Cette monographie est le résultat dâune recherche qui associe les données dans les archives à Bruxelles et les données empiriques collectées à Lubumbashi. Dâune part, je mâintéresse aux récits dâanciens mineurs de lâun des principaux acteurs du secteur minier au Katanga, lâUnion Minière du Haut-Katanga (UMHK). Ces anciens travailleurs ont évoqué un passé glorieux et leurs espoirs pour lâavenir. La pertinence de leurs références nostalgiques pour faire face à la vie actuelle, les éléments déclencheurs de la nostalgie et les choses perdues auxquelles ils aspirent sont au cÅur de lâanalyse. Dâautre part, je me concentre sur lâapproche méthodologique, car les questions relatives à la production de connaissances et aux processus communicatifs impliqués ont été cruciales pour lâanalyse du thème susmentionné. Le langage utilisé reproduit les inégalités en favorisant les uns tout en marginalisant les autres. Cependant, dans un processus de communication, les rôles des dominants et des dominés sont soumis à un processus de négociation constant, qui dépend des objectifs spécifiques des participants à un moment donné.
Jâaborde la nostalgie des anciens mineurs comme une stratégie pour supporter leur situation de vie actuelle, et en plus, je considère leur « politique » de communication dans le cadre de la recherche comme leur possibilité dâexprimer leurs désirs et leurs préoccupations. Il était pour moi important non seulement dâexaminer de près lâinteraction entre mon rôle de chercheuse et le rôle des partenaires de recherche et leur influence sur la collecte et lâinterprétation des données, mais aussi de montrer que les relations de pouvoir dans un cadre de recherche doivent être constamment remises en question. Le lien entre la chercheuse et les partenaires de recherche a donc également été exploré sous lâangle de la positionnalité.
Le processus de recherche a été caractérisé par des changements et des adaptations à de nouvelles questions. Lâobjectif du projet global interdisciplinaire dans le cadre duquel jâai mené cette recherche était dâexplorer comment le logement lié à lâemploi servait de mesure de contrôle sur les questions et les relations privées et sociales des employés et des résidents. Le logement a servi comme un point important à lâexercice du pouvoir et de la domination sur les sociétés, afin de discipliner les « sujets coloniaux » et, plus tard, les citoyens. Lâaccent a été mis sur ce que lâon appelle « lâère du développement », des années 1940 aux années 1970, dans trois contextes différents : Livingstone en Zambie, Thika au Kenya et Lubumbashi (RD Congo).
Lâattention sâest donc portée sur les ODV, ceux qui ont été concernés par le programme lâopération Départ Volontaire (ODV) lancé par la Banque Mondiale. Après que lâactivité minière ait connu un fort déclin depuis les années 1990s deux raisons urgentes amènent la RD Congo et la Banque Mondiale à coopérer à nouveau. Dâabord, pour soutenir le processus de paix et ensuite, pour répondre au besoin urgent de la RD Congo de relancer lâéconomie nationale. Dans ce contexte, la libéralisation du secteur minier était cruciale pour la Banque Mondiale. Donc le programme de réforme (lâopération Départ Volontaire) a été développé. Cette opération visait à réduire le nombre dâemployés dâenviron 24 000 à 14 000. Puisque les travailleurs nâavaient pas reçu de salaire depuis octobre 2001, ils étaient financièrement épuisés à ce moment-là et 10 655 travailleurs ont donc accepté de « partir volontairement ». Dans le contexte de cette opération, les anciens employés ont créé le Collectif des ex-agents de la Gécamines dans le but dâexiger le paiement intégral de tous les arriérés de salaire et autres avantages en nature. Le Collectif des ex-agents de la Gécamines est organisé en plusieurs sous-groupes, celui qui est au centre de cette étude est le groupe de Lubumbashi. Les membres du collectif de Lubumbashi sont devenus non seulement le nÅud du projet de recherche mais aussi des partenaires de recherche.
Comme ma position a influencé et potentiellement biaisé ma compréhension et ma vision du monde, je me suis également penchée sur la manière dont jâai influencé mon environnement de recherche. Je décris donc également lâhistoire de notre communauté de recherche, depuis le moment où nous nous sommes rencontrés jusquâà la manière dont la relation a évolué, passant dâune prudence compréhensible à une confiance mutuelle.
Les réflexions sur lâapproche de lâautorité partagée et le développement du barazaweb comme méthode pour répondre aux réalités du contexte étaient centrales. Le barazaweb sâappuie sur lâidée du conseil, du regroupement, la notion de sâasseoir et dâapprendre ensemble, un espace respectueux de confrontation des discours, de co-construction du savoir, dâautorité partagée et de démocratisation de la connaissance. Je décris également pourquoi et comment les langues impliquées dans le processus de recherche sont importantes. Ces étapes ont préparé le terrain pour que je puisse mâengager dans le contexte conceptuel auquel je me réfère pour analyser ce à quoi aspirent les anciens mineurs dans leurs souvenirs nostalgiques.
