La présente édition de la version arabo-latine de la Rhétorique dâAristote paraît ici, dans la collection «â¯Aristoteles Semitico-Latinusâ¯Â» (ASL), réunissant les éditions de textes aristotéliciens qui ont été traduits dans une langue sémitique (syriaque, arabe et hébreu), avant dâêtre ensuite traduits, et/ou paraphrasés, et/ou commentés en latin dans lâOccident médiéval. Le but avéré de cette collection est la reconstitution de lâensemble de la tradition dâun texte â aristotélicien â qui prenne en compte tous les témoins produits dans une langue différente du grec, afin dâassigner à chacun dâeux sa place propre dans un stemma multilingue et, le cas échéant, de proposer des émendations à la version grecque originelle. Les traductions (gréco-syriaque et gréco-arabeâ¯; syro-arabe) ont en effet souvent été réalisées à une date antérieure à celle des copies manuscrites quâon a aujourdâhui conservées du texte grec. Elles peuvent ainsi avoir sauvegardé, dans une autre langue, la trace dâune leçon différente de celle qui est unanimement représentée dans les témoins grecs existants, et qui est éventuellement préférable à cette dernière. Câest que les traductions â syriaques et arabes du moins â ont la plupart du temps été produites à partir de témoins grecs qui appartiennent à une branche très ancienne de la tradition, dont on nâa pas forcément conservé de représentants parmi les manuscrits grecs. Dans cette perspective, les versions syriaque, arabe, hébraïque dâune part, et latine dâautre part, nécessiteraient dâêtre éditées parallèlement, tout en tenant compte à chaque fois de lâoriginal grec.
La tradition de la Rhétorique arabo-latine est particulièreâ¯: elle ne concerne quâun nombre réduit de manuscrits. La version arabe nâest aujourdâhui disponible quâà travers un Unicum, le Parisinus Arabus 2346, édité par Ê¿Abd al-Raḥman BadawÄ« en 19591, puis par Malcolm C. Lyons en 19822. Cette dernière édition, plus proche de lâédition diplomatique que de lâédition critique, permet lâaccès à un texte qui correspond fidèlement à celui du manuscrit et ne propose des corrections que dans les cas où elles se sont avérées strictement nécessaires. Lyons indique à lâoccasion certaines leçons tirées de lâédition de BadawÄ«, ainsi que de rares parallèles extraits des commentaires dâAvicenne et dâAverroès, et de la version latine dâHermann, entre autres3. La version latine a été exécutée par Hermann à partir dâun exemplaire arabe qui appartient à la même tradition que le texte de lâUnicum, mais qui nâest pas lâUnicum4. Elle est conservée dans son intégralité dans deux manuscrits du xiiie siècleâ¯: le Parisinus Latinus 16657 et le Toletanus, Biblioteca Capituli 47.15. Un manuscrit du xve siècle, le Laurentianus Pluteus 90 sup. 64, reprend sur deux folios les seuls extraits du Commentaire moyen dâAverroès à la Rhétorique dâAristote, traduits par les soins dâHermann et insérés dans sa traduction arabo-latine de la Rhétorique.
Suivant le but fixé par la collection «â¯Aristoteles Semitico-Latinusâ¯Â», il me fallait donc produire une édition critique du texte arabe, câest-à -dire une édition qui ne soit plus simplement diplomatique, mais qui prenne en considération à la fois le grec et la traduction arabo-latine, accompagnée dâune édition critique du texte latin qui soit réalisée à partir du texte arabe et des trois témoins latins mentionnés plus haut.
