L’argent n’est pas un thème qui saute aux yeux, chez Proust. Dans la Recherche, les valeurs sont d’abord immatérielles : sociales, intellectuelles, artistiques, philosophiques, dans la mesure où la quête du narrateur est aussi une quête de la vérité. On se souvient que, dans la célèbre hiérarchie des signes de Deleuze, les signes mondains, ceux de la société, ne constituent que le début de la quête du héros ; ils sont vite dépassés par les signes de l’amour, les signes sensibles et enfin ceux de l’art. A première vue, Proust semble donc relativiser le pouvoir de l’argent, en faveur du capital symbolique.
Le lemme consacré à l’argent dans le Dictionnaire Marcel Proust, par Bernard Brun, confirme ce constat. Selon Brun, l’argent est « un soubassement caché du corps romanesque » de la Recherche1 : il est une base, une basse continue, mais rien de plus. Le roman dresse certes un imposant tableau de la société de son temps, tableau qui est également économique et sociologique. Le Faubourg Saint-Germain, la nouvelle bourgeoisie à la Verdurin, la famille du narrateur, celle de Swann, Albertine, Morel … : autant d’attitudes différentes, parfois diamétralement opposées, face à l’argent. Pourtant, Brun souligne que les vraies valeurs, dans la Recherche, sont ailleurs, même au niveau social : lorsque, après la Première Guerre Mondiale, Mme Verdurin épouse le prince de Guermantes, et devient par la même princesse de Guermantes, ce n’est pas la fortune mais le titre qui compte, sa valeur symbolique. Il en conclut que « le système économique qui soutient le roman est hors analyse »2.
Cependant, cette image de la Recherche est-elle correcte ? Ou est-elle un peu flattée, idéaliste peut-être ? Ne demanderait-elle pas à être nuancée ? Au début du même lemme, Brun confirme ce que nous disent tous les biographes : le rapport passionnel, anxiogène même qu’avait Proust à l’argent, déchiré comme il l’était entre des dépenses excessives (cadeaux, pourboires, spéculation en bourse, jeu …) et l’éternelle peur de manquer d’argent, dont témoigne la Correspondance, par exemple dans ses négociations avec les éditeurs et ses contacts avec ses agents financiers, Lionel Hauser en particulier. Cette dimension biographique de la question est abordée, au terme de notre dossier, dans l’essai critique d’Annelies Schulte Nordholt sur la récente étude de Gian Balsamo, Proust’s Banker. Reconstruisant les épisodes de l’amitié orageuse entre les deux hommes, cette étude voit les vicissitudes financières de Proust comme ayant paradoxalement profité à son œuvre, thèse à interroger.
Sans établir de rapport facile entre la vie et l’œuvre, il nous semble que la Recherche, comme la vie de Proust, révèle un rapport passionnel à l’argent. L’argent y est beaucoup plus que l’argent, il devient véhicule de passion, de pulsion, d’excès. Loin de se limiter au niveau sociologique du roman, il joue un rôle à plusieurs niveaux : esthétique, imaginaire mais surtout affectif, dans le motif récurrent du don, de la dépense. En tant que tel, l’argent est investi d’une volonté – forcément déçue – de se donner, en échange du dévouement des autres, de l’amour mais aussi du beau et peut-être de l’art tout court …
De différentes manières, les études qui suivent s’attachent à analyser cet imaginaire de l’argent chez Proust, où le capital économique est plus proche du capital symbolique qu’il ne le paraît. Dès « Combray », comme le montre Yvonne Goga, l’argent prend une valeur qui dépasse de loin sa fonction purement économique. Si dans Combray I, l’argent est le déterminant des subtilités hiérarchiques du code de la bourgeoisie, il prend un rôle autrement intéressant dans Combray II, après la consommation de la madeleine. A propos de la scène du pourboire que la tante Léonie fait à Eulalie, Goga montre comment la jalousie de Françoise (qui imagine Eulalie beaucoup plus riche qu’elle ne l’est), déclenche un imaginaire qui est déjà une modeste préfiguration de l’imagination artistique.
Françoise est également déterminante dans l’article de Luc Fraisse, qui s’attache à une de ses créations culinaires moins bien connues : non le bœuf mode mais la salade de truffes et d’ananas qui figure au menu du dîner avec Norpois, dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs. Plat exotique mais surtout extrêmement coûteux à l’époque, et donc destiné à en imposer à l’invité. Au-delà de cette valeur économique et sociale, Fraisse s’interroge sur la valeur esthétique du plat : n’est-il pas – à l’instar du bœuf mode mais aux antipodes de celui-là – une image, un signe de l’œuvre artistique ?