Partager une partie des archives ainsi que mes premiers résultats de recherche préliminaire et ma lecture des questions abordées dans les entretiens avec les membres dâODV était une idée qui a émergé des discussions avec Sari Middernacht et Patrick Mudekereza du Centre dâArt Waza à Lubumbashi, qui ont commencé en 2018. Pour le projet Mitaani #mapping Moments en juillet 2019, le Waza Art Centre et moi-même avons donc décidé dâorganiser des baraza. Les discussions entre les membres de lâODV et moi-même devraient aboutir à une analyse commune de lâévolution des conceptualisations de ces thèmes, dont les questions sont basées sur mes réflexions après la recherche dans les archives.
Sur la base du principe de lâautorité partagée, de nouvelles idées et des connaissances sociétales supplémentaires auxquelles jâaurais pu être aveugle autrement devraient être permises. En outre, le baraza documenté devrait servir de données pour lâanalyse du processus de négociation sur la nostalgie. Il faut souligner que la voix des ex-travailleurs est vitale dans un processus dâanalyse collaborative. Alors que dans les entretiens, leurs voix étaient des sources individuelles, câest dans les négociations collectives des concepts que les anciens travailleurs contribueront sur un pied dâégalité aux différentes couches, changements et significations des concepts. Ainsi, cette approche devrait démocratiser la production de connaissances. Il sâagit dâune co-création de connaissances scientifiques. En plus, le processus de négociation lui-même et les objets qui y sont liés (les sessions filmées et les bandes dessinées de ces discussions) serviront de matériel de conservation pour le Centre dâArt Waza (et seront donc publics et à nouveau accessibles aux ex-travailleurs). Il
Les interconnexions entre les participants du barazaweb sont visibles dans la présentation parfois différente des discussions que nous avons eues. Jâai ainsi pu avoir un aperçu de la manière dont le savoir était produit à ces moments précis.
Je discute du récit principal des ODV « Câétait bien à lâépoque ! » et de leur rappel constant de ce quâils ont reçu, dans le contexte du paternalisme et de lâapproche industrielle paternaliste de lâUMHK, visible dans les documents dâarchives et les déclarations des ODV comme « être bien soigné ». En outre, je soutiens quâil existe une interdépendance entre les personnes et la matérialité. Je considère les objets spatiaux, en particulier les maisons, qui sont le seul objet matérialisé qui reste après que les ODV ont tout perdu, comme des déclencheurs de nostalgie.
Le slogan récurrent dâODV « Câétait bien à lâépoque ! » est compris comme lâétendue des expériences quotidiennes auxquelles les anciens mineurs se réfèrent. Ainsi, jâexplore leurs objets sociaux et émotionnels de perte selon trois catégories : stabilité, respect (heshima) et identités. Jâaborde ces points sur la base de biographies sélectionnées et je les mets en conversation avec les résultats des recherches dans les archives.
Le premier concept que jâassocie à la stabilité est le concept de kazi (travail). Câétait la condition pour quâils deviennent des ODV, câest la base de ce à quoi ils sâidentifient. La nostalgie des travailleurs pour kazi se réfère à une époque où lâemploi était synonyme de prospérité, qui se reflétait dans des choses matérielles telles que le logement, la nourriture, le salaire, lâoffre de soins de santé, lâéducation et les loisirs, ainsi que le prestige. Il nây a pas eu une seule conversation où lâon ne mâa pas rappelé ces avantages qui accompagnaient kazi dans « le bon vieux temps ». Les loisirs sont liés à kazi et constituent donc également un élément de stabilité. Ils nâexistent pas en tant quâactivité en soi, mais comme partie intégrante du concept de vie professionnelle et privée. Ainsi, jâutilise lâimbrication du travail et des loisirs comme lentille pour étudier le paternalisme dans les entreprises. Un autre thème lié à la stabilité sur lequel je travaille est lâespace car plusieurs aspects y sont liés : lâhistoire spatiale de Lubumbashi, avec la ségrégation des citadins et ses effets jusquâà aujourdâhui, les mesures prises par lâUMHK pour contrôler la main-dâÅuvre en définissant son mode de vie, et les organes de contrôle de lâespace malonda et tshanga tshanga, qui avaient assuré une sécurité qui fait cruellement défaut aux ODV aujourdâhui.
La deuxième catégorie est le respect. Le sentiment de manque de heshima (respect) depuis 2003 parmi les membres des ODV sâest exprimé sous la forme de différents problèmes, indépendamment du sexe. Les participants ont
La troisième catégorie concerne les rôles des sexes et lâidentité. Ãtre gécaminois est le résumé de tout ce qui unit les ODV, la vie professionnelle quâils ont eue, la vie quâils ont perdue et les expériences et souvenirs quâils partagent. Cela vaut pour tous les sexes. Comme des concepts liés au sexe sont apparus à plusieurs reprises, tant dans les archives que dans les entretiens et les discussions, je mâappesantis sur les concepts de masculinité et de féminité et des attentes qui leur sont attribuées. Les participants au baraza ont souligné que lâon attendait des hommes quâils sâoccupent financièrement de la famille. La perte de revenus a donc radicalement changé la relation entre les hommes et les femmes. Les hommes ne pouvaient plus remplir leur rôle de soutien de famille. Ils étaient soumis à des normes morales, mais ils étaient surtout responsables de la vie saine de leurs maris afin de préserver leur force de travail productive.