Cependant, à la visée purement philologico-critique, centrée sur le seul texte dâAristote indépendamment des conditions matérielles, culturelles, et linguistiques dans lesquelles les traductions (arabe dâabord, latine ensuite) avaient été produites, sâest progressivement substituée une nouvelle approche. Comme jâai déjà tenté de le faire à travers les examens partiels du Commentaire moyen dâAverroès à lâÃthique à Nicomaque, de la Summa Alexandrinorum ou des Didascalia in Rhetoricam Aristotelis ex glosa Alfarabii5, jâai en effet souhaité partir de la version latine elle-même, afin dâobserver les conditions précises de la réception latine de la version arabe de la Rhétorique. Cela implique de décrire le plus fidèlement possible les réactions du traducteur et de débusquer le moindre de ses réflexes linguistiques face à lâexemplaire arabe quâil a été chargé de rendre en latin. Dans ces conditions, la Rhétorique se révèle être le texte qui fournit la matière à la fois la plus originale, la plus abondante, et la plus riche pour mener cette enquêteâ¯: on a en effet conservé à la fois lâintégralité des versions arabe et latine. Jâai donc produit lâédition critique de la version arabo-latine de la Rhétorique à partir des trois témoins latins cités plus haut, tout en le comparant, à chaque étape du travail, avec le texte arabe tel quâil a été édité par Lyons.
La lecture parallèle, systématique, de la version arabe et des témoins latins mâa conduite à définir trois usages principaux de lâarabe pour éditer le latin, puis à soulever les questions nécessaires à la caractérisation de la réception, par Hermann, de la Rhétorique arabe6.
1° à un niveau purement éditorial tout dâabord.
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Lâarabe a permis de retenir la leçon latine correcte contre la leçon latine fautive, lorsquâil y avait divergence entre les deux témoins latins principauxâ¯;
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Lâarabe a permis dâexpliquer une leçon latine (quâelle soit fautive ou correcte) contre une leçon arabe divergente, en reconstruisant le modèle arabe quâHermann a utilisé et qui nâest pas le Parisinus Arabus 2346â¯;
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Lâarabe a permis de faire la liste des passages divergents entre le modèle arabe dâHermann, témoin indirect dâune copie arabe, et le Parisinus Arabus 2346.
Lâensemble de ces éléments ont été reportés dans le double apparat qui accompagne lâédition critique de la Rhétorique arabo-latine. Lâapparat primaire mentionne les divergences entre les manuscrits latins, ainsi que les choix éditoriaux qui ont été opérés, accompagnés de leur justification qui le plus souvent a été tirée de lâarabe qui venait confirmer la leçon jugée ainsi correcte. Lâapparat secondaire documente les désaccords existant entre lâédition par Lyons du Parisinus Arabus 2346 et le modèle arabe dâHermann tel quâon peut le reconstruire à partir du latin.
2° à un niveau linguistique et méthodologique ensuite.
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La comparaison de la version arabe et de la version latine permet de décrire le fonctionnement dâune langue. Cette langue â quâon peut appeler lâ«â¯arabo-latinâ¯Â» dâHermann â se caractérise tout dâabord par lâemploi dâun vocabulaire spécifique, mais qui nâest pas pour autant systématique puisque certains termes arabes sont traduits différemment selon les portions de texte envisagées. Un lexique final, qui rassemble les principales équivalences des termes latins et arabes dans la Rhétorique dâHermann, rend manifeste cette absence dâunité dans la traduction de certains termes arabes. Lâ«â¯arabo-latinâ¯Â» se caractérise ensuite par une syntaxe bien particulière, qui emprunte davantage à lâarabe quâau latin.
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La lecture parallèle de lâarabe et du latin rend perceptible, de la part dâHermann, une méthode de traduction. Participent notamment de cette méthodeâ¯: le recours à des doubles traductions (qui ont été retranscrites dans les apparats critiques de lâédition), les explications quâHermann livre directement à son lecteur en interrompant la voix dâAristote (Aristoteles dixit vs translator dixit), lâinsertion dâextraits tirés des commentaires dâal-FÄrÄbÄ«, Avicenne et Averroès, qui obéit à une logique préciseâ¦
3° à un niveau historique, philologique et philosophique enfin, la description de la technique mise en Åuvre par Hermann permet de soulever deux questions plus générales.
