginaire hiératique propre au symbolisme français et belge. à travers des analyses croisées portant sur une pluralité de genres littéraires et artistiques, ces études visent à mettre en lumière les modalités diverses selon lesquelles les représentations symbolistes du sacré mobilisent et interrogent un vaste ensemble de problématiques artistiques, théologiques et philosophiques. Certaines analysent les stratégies textuelles par lesquelles la poésie symboliste évoque ou laisse entrevoir lâinvisible, dâautres sâattachent aux connexions intertextuelles qui sous-tendent cette quête du mystère, tandis que dâautres encore étudient le sacré dans la musique, les mises en scènes dramatiques et la critique dâart. Elles font ainsi ressortir le rôle fondamental du sacré pour la constitution dâune esthétique symboliste, tout en examinant les procédés complexes déployés pour faire affleurer cette curieuse et insaisissable aura du sacré qui traverse leurs Åuvres, oscillant entre mystère et révélation, silence et parole.
Dans le chapitre préliminaire du volume, Christoph Groà dresse un panorama des multiples facettes du sacré au sein de lâévénement symboliste. Au tournant du siècle, une nouvelle génération de poètes se détourne du paganisme parnassien pour puiser dans lâimagerie dâun catholicisme esthétique sans pour autant sâaligner sur une conception doctrinale préexistante du sacré. Au confluent dâune religion artistique, dâun culte du génie et dâun mysticisme musical, les symbolistes puisent dans le sacré pour instaurer une esthétique de la «â présenceâ » qui se traduit par une intensification et un approfondissement de lâexpérience même de lâart.
La première contribution sâemploie à démystifier lâimage de Mallarmé comme héraut dâune sacralisation de la poésie. Dans «â La religion de Mallarméâ : sacre de la littératureâ ?â », Bertrand Marchal scrute le parcours intellectuel de Mallarmé, depuis les Hérésies artistiques jusquâà la nuit de Tournon et à ses réflexions ultérieures sur le langage et le rôle social de lâart au sein de la Cité, pour en déceler lâessentiel de la «â religionâ » mallarméenne dont la portée anthropologique dépasse les simples prémisses dâune religion de lâart.
Que le sacré ne se trouve pas uniquement dans les espaces religieux conventionnels, mais aussi dans la nature elle-même, la contribution de Thierry Roger, «â Le bois sacréâ : réflexions sur les sources ânaturellesâ de la religion de Mallarméâ », lâillustre bien en proposant une lecture dâun poème en prose de Mallarmé, La Gloire. Câest dans une perspective écocritique que lâauteur révèle comment le poète, en sâaventurant dans la forêt de Fontainebleau, redécouvre le sacré au cÅur dâune réciprocité dynamique qui sâinstaure entre lâHomme et la nature.
La contribution de Jean-Nicolas Illouz, «â Musicienne(s) du silenceâ : Mallarmé, Ravel â Sainteâ », clôt à la fois le cycle dâétudes consacrées à Mallarmé tout en ouvrant la réflexion aux intersections entre la poésie et la musique et leur rapport avec le sacré. à travers une lecture de «â Sainteâ », lâauteur explore comment le poème mallarméen chante le crépuscule du divin pour ensuite instaurer la poésie sous le mode dâune «â musique mentaleâ ». Ravel, lui, cherche dans son adoption musicale le contact avec la musique liturgique tout en donnant lieu à une tension dynamique entre la poésie et la musique.
Nella Arambasin aborde le climat intellectuel de la Troisième République en analysant les positions adoptées par la critique dâart symboliste à lâégard du mysticisme contemporain, tout en soulignant la contribution notable des voix féminines au sein du mouvement occultiste. Dans son étude sur «â Les âmystiques de lâartââ : variations esthétiques sur le ré-enchantement du mondeâ », Arambasin met en lumière les modalités et stratégies dâune sacralisation de lâart pictural visant un «â ré-enchantementâ » du monde moderne et la découverte dâune émotivité nouvelle.
En ouvrant un cycle dâétudes consacrées aux symbolistes belges, David Nelting aborde le mysticisme symboliste à travers le prisme du discours médical de lâépoque. Dans sa contribution intitulée «â Présences du sacré et âétat névropathiqueâ dans Bruges-la-Morte de Georges Rodenbachâ », lâauteur offre une lecture qui situe le roman à la croisée dâun «â catholicisme antipositivisteâ » propre au symbolisme et dâune étude de cas dâinspiration naturaliste afin dâanalyser la sacralisation de la ville comme un phénomène ressortissant de lâimagination névropathique du personnage principal.
Paul Aron explore dans son article «â Le mystère dans les Contes hors du temps de Charles Van Lerbergheâ ». En analysant les diverses références au sacré évoquées à travers la narration légendaire du poète gantois, lâauteur démontre comment ces récits, chargés de mystère et animés par un désir de révéler un univers surnaturel, traduisent la vision laïque et progressiste de lâauteur malgré sa formation catholique.
Lâétude de Christoph GroÃ, intitulée «â Yeux closâ : sens spirituels et introversion du regard dans lâÅuvre du premier Maeterlinckâ », aborde le sacré sous lâangle de lâintériorité. En analysant les écrits de jeunesse de Maeterlinck, lâauteur retrace les empreintes du mysticisme ruysbroeckien tout en les insérant dans un contexte plus large marqué par une quête à la fois ascétique et esthétique. Celle-ci passe par une réinterprétation poétique du concept théologique des sens spirituels, permettant au poète de transcender la perception sensible et de tourner vers une expérience intérieure qui fait surgir des images «â au-dessusâ » des images.