Lâobjectif dâODV â pour le formuler de manière provocante â était de maintenir leur récit et de me convaincre constamment de leur situation économique précaire. Ils devaient donc dâabord créer leur groupe, leur communauté. Je considère que les membres des ODV sont conduits par le temps, car le tournant de 2003 a radicalement changé leur vie. Lâassociation des ODV a été créée à ce moment. Les membres partagent une histoire en tant quâemployés de lâUMHK/Gécamines et lâexpérience dâun temps présent secoué, alors quâun avenir incertain les attend.
Pendant les baraza, nous avons collecté et discuté des fragments de connaissance. Jâai tiré des baraza de nombreuses leçons sur la coproduction et le partage de la connaissance, sur la nécessité dâune méthodologie plus sensible et contextuelle, sur la place de lâempathie dans la recherche, sur la nécessité de repenser sans cesse notre vocabulaire, sur la question toujours pressante de notre positionnalité, sur les bénéficiaires de nos projets de recherche, sur les voix qui sont réduites au silence tant dans les archives que dans les baraza, et sur la nécessité de recalibrer les bases théoriques.
Les premières découvertes dans les archives de lâUMHK ont révélé que les logements servaient non seulement à donner un toit à la main-dâÅuvre, mais aussi à contrôler les travailleurs. La surveillance des travailleurs se manifestait par une approche paternaliste qui fournissait non seulement le logement, mais aussi les soins de santé, lâéducation, les activités de loisirs, les rations alimentaires, etc. Lâobjet matérialisé, la maison, était utilisé par lâÃtat colonial et postcolonial et lâentreprise pour définir le « domicile », ce qui incluait surtout lâimposition de la conception belge et de lâentreprise de la famille nucléaire, du rôle des femmes, du rôle des hommes, etc. Ces conceptualisations et lâexpérience paternaliste en général ont laissé des traces à long terme parmi le groupe cible des entretiens et de la baraza, lâassociation des ODV.
Les entretiens et les baraza ont constitué une étape très importante de la recherche. En plus de poser des questions à mes partenaires de recherche, jâai pu ÃCOUTER et APPRENDRE des ODV sur les objets de perte, à la fois individuellement et dans des discussions de groupe au cours desquelles un mantra principal était répété : « Câétait bien à lâépoque mais lâavenir est sombre ».
Pour les ODV, 2003 a été le point tournant (et non lâindépendance de 1960). Les anciens travailleurs ont parlé avec une grande nostalgie de lâépoque dâavant 2003, où le travail offrait un salaire, des soins de santé, de la nourriture, des loisirs et où ils pouvaient répondre aux attentes quâils avaient placées en eux en tant que pères, chefs de famille, maris, hommes, collègues, etc. Quand les ODV étaient employés, une certaine somme dâargent était déduite de leur salaire, ce qui leur garantissait de devenir propriétaires des maisons construites par lâUMHK/Gécamines. La maison en tant que telle ne fait donc pas partie des objets de perte dans leurs récits nostalgiques car elle est le seul objet matérialisé qui reste du passé. Cependant, la maison a deux fonctions aujourdâhui : Premièrement, elle est la source permettant de faire face à une situation économique précaire puisquâils louent la maison ou lâadaptent pour lâutiliser comme magasin ou site de production. Deuxièmement, la maison déclenche constamment les beaux souvenirs du passé : la seule chose qui reste évoque tout ce qui nâest plus là et qui est encore désiré.
Au final, cette recherche mâa appris à prêter plus dâattention aux méthodologies, aux théories, aux vocabulaires développés en dehors des contextes de recherche, et à interroger fréquemment ma position de femme blanche privilégiée dans le cadre de la recherche, notamment mes attentes qui ne sont pas forcément celles de mes partenaires de recherche. Par exemple, alors que les ODV négociaient leur identité, je négociais mes rôles qui changeaient en fonction du cadre, du sujet du baraza, des émotions impliquées dans les
Ce que jâappelle le barazaweb est une tentative dâétablir un forum pour partager des pensées et des inquiétudes sur une situation compliquée. Le barazaweb a réussi à bien des égards, mais jâai également découvert des points qui doivent être examinés dâun Åil critique. Malgré de nombreux défis, il est très visible que cet espace partagé pendant les baraza a généré une connaissance différenciée de la situation des ODV. Leurs connaissances factuelles, émotionnelles, solidaires, de groupe et leurs archives privées sâajoutent aux connaissances des archives en faisant mieux entendre la voix des ODV : « Vous êtes notre ambassadeur, notre espoir ». Ma réponse à cette attente légitime était que le mieux que je pouvais faire était de faire entendre leurs voix dans ce livre.