La métamorphose de lâamour, de Pablo Irizar, fait Åuvre nouvelle. Non pas dâune nouveauté abstraite faisant fi du passé, mais dâune nouveauté enracinée dans la tradition et qui nous enseigne aujourdâhui comment penser. On ne fait du neuf quâà partir de lâancien. Mais lâancien demeurerait à jamais enfoui dans le passé sâil nâétait autrement interrogé. Et tel est probablement le caractère magistral de lâouvrage ici publié. On a longtemps, et longuement, cantonné lâÅuvre de Bernard de Clairvaux soit à une mystique déracinée de tout support anthropologique, soit à un simple commentaire biblique sans portée proprement philosophique. Tel est ce que ne fait pas, et ne veut pas, lâouvrage de Pablo Irizar. Soutenant une thèse qui lui est propre, fût-elle aussi inspirée par dâautres, la « métamorphose de lâamour » a de beaux-jours devant elle, et on ne peut que souhaiter à lâauteur ici de poursuivre en ce chemin si bien commencé. Car il est une âvoie propre de lâamourâ que Bernard de Clairvaux avait autrefois défrichée, et que lâon a sinon trop peu aperçue, au moins oubliée. Câest ainsi à lâaune de la philosophie contemporaine quâil faut interroger le cistercien, et lâactualiser pour nos contemporains. Une « actualité » du Commentaire sur le Cantique du cistercien qui nâest pas simplement une âmise au gout du jourâ dâun auteur ancien, mais le âdéploiement de toutes ses possibilités insoupçonnéesâ (mise en acte ou actualisation).
Les traditions grecques et chrétiennes nâont en effet cessé de se croiser â et la démonstration ici en fait plus, et mieux, que jamais. « Métamorphose de lâamour » certes, mais aussi « métamorphose de la tradition » telle que saint Bernard lui-même a su lâopérer, telle est la double démonstration qui ici est faite. Lâéros est grec, on le sait, et lâagapê chrétien. Mais on aurait tort soit de fusionner, soit de séparer, les termes comme aussi les héritages culturels. Les uns ont soutenu lâ« équivocité » de lâéros et de lâ « agapê » (Nygren), les autres ont revendiqué leur « univocité » (Marion), alors que par le passé on préférait lâ« analogie » (Thomas dâAquin). Au regard de ces trois modèles, lâouvrage de Pablo Irizar ne tient pas à les rejeter, mais à montrer au contraire quâils ne trouvent sens, et ne sâachèvent, que dans la « transformation » ou le « métamorphose » de lâéros par lâagapê. Il y a la « métamorphose de la finitude » certes par la résurrection, mais elle produit en même temps une « métamorphose de lâamour » dans lâunion de lââme à Dieu. « Lâamour change tout » en théologie, comme lâ« incarnation change tout » disait Merleau-Ponty en philosophie cette fois. Tel est le « changement » qui fait de la rencontre de Dieu non pas une simple metanoïa ou conversion, mais une véritable incorporation de lâhomme en Dieu, par quoi la résurrection ne sera plus pensée comme un événement ontique dans le monde, mais une transformation ontologique du monde. Dieu nâest pas venu au monde pour nous aimer, mais câest en nous aimant, et parce que déjà il nous aimait, quâil est venu sâincarner. Lâamour nâest jamais un résultat mais un principe. Lâamour comme « force », ainsi que lâindique si bien la deuxième partie de lâouvrage, produit le monde plutôt quâil ne se découvre comme une dimension du monde. Tel est ce que sait, et que voit, Bernard de Clairvaux, ou plutôt que lâouvrage de Pablo Irizar nous fait voir, si tant est que nous lâayons oublié.
Y aurait-il alors et déjà du Nietzsche chez le cistercien, ou plutôt les concepts de « métamorphose » et de « force », chrétiennement pensés sâentend, ne doivent-ils pas sâinsérer dans le corps, ou plutôt produire du « corps », pour véritablement se donner et sâincorporer ? Telle est la seconde nouveauté de lâouvrage de Pablo Irizar, après la transformation de lâéros par lâagapê. Car lâamour nâest pas une dimension de Dieu seulement, mais aussi de lâhomme. Mieux, et Bernard de Clairvaux lâa parfaitement montré, ce nâest quâen passant par lâexpérience de lâhomme (éros) que lâon atteint et que lâon comprend lâexpérience de Dieu (agapê), sachant quâil revient à lâamour divin de transformer lâamour humain et de lâincorporer en lui. Hodie legimus in libro experientiae â « aujourdâhui nous lisons au livre de lâexpérience ». Cette formule au sermon 3 du Commentaire sur le Cantique du cistercien, justifie pleinement que La métamorphose de lâamour commence, et débute, par lâexpérience. Car il ne suffit pas dâabstraire, en matière dâamour plus que partout ailleurs. Câest dans la concrétude de lâacte dâaimer que se dit, pour lâhomme comme pour Dieu, la meilleure manière de sâincarner. Lâ« amour fait le corps » plutôt que le « corps ne fait lâamour ». Cela Bernard de Clairvaux lâa absolument compris, et Pablo Irizar parfaitement démontré. Pas dâéros sans agapê désiré, et pas dâagapê sans éros transformé.