Dans «â Lâobscur et lâhermétismeâ : observations aÌ travers les genres maeterlinckiensâ », Susanne A. Friede étudie le rôle complexe que joue lâobscur maeterlinckien et qui gagne enore en profondeur quand on lâassocie à lâidée dâhermétisme. Bien que ces deux concepts ne soient pas exclusivement religieux, ils offrent une perspective privilégiée pour éclairer la représentation et les fonctions du sacré, tout en tenant compte des spécificités stylistiques et thématiques propres à chaque genre littéraire abordé par lâauteur.
La dernière section du volume est dédiée à des phénomènes en marge du mouvement symboliste au sens strict du terme. En se penchant sur «â Le MysteÌre et le sacreÌ dans la poésie de Saint-Pol-Rouxâ », Odile Hamot aborde ce que lâon pourrait appeler lâ«â enfant terribleâ » du symbolisme. Câest par le biais de la notion de mystère que lâauteur met en lumière la trajectoire singulière du «â Magnifiqueâ » qui, sâéloignant du catholicisme de son enfance, sâoriente dans sa pratique poétique vers une sacralisation panthéiste de la nature.
De son côté, Michela Gardini présente une étude sur «â Lâimaginaire catholique aÌ la fin de sieÌcleâ : le cas de JoseÌphin PeÌladanâ ». Lâauteur y met en relief la spécificité du mouvement Rose+Croix qui, en entrecroisant lâoccultisme et le catholicisme, sâengage dans une rénovation de lâart sacré. Lâapproche de Péladan, en effet, sâarticule autour dâune interprétation audacieuse des rites chrétiens qui informe non seulement ses romans et ses textes théoriques, mais aussi la mise en scène liturgique des Salons de la Rose+Croix en tant que manifestation dâune Åuvre dâart totale.
Dans «â Symbolisme musical dans lâÅuvre de Charles Tournemireâ ? Chant grégorien, âmystique dissonanceâ et lâépanouissement du symboleâ », Philip Feldhordt explore la dimension religieuse de la musique de Tournemire. En analysant lâutilisation distinctive des effets de dissonance et de silence des compositions de Tournemire, lâauteur offre une lecture musicologique qui, tout en reconnaissant que lâÅuvre du compositeur bordelais nâest pas entièrement confinée dans les limites dâun symbolisme stricto sensu, révèle lâ«â atmosphèreâ » symboliste qui y règne.
Enfin, Henning Hufnagel se penche sur la collaboration notable entre lâauteur décadent Gabriele DâAnnunzio et le compositeur Claude Debussy. Dans un article intitulé «â Crime et ornementâ : suggestions sacrales et preÌsences corporelles dans Le Martyre de saint SeÌbastien de Gabriele DâAnnunzio. Avec une coda aÌ propos dâHeÌleÌne de Sparte dâÃmile Verhaerenâ », lâauteur met en évidence une esthétique du bricolage qui vise à dérouter les attentes du public en fusionnant des éléments sacrés et profanes. En superposant le paganisme et le christianisme, ainsi que lâesthétisme et la spiritualité, DâAnnunzio envisage le corps de saint Sébastien comme un moyen pour concilier la notion de transcendance avec celle dâimmanence.
Lâensemble ainsi formé présente un riche éventail pour lâétude du symbolisme. En lieu et place dâune vision monolithique du sacré, on découvre dans ce volume de multiples interprétations et manifestations du sacreÌ qui se caractérisent par une grande variété de configurations stylistiques et sémantiques. Ces présences protéiformes, hybrides, et souvent équivoques, à travers lesquelles le sacré est vécu, imaginé et fictionnalisé, constituent un paradigme central du symbolisme et de lâhistoire culturelle dans laquelle il se situe. Ce caractère fluide, allusif et hermétique, voire hétérodoxe et syncrétique du sacré est au cÅur de lâesthétique symboliste, reflétant ainsi les dynamiques, paradoxes et apories du tournant de siècle. Plutôt que de considérer le sacré comme une entité stable et uniforme, les contributions réunies dans ce volume le présentent comme un concept en constante mutation, sâadaptant et se transformant au gré des courants culturels et des préoccupations individuelles. En tenant compte dâune dialectique brouillant les distinctions entre les traditions religieuses établies et les innovations de lâavant-garde, ce volume propose une exploration approfondie des multiples façons dont le sacré a été réimaginé et réinterprété à travers le prisme du symbolisme, offrant ainsi des perspectives nouvelles sur la rencontre entre tradition et modernité.
Ce volume collectif recueille les actes dâun colloque qui, avec le soutien de la Fondation Fritz Thyssen, sâest tenu à lâUniversité de la Ruhr à Bochum (RUB) du 24 au 25 mai 2022. Nous dédions le volume à la mémoire de Jean-Pierre Bertrand, qui se réjouissait à lâidée de participer à ce colloque. Son décès soudain, survenu peu avant lâévénement, nous prive de son esprit lucide et de sa voix précieuse. Mais nous aimons croire que ces pages portent encore lâempreinte du dialogue intellectuel quâil souhaitait nourrir et où, dâune certaine manière, sa pensée continue de résonner.