C’est en termes économiques que Clément Paradis analyse les mécanismes de la haute société proustienne : parmi les multiples marchés qu’elle exploite, il y a aussi le « marché du désir », véritable économie parallèle où la marchandise-clef est le/la prostitué(e). Les espaces privilégiés où se joue ce ‘marché’, le Grand Hôtel de Balbec et la maison de passe de Jupien, sont tous deux décrits comme un théâtre avec chacun sa scène, son décor, ses masques. Il en résulte une esthétisation de l’économique qui est à interroger. Cristian Micu pose, lui aussi, la question du capital dans son rapport à la relation amoureuse mais, au-delà du cas concret de l’amour vénal, il questionne la puissance affective liée à l’argent, ce qui implique toute la problématique du don, de la dépense, de l’excès et du désintéressement. Son essai est une flânerie à travers une série d’intertextes – de Verlaine à la Bible, à Dante, aux théories modernes du don. Cela mène à des rapprochements saisissants, comme dans le cas de Mauss et son Essai sur le don : comme le donateur de Mauss, le Narrateur, dans ses cadeaux disproportionnés à Mme Swann ou à Albertine, se donne lui-même ; ces cadeaux sont porteurs d’un « pouvoir spirituel » qui excède de loin le cadeau lui-même et sa valeur économique. Ainsi le don d’argent se dépasse vers un don de soi, un généreux sacrifice qui, aux yeux de Micu, fait du narrateur un personnage chevaleresque. Le potlatch maussien et bataillien est également déterminant dans l’essai de Sjef Houppermans, qui examine le motif de l’argent à travers les volumes successifs de la Recherche. Au niveau thématique mais aussi stylistique, il montre comment l’argent s’infiltre dans toutes les relations humaines, comme symptôme, mobile ou ressort, et comment c’est souvent en termes économiques, financiers même, que Proust parle de l’amour et du désir.
En définitive, tous ces articles révèlent la double valeur prise par l’argent dans l’imaginaire proustien. D’un côté, il incarne le temporel et le matériel mais de l’autre, et en tant que tel, il renvoie à un autre niveau, qui est celui des essences et de l’art. Dans leur article, Thomas Carrier-Lafleur et Guillaume Lavoie développent cette double-face de l’argent proustien en se plaçant à un point de vue inattendu : celui du cinéma. Ils se penchent sur deux films également inattendus dans ce contexte : Ludwig de Visconti et Citizen Kane d’Orwell. Ludwig, l’histoire d’un roi-enfant qui, à coups de dépenses disproportionnées, construit de fantastiques châteaux en Bavière, dans l’espoir d’accéder à l’immortalité : ce film ne présente-il pas des analogies avec la quête du personnage proustien ? Quant au film de Welles, les auteurs y discernent la même dépense démesurée, mise au service d’une quête impossible de l’absolu.
En annexe du dossier, nous rééditons trois textes publiés par Patrice Louis, le « fou de Proust », sur son blog du même nom. Simples et comiques compilations de la Recherche, ces textes montrent, si nécessaire, que l’argent, loin d’être un impensé dans le roman, est bel et bien présent et de manière on ne peut plus exacte, en chiffres et en lettres.
Le dossier sur l’argent est suivi d’une section de mélanges avec des textes dont la plupart ont constitué des conférences pour l’Association Marcel Proust néerlandaise. Ainsi, Michel Erman explore la topographie de l’espace parisien dans la Recherche. Il constate comment la géographie humaine et sociale est en pleine évolution, à la Belle Epoque, ce qui est particulièrement bien illustré par le parcours – à la fois topographique et social – de Mme Verdurin, qui finit Princesse de Guermantes : ici, les déménagements successifs sont à l’image du formidable bouleversement social dont elle est l’image.
L’essai de Marjan Groot, historienne de l’art, est la version écrite d’une causerie parcourant tout le domaine des arts décoratifs chez Proust, aussi bien au niveau biographique (la fameuse chambre) qu’à celui de l’œuvre : mobilier, objets d’art, mode, fleurs mais aussi des activités fin-de-siècle comme le thé, qui mène à la vogue des objets japonistes et à leur signification dans la Recherche.
Enfin, Felipe Augusto Galeti Mauro découvre un pan moins bien connu de la biographie de Proust : son amitié avec Robert de Flers, et son deuil au moment de la mort de la grand-mère de celui-ci, tel qu’il s’exprime dans l’article de Proust « Mort d’une grand-mère ». En comparant ce texte à certains passages de Du côté de Guermantes, il éclaire la portée des scènes de deuil après la mort de Bathilde, la grand-mère du narrateur.