Dâoù la dimension du désir â troisième grande originalité de La métamorphose de lâamour. Le « désir du corps » doit être pensé comme la âclé herméneutiqueâ de lâensemble de la lecture du Commentaire du cantique, ainsi que le montre, et le souligne, si bien lâouvrage. Le corps amoureux certes, mais aussi le corps malade ou le corps affamé, appartiennent au désir, lâattendent ou le provoquent. « Jâai désiré dâun grand désir manger cette Pâques avec vous » (Lc 22, 15). Le redoublement du désir ici (le désir du désir) lâextrait du simple besoin (simple désir). Il en va du désir proprement humain lorsque celui-ci désire non pas lâautre uniquement, mais le désir de désir de lâautre (désir anthropogène). Et ainsi en va-t-il aussi de Dieu â qui ne désire par lâhomme au sens dâun manque, mais dâun partenaire pour sâaccomplir lui-même (désir théogène). « Quâil me baise de baiser de sa bouche » (Ct 1, 2). La magnifique formule qui ouvre le Cantique des cantiques sert pour Bernard de Clairvaux dâouverture à son Commentaire, et devient pour Pablo Irizar la clé de voute de son interprétation de saint Bernard.
Il y a en effet et non seulement du philosophique, mais aussi du mystique, dans La métamorphose de lâamour. Et quiconque le lira pas-à -pas verra enfin les champs croisés, plutôt quâopposés. Les frontières ne sont jamais des barrières, et les franchir nâest pas outrepasser des bornes à jamais fixées, mais plutôt faire preuve dâaudace et nouvellement créer. Une âlecture contemporaineâ des Sermons sur les Cantiques de Bernard de Clairvaux attendait dâêtre réalisée. Pablo Irizar en a parfaitement accompli la tâche. Il ne suffit pas dâhistoriciser, encore faut-il pour aujourdâhui penser. Les anciens interrogent les modernes, parce quâils ne sont eux-mêmes jamais autant âmodernesâ que lorsquâils nous renvoient aux problèmes les plus anciens. Lâamour est de ceux-là . « Philo-sophie » â âamour de le sagesseâ, ou plutôt âsagesse de lâamourâ, tel ce que saint Bernard vient nous enseigner. Ni éros dâun côté, ni agapê de lâautre, on attendra de la « métamorphose de lâéros par lâagapê » quâelle prennent en charge lâhumain comme tel, et convertisse « en Dieu » ce quâil y a de plus profond en lui â des passions moins dominées par la raison quâhabitées du divin pour autrement les envisager : o emos eros estaurotai â « câest mon amour (éros) quâils ont crucifié », convient-il ici de sâexclamer à suite dâIgnace dâAntioche (cité et commenté par Denys lâAréopagite [Noms divins, ch. II, 12, 709 a-b]).
La métamorphose de lâamour nous aurait manqué sâil nâavait pas été si bien produit et écrit. Le voilà aujourdâhui publié. Il est heureux, pour celui aussi qui a lâhonneur de préfacer lâouvrage, dâavoir pu accueillir lâauteur à Paris et le diriger dans ses recherches. Le dialogue nâest jamais aussi fécond que lorsquâil se vit et sâéprouve « en chair et en os ». Renouveler la tradition certes, mais aussi sâinterroger sur notre présent â telle est la tâche de la philosophie, en particulier lorsquâelle accepte de « passer le Rubicon », et de mesurer le âchoc en retour de la théologie sur la phénoménologieâ. Pablo Irizar a su lâaccomplir, sûr que présent ouvrage ouvrira sur dâautres essais, car jamais on ne sâarrête en si bon chemin lorsque lâon a si bien commencé : « Ainsi celui qui monte ne sâarrête jamais dâaller de commencements en commencements, par des commencements qui nâont jamais de fin » (Grégoire de Nysse).