Lâouvrage de Yousra Abourabi consacré à la diplomatie africaine du Maroc relate et analyse la politique poursuivie par le Royaume vis-à -vis du continent auquel il appartient. Appartenir à un ensemble régional est un fait géographique sans pour autant être nécessairement un fait identitaire. En même temps quâil se situe en Afrique, le Maroc appartient à un autre ensemble qui ne se définit pas seulement par la géographieâ : lâAfrique du Nord et le Moyen-Orient. Rien nâimplique, en effet, de réunir le nord de lâAfrique à lâextrême ouest de lâAsie, sinon le fait que les Etats situés dans cette zone se reconnaissent (à lâexception du Liban) comme arabophones et musulmans. Pour beaucoup, ces deux caractéristiques proclamées génèrent une identité spécifique, fortement distincte de lâidentité africaine. Le Maroc, lui, revendique les deux identités et les inscrit dans sa Constitution de 2011. De fait, sa diplomatie la plus active, depuis lâaccession au trône de Mohammed VI, concerne le continent africain. Ce recentrage (relatif) répond à plusieurs raisons. La première relève à nouveau de la géographieâ : les frontières du Maroc sont africaines, le Moyen-Orient est lointainâ ; ses problèmes ne sont pas ceux du Royaume. La deuxième tient à la possibilité dâexercer un leadership régionalâ : ce ne saurait être quâen Afriqueâ ; la troisième, découlant des deux premières, est que le continent, à commencer par lâAfrique de lâOuest, représente un important marché économique pour le Marocâ ; la quatrième, qui nâest pas surdéterminante, concerne les Provinces du Sud et la défense de la position marocaine.
Sans doute pourrait-on procéder à lâinverse de ce que je viens de faire et, plutôt que de lister les bonnes raisons quâa le Maroc de sâintéresser par priorité au continent africain, pourrait-on lister les bonnes raisons qui font que lâAfrique, par elle-même et pour elle-même, suscite lâintérêtâ : câest, par excellence, le continent émergeant, un continent rempli de promesses où les positions ne sont pas figées, un continent intellectuellement stimulant. Bien sûr, il en découle des contreparties dramatiquesâ : lâinstabilité politique, les conflits difficiles à clore, la violence, les embûches du développement. Cependant, ces contreparties ne suffisent pas à contrecarrer les promesses de lâémergence. Le Maroc a ainsi de bonne raisons africaines â et non pas seulement marocaines â de sâorienter résolument vers lâAfrique.
Câest le grand mérite du présent ouvrage que de décrire lâorigine et le déroulement de cette réorientation. Yousra Abourabi le fait dâune plume sûre, sur la base dâune maîtrise assurée des outils de sa discipline (les relations internationales), de lâutilisation de nombreuses sources documentaires et dâune enquête multisituée, impliquant les différents acteurs de cette politique. Il ne sâagit pas, bien sûr, dâen connaître lâhistoire secrète. Celles-ci est hors de portée des chercheurs. Toutes les péripéties de la diplomatie ont des histoires secrètes, mais ce que montre précisément le travail scientifique câest que la totalité de lâexplication peut être supportée par des données publiques. Le secret ne concerne jamais que certaines modalités. Il en découle que ce livre nous permet de comprendre de manière claire et étayée pourquoi et comment le Maroc sâest « redécouvert » africain. Il le fait en prenant une position mesurée vis-à -vis de son acteur principal, décrivant les aléas, les insuffisances et les erreurs dâune politique par ailleurs gagnante, tout en évitant de se lancer dans un surcroit de critique ou dans un excès dâéloges, ni lâun ni lâautre ne rendant jamais justice aux phénomènes.