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La question du traducteur. Comment interpréter le choix qui consiste à traduire un même terme arabe par des termes différents en latinâ¯? Faut-il immédiatement taxer ce procédé dâincohérence parce quâil ne répond pas à nos normes actuelles de traduction des textes philosophiques et techniquesâ¯? Hermann aurait-il au contraire cherché à respecter une certaine variation stylistique, gage dâune expression plaisante et brillanteâ¯? Convient-il plutôt de faire lâhypothèse dâun travail de traduction en atelier, où le texte, découpé en unités dâun ou plusieurs folios, aurait été distribué dans un second temps entre différents collaborateurs avant dâêtre traduit par chacun dâeuxâ¯? Il faudrait alors interpréter la signature dâHermann dans lâexplicit de sa traduction non comme le sceau apposé par un individu, mais comme la marque dâun travail littéraire et scientifique auquel se rattache le nom dâun maître reconnu.
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La question de la traduction. Les interventions dâHermann dans son texte, la multiplication des doubles traductions qui laissent au lecteur la liberté de choisir la leçon qui lui paraît la meilleure ou qui lui indiquent les ambiguïtés non résolues dans le texte arabe, lâintervention des voix dâal-FÄrÄbÄ«, dâAvicenne et dâAverroès dans le traité dâAristote, les sauts délibérés quâHermann exécute dans son texte devant des passages trop obscurs en arabeâ¯: autant de procédés utilisés ici qui sâécartent de ce que lâon attendrait aujourdâhui dâune traduction. Comment dès lors qualifier le statut de la version hermanienne, qui ne déroge pas au principe de fidélité à la source traduiteâ¯? Câest à la fois le prologue sur lequel sâouvre la Rhétorique et lâanalyse précise des remarques quâHermann égrène au fil de son texte qui mâinvitent à envisager une autre hypothèse. Loin de devoir être abordée comme le résultat dâune transmission directe, simple, fidèle dâun texte logique, philosophique, capable de traverser sans heurt les frontières linguistiques et géographiques sans subir aucune altération ni perte de sens, la traduction dâHermann sâapparenterait plutôt, dans sa visée de clarification, au modèle du talḫīṣ (declaratio, ou commentaire moyen) et mériterait ainsi dâêtre rangée dans la longue lignée des commentaires de la Rhétorique.
Je remercie Pierre Caye, Directeur du Centre Jean Pépin (UMR, CNRS 8230), pour lâaide financière apportée à ce projet, et notamment pour lâaide à la confection des indices qui ont été réalisés par Gaia Celli.
Mes remerciements vont également à mes amis et collègues Dominique Poirel (CNRS, IRHT-Section Latine), dont les connaissances en matière dâecdotique et de paléographie latine nâont dâégales que sa disponibilité permanente et son infinie bienveillance, Jules Janssens (KU Leuven) pour ses relectures patientes et minutieuses des apparats, Silvia Di Vincenzo (IMT Lucca), qui mâa permis de débrouiller lâécheveau des phrases avicenniennes, et Sarah Maloberti, collaboratrice au programme de recherche PhASIF (Philosophie Arabe et Syriaque en Ãle-de-France et ailleurs). Je remercie surtout mon collègue et ami Jawdath Jabbour (CNRS, UMR 72397), qui a déchiffré avec autant de patience que de talent le Parisinus arabus 2346, qui a longuement discuté la pertinence de mes reconstructions du modèle arabe dâHermann, qui enfin nâa jamais hésité à relire les versions successives de ce travail. Je leur suis, à tous, infiniment reconnaissante.
Ê¿Abd al-Raḥman BadawÄ« (éd.), Arisá¹Å«á¹ÄlÄ«s, Al-Ḫiá¹Äba. Al-tarǧama al-Ê¿arabiyya al-qadÄ«ma, Al-QÄhira 1959.
M.C. Lyons, Aristotleâs Ars Rhetorica. The Arabic Version, 2 vol., Cambridge 1982.
Voir la liste des Sigla de lâédition Lyons, reprise dans cette édition pour la réalisation du second apparat, p. 54.
Voir infra, p. 43 sq.
F. Woerther, Les traductions de la Rhétorique dâAristoteâ¯: du grec au latin, en passant par lâarabe, in Vademecum Interculturelâ¯: Itinéraires scientifiques, philosophiques, littéraires et artistiques entre le monde arabo-musulman et le monde occidental (du viie au xixe siècles), UNESCO (
Les trois grands axes esquissés ici feront lâobjet dâune étude séparée, dédiée à la figure dâ«â¯Hermann traducteurâ¯Â».