Comme souvent, la description de la politique internationale dâun Etat est un analyseur efficace de sa politique intérieure et, tout particulièrement, de la logique de ses institutions. La politique étrangère se construit, en effet, sur la base des intérêts nationaux (ce qui est souvent plus raisonnable que de prétendre la conduire sur la base de référentiels altruistes, du reste jamais entièrement assumés) et dépendamment des fonctionnements politiques du pays. Il en résulte que la monarchie apparaît comme lâacteur prépondérant dâune diplomatie africaine scandée par les voyages royaux sur le continent, dont nul ne met en question la pertinence. Les institutions et les acteurs politiques suivent, les acteurs économiques et la société civile aussi. De manière générale, au Maroc, le choix des grandes orientations relève de la monarchie et entraîne un large consensus. Ceci facilite les choses et peut favoriser des avancées rapides. Le retour du Maroc au sein de lâUnion africaine a été incontestablement mené avec maestria, sâaccompagnant du lancement dâune nouvelle politique migratoire qui impliquait une large régularisation des migrants clandestins, pour une large part originaires dâAfrique subsaharienne. Ce faisant, le Maroc mettait sa politique interne au diapason de sa politique extérieureâ : être un Etat africain impliquait de ne pas traiter les migrants du continent comme le fait lâEurope, de les régulariser là où lâEurope entend essentiellement leur interdire lâaccès sur son sol. Une telle politique ne pouvait pas ne pas avoir dâéchos favorables en Afrique. Prendre rang parmi les Etats dâun continent implique la mise en place de relations symétriques et solidaires. LâEurope nâen a pas besoin, puisquâelle rachète (ou espère racheter) son attitude rugueuse avec lâaide au développement. La compensation apparait, toutefois, de plus en plus incertaine et lâobsession migratoire de plus en plus contreproductive à lâintérieur comme à lâextérieur. Le Maroc échappe à cette contrainte parce quâune partie de ses choix politiques sont indépendants du résultat des élections, ce qui nâest pas le cas sur le continent européen. La lutte contre lâimmigration y découle directement des craintes électorales des partis de gouvernement concurrencés par des extrêmes droites en cours de banalisation. Paradoxalement, le Maroc parvient à avoir une politique migratoire ouverte soutenant sa politique étrangère, plutôt quâune politique la discréditant, parce que les craintes électorales y sont limitées. Avoir une politique intérieure conforme à sa politique extérieure est un luxe rare. Comme le montre lâautrice, le Maroc peut, en outre, faite converger plusieurs politiques pour soutenir son inscription africaineâ : la politique religieuse, la politique culturelle, la politique environnementale ainsi que la politique sécuritaire.
Cet avantage comparatif a aussi ses revers et ses inconvénients. Jusquâà présent, le processus dâadhésion à la CEDEAO nâa pas abouti. Conçu comme devant suivre lâadhésion à lâUnion africaine, il sâest assez rapidement enlisé dans les atermoiements et les inquiétudes, et ne semble plus avoir été porté par le sommet de lâEtat. Pour le coup, il nâest pas sûr que le Maroc soit prêt à régionaliser sa sécurité en acceptant le principe dâune carte dâidentité unique pour la zone (ce qui devrait normalement découler de lâadhésion à la CEDEAO) ou à renoncer au dirham pour rejoindre une monnaie unique. Du côté des autres Ãtats, il est évident que la puissance économique du Royaume inquiète les milieux économiques des différents pays membres. Si le processus dâadhésion était relancé, il ne pourrait lâêtre que par le souverain, et lâeffort devrait vraisemblablement être à la mesure des efforts consentis pour lâentrée dans lâUA, voire davantage si lâon considère quâil sâagit ici dâenjeux économiques et politiques (notamment considérant lâinstabilité dâune part de la zone) bien plus impliquants. Les progrès diplomatiques du Maroc sur le continent semblent ainsi liés à la convergence des plusieurs politiques publiques et à lâengagement du souverain. Ce nâest quâà partir de ce niveau dâengagement quâune politique peut porter ses fruits.
On le voit, lâouvrage de la professeure Abourabi suscite plus dâun intérêt. Il ne nous apprend pas seulement la construction dâune politique publique régionale. Il nous livre un pan complet du fonctionnement des politiques publiques au Maroc et de leur rapport avec les institutions politiques. Il nous rappelle, à bon escient, quâune politique étrangère est doublement dépendante de lâintérieur et de lâextérieur, même si la dépendance avec lâintérieur y est largement moindre quâen Europe. Il nous permet, enfin â et ce nâest pas lâun de ses moindres mérites â de nous familiariser avec le foisonnante vie diplomatique du continent. Ce bel ouvrage dâune spécialiste des relations internationales et dâune africaniste talentueuse, nous livre le passionnant récit â conduit dans la plus parfaite forme académique â dâun engagement diplomatique réussi. Au-delà de celui-ci, il rappelle que les réussites politiques naissent de la convergence des politiques et de lâadéquation des acteurs au momentum. Elles demandent aussi de la conviction et de la clairvoyance.
Jean-Noël Ferrié
Doyen de lâEcole des Sciences politiques
Université internationale de Rabat